CINQUIÈME PARTIE
Voilà donc quelle était l'angoissante situation de Jeanne d'Albret. Elle devinait, elle respirait partout la haine de cette cour, les complots sinistres qui s'y tramaient, quelque chose de sombre, de fatal, de terrible, et elle n'avait pas même la consolante pensée, — bien loin de là, — que son sacrifice personnel fût au moins utile. Le pas qu'elle avait fait en venant chez le roi lui rendait bien difficile un retour en arrière. Elle se sentait prise et serrée entre les pièges qu'elle entrevoyait devant ses pas, et ses aveugles amis qui l'y poussaient en s"y jetant eux-mêmes. Les manœuvres de Catherine de Médicis étaient calculées de manière à montrer aux seigneurs protestants la mère de Henri de Bourbon comme une tracassière, comme une entêtée, qui faisait obstacle aux meilleures intentions, et ne voulait que le trouble et la guerre. En quittant la reine de Navarre, qu'elle avait harcelée à plaisir par ses chicanes incessantes, par ses équivoques dilatoires, par les artifices aigre-doux de son langage, elle ne manquait pas de leur parler d'une façon complètement différente, de leur dire tout le contraire de ce qu'elle avait dit à Jeanne. Avec eux, elle était toute bienveillante, toute cordiale. Séduits par les promesses et les avances qui leur étaient faites, ou moins austères que l'amiral, et cédant aux plaisirs qu'ils étaient avides de goûter, beaucoup de ces imprudents conseillers en venaient à se tourner contre Jeanne, à se ranger du côté de Catherine de Médicis. Un étranger se montrait plus clairvoyant que ces .ixentilshommes français : c'était le comte de Nassau. « Il n'y a que Louis de Nassau, » écrivait Jeanne, « qui » se range tout à moi; il voit bien qu'il n'y a pas >• - rande fiance à faire aux courtisans. » Elle rendait le
même témoignage à Rosny, toujours inébranlable dans sa conviction. Radicalement opposé à ce funeste mariage, il insistait au moins pour qu'il n'eût pas lieu à Paris j oïl il prévoyait quelque catastrophe sanglante. « Si ces noces se font à Paris, » disait-il, « les livrées en » seront vermeilles. »
C'était bien aussi la p nsée de Jeanne. Il lui répugnait profondément de mettre le [àed au milieu de ce « peuple mutin, » dans celte grande ville oii les passions fanatiques et haineuses étaient toujours prêtes à faire explosion. Quant à la questioti du rite religieux, selon lequel serait célébré le mariage, rien n'était capable d'ébranler sa détermination.
Le temps s'écoulait dans toutes ces difficultés. L'avis envoyé par Jeanne à son fils de rétrograder et de retourner vers Béarn, faisait voir à Médicis qu'elle était sur ses gardes, et qu"il y avait encore des ménagements à observer pour le succès des plans échafaudés avec tant de peine. Les équivoques et les manques de foi que la reine de Navarre rencoritrait à chaque pas légitimaient une rupture. Catherine comprit que cette patience extraordinaire dont s'armait la reine de Navarre pourrait avoir enfin des bornes, et les obstacles s'aplanirent. Jeanne consent t, de guerre lasse, à ce que la cérémonie nuptiale se fît à Paris. C'était un usage consacré de temps immétnorial pour le mariage des filles de France : cette union , heureux gage de paix, ne pouvait être entourée d'un trop grand éclat, afin de produire sur les esprits l'impression attendue. Le duc de Guise s'était éloigné ; le cardinal de Lorraine était à Rome. Quant aux craintes de troubles, Catherine donnait pour garantie la fermeté déjà éprouvée du ma-
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réchal de Montmorency, qui saurait bien, s^il était nécessaire, contenir le peuple parisien dans le devoir. Mais le maréchal était trop honnête homme pour qu'on l'eût mis dans le secret des complots dont Catherine était l'âme, et contre ceux-là il ne pouvait rien. En retour de celte concession de la reine de Navarre, Catherine en lit une sur un point capital, où Jeanne n'aurait jamais transigé : la célébration du mariage selon le rite de l'Église réformée. On assurait à Jeanne que la dispense nécessaire serait accordée par le saint-siége, et comme elle exprimait des doutes à cet égard : — «Non, » non, ma tante, » dit le roi, «je vous honore plus que » le pape, et j'aime ma sœur plus que je ne le crains; » je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot aussi, » et si monsieur le pape fait trop la bête, je prendrai » moi-même Margot par la main et je la mènerai épou- » ser en plein prêche. »
Le 11 avril, à Blois, le contrat fut signé. La dot de Marguerite fut de 300,000 écus d'or au soleil, l'écu valant 54 sous ; sa mère lui donna pour cadeau de noces 200,000 livres tournois; le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, frères du roi, lui en donnèrent chacun 25,000. Ce qui caractérise à la fois la misère du temps et les prodigalités de la cour, qui étaient une des grandes causes de la pénurie publique, c'est que ces sommes ne purent être fournies comptant ; pour tenir heu du capital, on les représenta par des rentes au denier douze sur la ville de Paris. La reine de Navarre institua son fds pour héritier de tous ses biens présents et à venir, suivant la coutume ancienne qui favorisait l'ahié aux dépens des autres iiU et des filles, ou le fds unique aux dépens de sa sœur ou de ses sœurs : l'éta-
blissement et la dot de Catherine de Bourbon restant ainsi remis à l'affection du futur roi son frère. Jeanne laissait au prince la jouissance des revenus, offices et bénéfices du haut et bas Armagnac, formant son douaire, et 12,000 livres de rentes, assises sur le comté de Marie en Picardie. Le cardinal de Bourbon confirma, en faveur de son neveu, les renonciations qu'il avait faites aux successions paternelle et maternelle, lui abandonna les 100,000 livres qu'il avait héritées de la succession d'Alençon, et notamment la seigneurie de Châteauneuf en Thimerais. Le douaire de Marguerite fut fixé à 40,000 livres de rente, assis sur le comté de Vendôme ou tout autre domaine de la famille de Bourbon, au choix de l'épousée. Le prince s'obligeait à fournir le château de meubles et ustensiles, jusqu'à concurrence de 30,000 livres. Pour les bagues et joyaux, on s'en remettait à la reine de Navarre.
