‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 122 sur 140 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

corps embaumé fut mis dans un cercueil de plomb recouvert d'un velours noir, sans armoiries, sans ornements, sans rien qui parlât des grandeurs de la terre. D'après les ordres de Charles IX et de la reine-mère, on le déposa d'abord dans la sépulture des Bourbons, à Vendôme. Suivant un témoignage digne de foi, le roi de Navarre, pour obéir aux volontés également exprimées par sa mère, fit depuis transporter ses dépouilles à Lescar, près de celles de Henri d'Albret.

La cour affecta une douleur profonde. Catherine de Médicis étala plus de regrets que personne ; elle prit le deuil avec grand apparat, se répandit en éloges sur les vertus de celle qu'elle avait tant haïe, et témoigna l'espoir que cet événement funeste et imprévu ne romprait pas un mariage destiné à sceller la paix et 1" union. Néanmoins, une fm si soudaine et si foudroyante, rapprochée de tant de faits semblables, de tant de preuves de perversité, fit jeter aussitôt ce cri : « La reine de Navarre a été empoisonnée ! » Suivant Olhagaray, Jeanne serait morte d'un boucon (poison), qui lui fat donné dans un repas où était le duc d'Anjou: mais il est une autre version plus connue et généralement accréditée. Il y avait sur le pont Saint-Michel un parfumeur florentin ou milanais, nommé René Bianque, « homme scélérat, » dit de Thou, « et qui se vantait de composer des parfums qui n'étaient pas propres à la santé. » Sa réputation, comme celle de Catherine, était telle qu'on l'appelait Vempoiso7ineur de la reine. La science funeste des poisons, alors poussée si loin en Italie, savait en composer de tellement subtils que le seul contact des objets qui en étaient imprégnés suffisait pour exercer une action terrible. On se rappela que, lorsque Jeanne

fui saisie de cette fièvre si violente, elle venait d'acheter chez René des gants et des collets parfumés; et le mal se fit sentir, d'après le bruit généraU dès qu'elle les eût maniés. Après que Jeanne fut morte, René Bian- ({ue ne cacha pas qu'il avait encore « le cas tout prêt pour deux ou trois autres qui ne s'en doutaient pas (1). »

La clameur publique fut si forte, que le roi ordonna de faire rpuverture du corps. Ici surgissent deux versions. D'après la première, les médecins trouvèrent toutes les parties du corps saines, sauf le cAté droit du poumon, qui présenta quelques apostumes formés depuis longtemps, et que l'on attribua aux peines et aux fatigues subies par la défunte; mais ils ne touchèrent pas au cerveau, par respect et sous prétexte de n'user d'inhumanité, dit Davila, et quoique Charles IX eût commandé d'examiner cette partie comme les autres. C'était là, prétendit-on, que le poison avait dû laisser des traces. Cet ordre du roi était-il une feinte et un artifice de plus? était-il neutralisé par un contre-ordre secret? Toujours est-il que, sur le rapport des médecins, on pubha que Jeanne était morte d'une fièvre maligne.

Suivant l'autre version . rapportée par Cayet . et ,

(1) Ce misérable se signala dans la Saiut-Barthélemy. Il finit, raconte L'Estoile, « par mourir sur un fumier; sa femme était une vilaine qui mourut au lit d'honneur, et ses deux fds furent roués pour vol commis avec assassinat. » Parmi les victimes des procédés de René Bianque, on citait, avant Jeanne d'Albret, le prince de Porcien, un des principaux seigneurs calvinistes. L'empoisonnement par les parfums était alors, à ce qr.'il paraît, fort usité. Celui du cardinal de Châtillon eut lieu, suivant certains récits, an moyen d'une pomme parfumée.

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