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cruautés d'une intolérance sanguinaire; aussi, nulle part la Réforme ne faisait un chemin plus rapide. Elle comptait parmi ses ministres Jérôme Cassebonne, Boisnormand, Vignaux, Barran, David, qui, presque partout favorisés par le sentiment populaire, prêchaient pLibUquement et élevaient des temples nombreux. Beaucoup de jeunes gens partaient pour Genève ou Lausanne, afin de s'y former à leur tour aux fonctions du ministère évangélique. Antoine de Bourbon s'était déclaré le protecteur, l'adhérent même du Calvinisme. C'était lui qui avait fait venir Boisnormand de Genève, et il avait donné à David, qu'il conduisait partout avec lui, le titre de prédicateur du roi et de la reine de Navarre.
Ce zèle qu'Antoine de Bourbon professait pour la Réforme était bien plutôt l'ardeur passagère d'un caractère mobile et léger qu'une conviction raisonnée, solide et durable. La sévérité d'une doctrine qui voulait des mœurs austères et graves comme son culte était peu faite pour jeter en lui de profondes racines; mais sa maison avait les Guises pour adversaires : il voyait dans le Calvinisme un drapeau à leur opposer, et il y trouvait, de plus, l'attrait d'une mode nouvelle. Chose étrange : lui que, plus tard, on vit armé contre les Calvinistes et frappé en les combattant, il était alors tout feu pour leur Éghse. Au contraire, Jeanne d'Albret, qui devait en être l'appui si ferme et si dévoué, gardait pour la rehgion une réserve politique, et c'était elle qui retenait l'entraînement passionné d'Antoine. D'accord avec l'évoque de Lescar, Louis d'Albret (c'était un fils naturel de Jean II, aïeul de Jeanne), et avec le Conseil souverain de Béarn, elle jugeait nécessaire
Ta HISTOIRE I)E JEANNE D'AIRRET.
d'user d'atermoiements, d'éviter une complète et brusque rupture. Dès lors décidée en faveur de la croyance dont elle avait reçu, tout enfant, les principes, elle voulait ménager une transition prudente, et maintenir la paix dans ses États, en prévenant tout choc entre les opinions opposées.
La circonspection de Jeanne n'em'pêcha pas Henri II d'exprimer son mécontentement au sujet de Tappui que le Calvinisme obtenait en Béarn, et d'aller jusqu'à des menaces de guerre. Pour détourner cet orage, la reine de Navarre résolut de se rendre à la cour de France avec son mari. Elle emmena son fils, qu'elle voulait y présenter, et qui, dans un âge bien tendre (il n'avait pas quatre ans), montrait déjà une vivacité d'intelligence propre à justifier les heureux augures de son aïeul. Antoine et Jeanne partirent vers la fin de 1557, ef passèrent d'abord par La Rochelle. Cette ville offrit aux royaux voyageurs la réception la plus empressée, la plus splendide. Ce fut sous un dais porté par les notables de la cité qu'ils y firent leur entrée. La Rochelle se trouvait comprise dans le gouvernement de la Guyenne, dont Antoine était revêtu ; mais ni cette qualité ni le rang royal n'eurent autant de part à ce brillant accueil que les sympathies de la maison de Navarre pour la foi réformée, car dans aucune autre ville cette doctrine n'avait fait des progrès plus rapides et ne s'était rendue plus puissante. C'était une alliance que scellaient dès lors les Rochelais avec la reine de Navarre, malgré les ménagements qu'elle gardait encore. Quant à Antoine de Bourbon , sa ferveur plus expansive que sérieuse ne se refusait à aucune manifestation, malgré les conséquences qui en pouvaient résulter. Il ne désap-
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prouva par une représentation bouffonne donnée devant lui, dans laquelle certaines pratiques du culte romain étaient peu ménagées, et il protégea les comédiens, ou plutôt les bateleurs, qui s'étaient permis une telle hardiesse.
Amiens servait, en ce moment, de résidence passagère à la cour, cette capitale de la Picardie étant voisine du théâtre de la guerre, qui se poursuivait avec des chances variées. Ce fut là que se rendirent Jeanne et Antoine. L'accueil qu'ils reçurent fut très froid ; Henri II ne cacha même pas qu'il était disposé à réahser ses menaces. Heureusement, la gentillesse du jeune prince de Béarn vint en aide à ses parents. Sa précoce intelligence, sa grâce franche et naïve, qu'assaisonnait une certaine saveur étrangère, plurent tellement à Henri II, qu'il le combla de caresses, l'embrassa plusieurs fois et lui demanda s'il voulait être son fils. Sans être embarrassé de cette question et montrant son père, le petit prince répondit en langue béarnaise, la seule qu'il eût appris à parler : Aquet es seigne lou paï {c'est celuilà qui est monsieur mon père). « Vous avez raison, » reprit Henri II; « mais puisque vous ne voulez pas être » mon fils, voulez- vous être mon gendre ? — Obé ( oui » bien), » répliqua le petit Béarnais. Ce fut le premier mot sur le projet de mariage entre le prince de Béarn et Marguerite de France, projet qui devait être un jour repris et réalisé sous de si lugubres auspices.
