‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 133 sur 140 · PENSEES · texte numérisé non relu

PENSEES

DE LA PiOYNE DE NAVARRE ESTANT DANS SA LITIÈRE, DURANT LA MALADIE DU ROY.

Sur le chant de : Ce qui m'est deu et ordonné.

Si la douleur de mon esprit Je pouvois monstrer par parole Ou la déclarer par escrit, Onque ne feut sy triste rolle ; Car le mal qui plus fort m'affolle Je le cache et couvre plus fort; Parquoy n'ay rien qui me console.

Fors l'espoir de la douce mort.

Je sçay que je ne dois celer Mon ennuy, plus que raisonnable ; Mais si ne sauroit mon parler Atteindre à mon deuil importable.

A l'escriture véritable Defaudroit la force à ma main.

Le taire me seroit louable, S'il ne m'estoit tant inhumain.

m HISTOIRE DE JEAXAE D'AIBRKT |

Mes larmes, mes souspirs, mes eriz j

Dont tant bien je sçay la pratique, j

Sont mon parler et mes escritz, i

Car je n'ay autre rhétorique. j

Mais leurs effectz à Dieu j'applique |

Devant son throue de pitié ; j Moustrant par raison et réplique

Mon cœur souffrant plein d'amitié. |

0 Dieu qui les vostres aymez, j

J'adresse à vous seul ma complainte;

Vous qui les amys estimez, ;

Voyez l'amour que j'ay sans feinte; '

Ou par vostre loy suis contrainte, i

\\t par nature et par raison ;

J'appelle chacun (chaque) Saint et Sainte ,

Pour se joindre à mon oraison. -^

Las ! celuy que vous aymez tant \

Kst détenu par maladie, I

Qui rend son peuple mal content, i

Et moy envers vous sy hardie \

Que j'obtiendray, quoy que l'on die, '

Pour luy très parfaite santé ; j

De vous seul ce bien je mendie, i Pour rendre chacun contenté.

C'est celuy que vous avez oinct /

A Roy, sur nous par vostre grâce :

C'est celuy qui a son cœur joint

A vous, quoi qu'il die ou qu'il face; ;

Qui vostre Foy en toute place

Soustient, laquelle le rend seur '

De voir à jamais vostre face ; j

Oyez donc les criz de sa sœur.

Hélas ! c'est vostre vray David

Qui en vous seul ha sa fiance ; ;

Vous vivez en luy tant qu'il vit; ■

Car de vous a vraye science ; ;

Vous régnez en sa conscience, j

Vous estes son Roy et son Dieu. |

En autre nul n'ha confiance,

\v n'ha >oi) cœur on antre lieu. \

POESIES. lil

Pour maladie ou pour prison, Pour peine, douleur ou souffrance.

Pour envie ou pour trahison, N'ha eu en vous moindre espérance.

Par luy estes congnu en France Mieux que n'estiez le temps passé, 11 est eunemy d'ignorance; Son sçavoir tout autre a passé.

De toutes ses grâces et dons

A vous seul a rendu la gloire :

Parquoy les mains à vous tendons,

Afin qu'ayez de luy mémoire.

Puis qu'il vous plaist luy faire boire

Vostre calice de douleur.

Donnez à nature victoire

Sur son mal et nostre malheur.

O grand Médecin tout puissant,

Redonnez-luy santé parfaite,

Et des ans vivre jusqu'à cent.

Et à son cœur ce qu'il souhaite ;

Lors sera la joye refaite.

Que douleur brise dans noz cœurs ;

Dont loiienge luy sera faite

De femme, enfants et serviteurs.

Par Jésus-Christ nostre Sauveur, Eii ce temps de sa mort cruelle.

Seigneur, j'attens vostre faveur.

Pour en ouyr bonne nouvelle.

J'en suis loing, dont j'ay douleur telU Que nul ne la peust estimer.

0 que la lettre sera belle.

Qui le pourra sain affermer !

Le désir du bien que j'attens Me donne de travail matière ; Une heure me dure cent ans.

Et me semble que ma litière Ne bouge ou retourne en arrière, Tant j'ay de m'avancer désir.

O qu'elle est longue la carrière Où à la fin gist mon plaisir!

4i HISTOffiE DE JEANNE D'ALBRET.

Je regarde de tous costez

Pour voir s'il n'arrive personne,

Priant sans cesser, n'en doutez,

Dieu, que santé à mon Roy donne.

Quand nul ne voy, l'œil j'abandonne

A pleurer; puis sur le papier

Un peu de ma douleur j'ordonne :

Voilà mon douloureux mestier.

0 qu'il sera le bien venu, Celuy qui, frappant à ma porte, Dira : « Le Roy est revenu, » Et sa santé est bonne et forte. »

Alors sa sœur plus mal que morte Courra baiser le Messager Qui telles nouvelles apporte.

Que son frère est hors de danger.

Avancez-vous, homme et chevaux;

Asseurez-moi, je vous supplie.

Que nostre Roy pour ses grands maux

A reçeu santé accomplie.

Lors seray de joye remplie.

Las ! Seigneur Dieu, esveillez-vous.

Et vostre œil sa douceur desplie.

Sauvant vostre Christ et nous tous.

Sauvez, Seigneur, Royaume et Roy, Et ceux qui vivent en sa vie ; Voyez son espoir et sa Foy, Qui à le sauver vous convie.

Son cœur, son désir, son envie, A tousjours offert à vos yeux :

Rendez nostre joye assouvie, Le nous donnant sain et joyeux.

Vous le voulez et le pouvez; Aussi, mon Dieu, à vous m'adresse ; Car le moyen vous seul sçavez De m'oster hors de la destresse.

De peur de pis, qui taut me presse, Quoique ne scay là où j'en suis.

Changez en joye ma tristesse.

Las ! hastez-vous, car plus n'en puis.

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