‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 120 sur 140 · CINQUIEME PARTIE, 1570-1S · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE, 1570-1S

teinte mortellement, qu'il ne lui restait qu'à subir avec résignation la volonté divine, qu'il fallait, selon son expression , « entrer du tout dans l'autre vie. » Elle fit appeler les amis qu'elle estimait le plus, les ministres dont elle honorait particulièrement le caractère et la piété; elle leur recommanda de prier pour elle sans cesse : « La prière du juste, » dit -elle, « est efficace de- » vaut Dieu; je prends toutes choses comme venant de » lui; je le reconnois pour père ; je n'ai jamais eu la » crainte de mourir, et bien moins encore l'idée de mur- » murer contre les décrets de sa providence, encore que » les douleurs dont elle m'afflige soient violentes; je » sais qu'elle ne fait rien qui ne soit bon et droit, et que » le tout me tournera à salut. Mais quoique cette vie n m'est à bon droit fort ennuyeuse pour les misères que » j'y ai senties dès ma jeunesse, si ne laissé-je pas de » la quitter avec grand regret, quand je regarde à la n jeunesse des enfants que Dieu m'a donnés, pour les » voir privés de ma présence en ce bas âge... Toutefois » je m'assure que Dieu leur sera pour père et protec- » teur , comme il m'a été en mes plus grandes afflic- )) tions; je les remets du tout à sa providence, afin qu'il )) y pourvoie. »

Ah t sans doute, ce n'était pas pour elle-même que Jeanne aurait pu regretter la fin prématurée d'une vie semée de tant de peines, d'agitations et de traverses ; mais on comprend quels douloureux retours se faisaient en son cœur vers les deux êtres chéris auxquels son affection était enlevée, et combien la résignation de son sacrifice en était plus méritoire. Ici, ce n'était pas une mère qui s'éteint pleine de jours, après sa tâche entièrement terminée, laissant ses enfants mûrs de raison.

dans une situation sûre, tranquille, où elle n'ait rien à craindre pour leur avenir. Jeanne laissait les siens entourés de pièges et de périls , l'an entrant à peine dans la jeunesse, l'autre dans l'adolescence : surtout ce fils, lui qui était le -plus menacé , sur qui elle veillait avec une si inquiète sollicitude et qu'il ne lui était pas même accordé de revoir, pour lui donner ses derniers conseils avec ses derniers embrassements. Elle avait encore tant à faire dans ce monde, pour continuer et accomplir l'œuvre de sa tendresse ! Quelle amertume, quelles angoisses entourant pour elle le passage suprême! Le seul adoucissement à un tel calice, c'était la confiance de la pieuse femme dans le Dieu qui n'abandonne pas l'orphelin; c'étaient les leçons salutaires qu'elle avait jetées dans l'âme de son fils et de sa fille, et que lui rappela, en louant son courage , un des ministres qui l'assistaient. Malgré tous les secours de l'art, le mal faisait des progrès rapides et irrésistibles; mais, en détruisant ce corps périssable et affaibli par tant de peines et de travaux, il laissait parfaitement intact et libre cet esprit si fortement trempé. Jeanne ne cessait pas de suivre les prières qui étaient dites auprès de son lit et les lectures pieuses qu'elle appelait la vraie nourriture de l'âme. Les violentes douleurs qu'elle endurait ne lui arrachaient pas un murmure, un signe d'impatience. Seulement, on l'entendit plusieurs fois répéter : « 0 mon Dieu ! mon » vrai père ! Délivre-moi de ce corps de mort et des » misères de cette vie, afin que je ne t'offense plus, et » que je jouisse enfin de la félicité que tu m'as pro- » mise. » Autour d'elle, on fondait en larmes et en sanglots. C'était la malade qui s'etïbrçait de soutenir ces cœurs navrés. « Devez -vous pleurer, » disait-elle.

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« quand Dieu m'appelle à une meilleure vie, au port » désiré du salut où j'ai toujours tendu et visé? » Aux femmes de sa maison, elle n'exprimait que le regret de ne pouvoir récompenser leur fidélité comme elle l'aurait voulu. « Regardez ce que je ferai, » dit-elle, « comme » le plus faible acquit d'une grande dette. »

La cour vint visiter ce lit de douleur et voir les approches de cette mort si ferme et si chrétienne : vaine formalité, marque extérieure d'intérêt sous lesquelles se cachaient des joies sinistres. Comment supposer Catherine de Médicis capable d'une émotion? Si les violents soupçons qui s'élevèrent contre elle étaient fondés , ce fut sans un remords qu'elle contempla sa victime mourante ; le drame épouvantable qui allait suivre en est le témoignage trop certain.

Dans la nuit du samedi, Jeanne fit approcher la baronne de Tignonville, la gouvernante de Catherine de Bourbon. Elle l'entretint pendant deux heures à voix basse ; puis d'un ton assez haut pour être entendue, elle déclara qu'elle laissait avec confiance sa chère fille aux soins qui l'avaient entourée dès sa première enfance, el qui ne se démentiraient pas. Que Catherine ne s'écarte jamais de l'amour et du service de Dieu: (ju'elle soit soumise à son frère ; en écoutant les avis qui lui seront donnés par des femmes sages et vertueuses, qu'elle se figure entendre encore la voix maternelle, comme dans les entretiens dont elle devra toujours se souvenir: qu'elle sache que cette mère mourante l'a remise sous la garde et la protection du Seigneur, qui ne la délaissera pas si elle lui est fidèle : telles furent les dernières instructions laissées par Jeanne à la digne gouvernante pour se vSurvivre autant que possible auprès de sa fille

iC6 mSTOIRE DE JEAr^XE D'ALBRET.

Elle eut aussi des entretiens particuliers avec l'amiral de Coligny, qui était accouru auprès d'elle.

Les médecins impuissants n'osaient plus même exprimer un espoir; la malade se sentait de plus en plus affaiblir. Le dimanche matin, elle manda deux notaires pour faire son testament qu'elle leur dicta, sans que sa présence d'esprit et sa fermeté se démentissent un seul instant (1).

« Par cet acte de ses dernières volontés, Jeanne commandait d'abord à son fils de vivre et de mourir dans la religion où elle l'a élevé, d^v conformer ses mœurs, de ne se laisser jamais entraîner par les appâts de volupté et de corruption; de faire soigneusement observer dans ses Etats ses ordonnances ecclésiastiques, lui assurant que s'il honore Dieu, Dieu l'honorera. Qu'il porte sans cesse un regard vigilant sur sa maison ; qu'il en chasse les athées, les flatteurs et les libertins, l'approche desquels est toujours contagieuse; qu'il appelle et conserve auprès de sa personne les hommes qui ont la crainte de Dieu, et dont la vie soit connue pour bonne et non scandaleuse Elle le prie de prendre sous sa protection sa sœur Catherine, de lui servir, après Dieu, de père; de ne jamais admettre auprès d'elle d'autres femmes que la baronne de Tignonville, M^^^^ de Vaux, de Fontrailles, et M^^® du Perray, toutes de la religion réformée, et dont la vie entière est un exemple. EUe lui défend d'user jamais de sévérité envers elle ; elle veut quil la traite avec douceur, avec bonté; que surtout il la fasse élever en Béarn, et qu'il ne l'en fasse sortir que

(1) Ne possédant pas le texte de cette pièce, nous en empruntons l'analyse à l'ouvrage de M^e Vauvilliers.

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