Henri II aurait voulu garder le prince de Béarn à sa cour; mais Jeanne d'Albret, outre que sa tendresse aurait trop souffert de se séparer de son fils , préférait pour lui une atmosphère plus pure, une éducation plus vivifiante pour son esprit comme pour son corps. Elle
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sut éluder le désir du roi, et hâta son départ, sans attendre que ce désir prît un caractère plus impétatif. Néanmoins, elle accueillit avec satisfaction, comme son mari, un projet d'alliance qui semblait être la plus sûre garantie contre les desseins hostiles de l'Espagne.
Peu de temps après, Jeanne et Antoine revinrent à la cour de France pour assister à un mariage préparé par une politique très-différente : c'était celui du dauphin avec la nièce des Guises, fille de Jacques V d'Ecosse et de Marie de Lorraine ; cette princesse, dont les malheurs et la mort funeste, faisant oublier les taches de sa vie, ont attaché au nom de Marie Stuart une douloureuse pitié. Ainsi, l'héritier de la couronne de France devenait le neveu des deux hommes dont la puissance était déjà si dangereuse pour l'État et pour lé trône. Cette fois, la reine de Navarre laissa son fils en Béarn : elle aurait craint de nouvelles et trop impérieuses instances. Les Béarnais, d'ailleurs, n'auraient pas vu avec plaisir que cet enfant, l'espoir du pays, fût encore une fois einmené loin d'eux, dans cette cour dont ils avaient trop de raisons de se défier. ^Suzanne de Bourbon-Busset, baronne d'Albret-Miossens, qu'on lui avait donnée pour gouvernante quand il quitta la modeste maison de Bilhère, conserva ce précieux dépôt. Le gouvernement resta confié au cardinal d'Armagnac, qui en avait été déjà chargé pendant la précédente absence de Jeanne et d'Antoine, et dont la religion ne paraissait pas assez sévère pour gêner beaucoup le développement du culte réformé.
La présence du roi et de la reine de Navarre à Paris y fut Un grand sujet de joie pour les Calvinistes. Antoine de Bourbon n'avait pas craint de se faire accompagner
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do son prédicateur David, et il obtint la mise en liberté d'un autre ministre, Chandieu, détenu dans les prisons du Châtelet. Jeanne et Antoine s'étant un jour rendus au Pré-aux-Clercs, où affluaient tous les seigneurs et toutes les belles dames, les Religionnaires ne manquèrent pas de s'y porter en foule. Ils y chantèrent en chœur les Psaumes de Clément Marot, et à leurs voix se mêlèrent celles de beaucoup de Catholiques qui, sans plus de conséquence, prenaient plaisir à ces concerts inusités. Le clergé sollicita le châtiment de ces démonstrations publiques ; mais comme le roi de Navarre aurait été le premier coupable à punir , la répression s'arrêta devant cette sauvegarde.
La guerre, toujours aussi active, occupait alors en Picardie, en Lorraine, en Italie, toutes les forces de l'Espagne, non moins afîaiblie que la France par tant d'années de combats. La désastreuse journée de Saint- Quentin (10 aoiit loo7) avait eu pour réparation divers succès, plusieurs places conquises, et surtout Calais enlevé par le duc de Guise aux Anglais, alliés des Espagnols, après une possession deux fois séculaire. Charles-Quint avait renoncé à la couronne pour s'ensevelir dans un cloître. Ce nom imposant ne pesait plus dans la balance, et celui de PhiUppe II n'avait pas encore assez grandi pour exercer une influence égale; ce prince, d'ailleurs n'était pas alors en Espagne. La famille royale de Navarre n'avait pas renoncé à la portion de ses États qu'elle avait perdue depuis près de cinquante ans, et malgré tant de déceptions, chaque règne léguait à l'autre le désir et l'espoir de la reconquérir. Au moment où mourut Henri d'Albret, il allait, on s'en souvient, se mettre à la tête de ses troupes, et entre-
prendre courageusement, quelle que fût l'inégalité des forces, une expédition dès longtemps préparée. Les dispositions de la France paraissaient favorables. Jeanne et Antoine résolurent de saisir ce moment. Ils avaient ou croyaient avoir des intelligences dans quelques places espagnoles, et ils cherchèrent une aide jusqu'en Afrique. A l'exemple de François P^', qui s'était uni à Soliman, ils étaient entrés en relations avec le roi de Fez, et l'alliance qu'ils avaient faite avec lui,» dit Brantôme, « étoit très bonne et très ferme. » On doit douter, toutefois, qu'elle pût être bien efficace.
Appuyés sur ces espérances, le roi et la reine de Navarre envoyèrent au cardinal d'Armagnac l'ordre de faire entrer leurs troupes en Espagne. Est-ce la politique, n'est-ce pas plutôt l'amour du plaisir qui retint Antoine de Bourbon à Paris? Dans tous les cas, on est étonné de ce que ce prince, dont la bravoure n'était pas équivoque, ne prit une part personnelle ni à la guerre qui se faisait si près de Paris, ni à celle qui réclamait !)ien plus encore son action directe. Il confia le commandement de son armée au seigneur de Burie. Mais dès les premiers pas on eut lieu de juger combien la présence du souverain aurait été nécessaire. Une partie des milices béarnaises refusèrent de marcher, alléguant (pi'on n'avait pas le droit de les mener hors de leur pays. Le baron d'Arros, qui avait si bien déjoué les menées de févêque de Mende, employa son autorité morale auprès des réGalcitrants et triompha de cette difficulté; mais c'était toujours un début de fâcheux augure.
Le seigneur de Burie, ayant franchi la frontière, entra dans le Guipuzcoa, pour assiéger Fontarabie. On était