SONNET
0 Dieu ! tu as promis, par ta bonté divine, D'ayder aux affligés, qui ont recours à toi. Mon cœur est plein d'ennuy, Père, console-moy, Fay-moy sentir l'effect de ta faveur bénigne.
Je sçay que mes péchés appèlent ma ruine, Je sçay que tous les jours je transgresse ta loy. Que je ne te sers pas ainsi comme je doy. Que mon esprit mondain de pardon est indigne.
Hélas! je recongnoy que je t'ai irrité
En cent et cent façons, dont j'ay bien mérité
Ce rude chastiment pour punir mon offense.
Mon péché me desplait, pardonne-moy, Seigneur, Regarde à ta promesse et non à mon erreur; J'espère en ta bonté, non en mon innocence.
(1) On a pu voir que la langue et les formes poétiques ne sont pas plus avancées dans les vers de Jeanne d'Albret que dans ceux de sa mère. Entre les poésies de Jeanne d'Albret et celles de Catherine de Bourbon, qui appartiennent à l'âge mûr de l'auteur, il s'était écoulé une quarantaine d'années, et la seule comparaison montre quel pro-irès cet intervalle avait amené ; sauf quelquefois pour V hiatus, on trouve ici déjà observées les règles modernes de la versification; on y sent le temps et la langue de Malherbe.
i52 HISTOIRE DE mX\M. D'ALBUET.
AUTRE SONNET
Dieu qui daignes garder dans tes sacrés vaisseaux Les tièdes pleurs de ceux que tu congnois fidelles. Et qui les garantis des mains les plus cruelles, De ceux qui pour tou nom leur trament mille maux, De ton œil de pitié regarde mes travaux.
Donne quelque relasche à mes peines mortelles, Puisqu'il te plaist, Seigneur, que je les souffre telles. Donne force à mon cœur contre tous ces assaux ; Et que les pleurs, les cris, les soupirs que mon âme Enfante en sa douleur, croissent plus fort ta flamme.
Que ton zèle non feinct allumé dedans moi, Chasse les vanités de ma prompte jeunesse. Et par ton sainct esprit instruy-moy en adresse, Afin que pour jamais je chemine en ta loi.
AUTRE SONNET
Père doux et bénin qui congnois toutes choses, A mes yeux pleins de pleurs ne ferme pas tes yeux ; Regarde mes ennuis du plus haut de tes cieux, Et à mes tristes crix n'ayes l'oreille close.
0 Dieu, sur ta bonté, du tout je me repose ; D'un cœur humilié je t'adresse mes vœux; Fais-moy, ô Tout-Puissant, vouloir ce que tu veux Et que ta saiucte loy pour but je me propose.
Veuilles donc, Éternel, de mon âme arracher Toutes les passions qui te pourroient fascher; Renge tous mes désirs soubs ta volonté saiucte.
Que les plaisirs mondains ne puissent rien sur moy. Les biens ni les grandeurs n'ébranlent point ma foy, Mais que mon plus cher soin soit de vivre en ta craiiili
POESIES, iô:i
STAISCES.
0 Dieu, je n'en puis plus, la douleur qui m'accable j
Me fait crier à toy ; sois-moy donc secourable, i
Modère, s'il te plaist, la douleur que je sens. i
Arrache de mes os cette fièvre cruelle | Dont l'ardente chaleur dessèche ma moelle.
Et par des songes vains esgare tous mes sens. i
Mille tristes pensers viennent tous à l'envie
Essayer de troubler ma faible fantasie. j
Le triste désespoir chemine avecques eux, j
Et tout ce que mon mal de mémoire me laisse i
Ne sert que d'augmenter la douleur qui me presse, j Rendant mes maux passés présens devant mes yeux.
Mes yeux sont obscurcis, ma couleur est ternie, \
Sur ma bouche on ne voit nulle couleur de vie, |
Mes cheveux ont perdu leur lustre et leur splendeur. :
Quelquefois, mais en vain, de parler je m'essaye, '
Pour te dire mon mal, mais ma langue s'égaye (bégaye 7 1 Et ne peut prononcer un mot de ma douleur.
D'esprit donc et de cœur, à toi, Père, je crie, l'
Qui tiens entre tes mains et la mort et la vie.
Qui donnes la santé, qui donnes les douleurs.
S'il te plaist, ô Seigneur, que la mort me délivre ;
Des maux que je ressens, je suis preste à te suivre, j
Mais si tu ne le veux, oste moy ces douleurs. <
Ha! je congnois desjà que mon Dieu m'a ouye.
Je sens que ma douleur est un peu allentie ; ,
Le feu qui me brusloit modère son ardeur.
Unique médecin, parachève ton œuvre :
Fay que dans peu de jours ma santé je recœuvre ; :
Lors sans fin d'un tel bien je te loueray. Seigneur. ■
AUTRES STANCES. j
Pardonne-moy, Seigneur, tout sainct, tout débonnaire. Si j'ay par trop cédé à des mondains appâts. Hélas! je fay le mal, lequel je ne veux pas, Et ne fay pas le bien que je désire faire.
Mon esprit trop bouillant, guidé par ma jeunesse,
S'est laissé emporter après la vanité,
Au lieu de s'eslever vers ta Divinité
Et admirer les faicts de ta grande sagesse.
Ma langue qui debvoit publïèi" ta puissance, Et l'honneur que de toi je reçoy toils les jours, Est bègue, quand il faut entrer en ces discours, Et prompte et babillarde après la médisance.
Mon oreille. Seigneur, n'est-elle pas coulpable. Qui debvoit écouter ta saincte vérité Et y prendre plaisir, tant ingrate a esté. Tarde à ouyr ta loy, et ouverte à la fable?
Que diray-je, mon Dieu, de mes yeux infîdelles. Qu'au lieu de jeter leurs regards dans les cieux D'où leur vient leur salut, aveuglés, aiment mieux Les arrêter ici sur des beautés mortelles?
Mes mains ne fout pas mieux, s'amusans à escrire. Au lieu de ta louange, un discours inventé, Loi^sque joiuctes debvoient prier ta Majesté D'approcher ta pitié et reculer ton ire.
Alors qu'il faut aller escouter ta parole. Mes pieds sont engourdis et vont le petit pas; Mais s'il faut aller veoir quelques mondains esbats Au lieu de cheminer, il semble que je vole.
POESIES. i55
Mon cœur est endormi en sa vaine pensée Et ne médite pas au bien que tu luy fais ; Il les met en oubli; mais où sont les parfaicts De qui ta Majesté n'ait été offensée?
Mais reçoy-moy, Seigneur, d'un œil doux et propice, Puisque je recougnoy mes pécbés devant toy. Regarde à ton cher fils sacrifié pour moy Qui prenant mes peschés, me vest de sa justice.