Dans toutes ces négociations, Jeanne traita, selon les expressions contemporaines, «avec un esprit prompt et » accort, une grande rondeur et intégrité. » Sa* franche droiture contrastait avec les tortueuses finesses de Catherine, comme sa haute vertu avec la dépravation éhontée qu'il lui tardait de fuir, et qu'elle feignait parfois de ne pas voir, afin que ses principes et sa dignité fussent moins compromis dans cet élément impur.
Par une sorte de complément donné au contrat, et pour sceller ce mariage dont parlait Charles IX, entre sa sœur et tous les Huguenots, des lettres royales furent envoyées à chacun des Parlements pour confirmer l'édit, en dépassant même les demandes des Calvinistes : « seulement pour les apprivoiser, » disent des Mémoires du temps, « car, en derrière, il (le roi) disoit en riant qui!
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faisoit comme son fauconnier, qu'il veilloit les oiseaux. » Enfin, l'affaire était arrivée au point que voulait la cour, a et en tel état encore, » dit Tltalien Davila, « que l'exécution n'en pouvoit être différée, » quand un grave obstacle vint à surgir. Le pape Pie V refusait la dispense. Plutôt que de l'accorder, il aurait, disait-il, préféré « qu'on lui tranchât la tête. » Catherine de Médicis, qu'aucun scrupule n'arrêtait, leva cet empêchement en faisant fabriquer une fausse dispense. Redoutant les indiscrétions, elle ne voulait pas apparemment confier au pontife et à son conseil tout ce qui se tramait derrière ce mariage ; mais elle ne doutait pas que, une fois le but atteint, son expédient ne fût aisément pardonné (1 ). Tout enfin était prêt : la reine de Navarre avait mandé à son fils de venir. Il partit au milieu de mai . voyageant à petites journées, accompagné, outre sa maison, de ces cinq cents gentilshommes, garde fidèle que la prévoyance de sa mère lui avait préparée. La cour et le parti catholique murmuraient de ce cortège trop nombreux , et qui paraissait indiquer de la défiance :
(1) Il y eut bien une dispense réelle, adressée au cardinal de Bourbon; mais elle ne fut pas accordée par Pie V; elle le fut par son successeur Grégoire XIII. Pie V mourut le 1er mai 157:2, vers le moment où dut être fabriqué le faux bref. Grégoire XIII fut élu douze jours après. En supposant que ce pontife, bon Boulonnois, dit Mézeray, et empressé de complaire à la cour de France, apporta toute la diligence possible à s'occuper de cette alfaire, le temps nécessaire alors pour le voyage de Rome à Paris ne permit au bref d'nrriver qu'après la mort de Jeanne d'Albret, qui eut lieu le 8 juin. Ce rapprochement de dates suffit pour confirmer le fait de la fausse dispense, puisqu'il fallut que le dernier obstacle fût levé avant même le départ de Blois pour Paris.
mais, intérieurement, les initiés ne s'en plaignaient pas : cette brillante suite ne faisait que ménager une proie plus belle aux égorgeurs du 24 aofit.
Le 15 mai, tandis que le prince se mettait en route, Jeanne quitta Blois pour se rendre à Paris, oîi elle arriva au bout de huit ou neuf jours. Le comte de Nassau, La Rochefoucauld, et une nombreuse noblesse, lui faisaient également cortège. Probablement, il n'aurait tenu qu'à elle de recevoir au Louvre la plus splendide hospitalité; mais elle logea de préférence chez Jean Guillart, ancien évêque de Chartres, un des prélats excommuniés par Pie IV en 1563, comme le cardinal de Ghàtillon, et qui avait embrassé le Protestantisme. Il demeurait rue de Grenelle-Saint-Honoré.
Aucune émotion ou trouble populaire ne se manifesta. La cour était intéressée à faire régner un calme trompeur, à contenir encore les frénétiques passions qui grondaient dans l'ombre, les fureurs sanguinaires qu'elle se préparait à déchaîner. Immédiatement , la reine de Navarre s'occupa des préparatifs du mariage avec une activité que stimulaient les vagues inijuiétudes dont elle était tourmentée. « Toujours en appréhension et sur les épines, » elle désirait que tout fût fini « le plus soudainement que l'on pourrait, » ayant hâte de s'éloigner, et comme pressentant que quelques jours de retard pouvaient être funestes. Elle allait courant chez les fabricants, dans les boutiques des marchands, afin de presser elle-même ses commandes et ses achats.
C'était le mercredi, 4 juin au soir, une dizaine de jours après son arrivée : tout à coup, Jeanne se trouva prise d'une fièvre violente. Elle rentra chez elle et se mil au ht. Dès le lendemain, elle sentit qu'elle était at-