‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 125 sur 140 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

tienne, prête à s'immoler à ses enfants, mais préférant pour eux les biens moraux à tous les biens terrestres , tendre sans faiblesse et sachant que Tafiection filiale est loin d'être diminuée par le respect. Comme princesse, Jeanne justifia le portrait tracé par d'Aubigné avec une concision si énergique. Placée dans la situation la plus difficile, entre deux voisins puissants, la France et l'Espagne, l'une et l'autre convoitant le petit État qu'elles tenaient serré entre elles ; forcée, vis-à-vis de la première, de concilier sa position dépendante de vassale avec sa position indépendante de souveraine ; ayant à lutter contre l'ennemi du dehors et les complots du dedans ; jetée à travers les orages des guerres civiles et religieuses, Jeanne soutint victorieusement des épreuves et des assauts suffisants pour consacrer un grand caractère d'homme pohtique. Supposez-la reine d'un État de premier ordre, placez-la sur le trône d'ÉUsabeth, sur le trône d'Angleterre, elle aurait marché à la tête des affaires européennes. Parmi ses talents, n'oublions pas un des plus essentiels chez les souverains : celui de bien s'entourer, de bien placer sa confiance. Jeanne savait choisir les hommes, et sous le rapport de la capacité et sous celui de la valeur morale, car la première de ces qualités n'était rien à ses yeux, ou plutôt n'était qu'un mal et un danger, si la seconde ne l'accompagnait pas.

Nous avons montré Jeanne d'Albret comme législatrice et fait voir quel était l'esprit de ses institutions. Bien que, dans les occasions où la qualité royale Texigeait, elle soutînt dignement l'éclat de son rang, sa vie privée était simple, sérieuse, conforme en tout à ces lois qu'elle avait faites. Elle donnait aux études intej-

iectuelles tout le temps que les affaires n'absorbaient pas. Mâle, nerveux, incisif, mais aussi plein d'âme et d'abandon dans les expansions intimes, telles que la lettre de Blois au prince de Navarre, son style peint fidèlement son caractère. Pour la figure, les portraits que l'on a d'elle nous font retrouver les traits de sa mère, le nez long et un peu recourbé, les yeux en amande, la bouche mince et fme. Son expression était grave et digne, sa taille noble et dégagée. Sauf un ou deux qui la représentent en quelque circonstance d'apparat, ou bien dans sa jeunesse, quand elle vivait à la cour de France, ces portraits montrent la reine de Navarre vêtue avec la sévère simplicité qu'elle voulut établir parmi ses sujets : portant cette coiffe unie, ce collet rabattu, cette robe sans ornements, sous laquelle la Genève de Calvin aurait pu la prendre pour une de ses citoyennes (1).

Quelques mots maintenant sur ce qui suivit immédiatement la mort de Jeanne.

Ce fut à Chaunay, en Poitou, que Henri de Navarre, en chemin pour se rendre à la cour, reçut la foudroyante nouvelle. Sous ce coup accablant, il commença par s'arrêter. Devenu roi de Navarre, il envoya en Béarn la confirmation des ordonnances de sa mère et la continuation des pouvoirs du baron d'Arros ; puis.

(1) Parmi les portraits de Jeanne d'Albret que possède le cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale, le plus remarquable est une gravure de grand format, exécutée en 182:2 pour la Société des Amis des Arts de Genève, d'après le tableau original donné par la reine de Navarre ellemême à la république son alliée.

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sur les instances redoublées de Charles IX et de Catherine de Médicis, il se remit en route pour Paris. La mort de Jeanne n'avait pas dissipé la confiance inouïe de Coligny, car il joignit ses pressantes sollicitations à colles de Charles et de Catherine, et il fit même intervenir plusieurs ministres, parmi les plus accrédités.

On voit que Jeanne put être empoisonnée sans que l'on eût trop présumé de l'aveuglement de ses amis. Cet aveuglement, il est aussi !a meilleure réponse à la demi-justification que l'on a osé tenter pour la Saint- Bar! hélemy, en prétendant que la cour n'avait fait que prendre les devants sur les Calvinistes et prévenir leurs complots. C'est pareillement sous prétexte d'une conspiration imaginaire que furent commis, en 1792, les massacres de septembre. Les passions qui tâchent datténuer l'horreur de la première de ces deux boucheries n'ont rien à reprocher à celles qui en font autant pour la seconde. L'histoire prouve que la bonne foi des Protestants, dans leur réconciliation avec la cour, fut poussée jusqu'à un excès de confiance qui étonne, et puisqu'ils en furent les victimes, c'est bien le moins que cette généreuse faute les défende contre la calomnie posthume qui cherche une ombre d'excuse en faveur de leurs assassins.

Le roi de Navarre arriva à Paris vers le milieu de juillet, le 20 de ce mois, selon les uns, dans les premiers jours d'août seulement, selon les autres. Si cette dernière version est exacte, il aurait été précédé par son cousin Henri de Condé, dont le mariage avec Marie de Glèves fut célébré dans le mois de juillet, au château de Blandy, près de Melun. Ce fut le lundi 18 août qu>-ut lieu celui que redoutait tant la feue reine. La

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cérémonie se fit à Notre-Dame, suivant le rite catholique, premier manquement de Henri de Bourbon à cette expresse volonté maternelle qui devait lui être sacrée (1).

Ce mariage, célébré dans un deuil si récent et sous de si lugubres auspices, il était le prologue de l'effroyable drame qui le suivit à six jours de distance. Avec le grand nom de Coligny, contentons-nous de relever, sur la liste des principales victimes, d'autres noms que l'on a lus dans ces pages : — Téligny, le gendre de l'amiral ; — de Piles, le héros de Saint Jean-d'Angely ; — Montamar, le loyal collègue du baron d'Arros; — Lavardin, premier gouverneur du prince de Navarre ; — Francourt, le chancelier de Jeanne; — La Rochefoucauld, Soubise, François Nompar de Gaumont et un de ses fils; Puyviaut, Resnel, Baudiné, etc. Plusieurs furent égorgés dans le Louvre et presque sous les yeux du roi : de Piles fut de ce nombre. On l'avait fait coucher au Louvre, pour être plus sûr qu'il n'échapperait pas. Voyant les cadavres auxquels les assassins allaient, dans

(1) Il est à remarquer que ces deux mariages furent également malheureux. La conduite de Marie de Clèves ne valut pas mieux que celle de Marguerite de France, et justifia la triste observation faite par Jeanne d'Albrel dans sa lettre de Blois. Elle mourut au bout de trois ans. Henri de Condé se remaria, en 1586, avec Charlotte de La Trémouille, et cette seconde union fut encore plus funeste, car l'empoisonnement bien établi qui l'enleva deux .-ins après, fut attribué à sa femme, et aurait en pour mobile une passion adultère pour un page, exécuteur du crime. Des poursuites juridiques furent même exercées contre elle; mais l'affaire, demeurée en suspens pendant plusieurs années, fut terminée par Uii ordre de Henri IV, qui fit mettre la procédure à néant.

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