DEUXIEME PARTIE
à la fin de l'hiver (1559). La mauvaise saison déchaîna toutes ses intempéries. Des pluies telles, qu'on appela cette malheureuse campagne la guerre mouillée, des rivières débordées, des chemins impraticables, le manque de vivres, les maladies, tout conspira pour faire échouer l'entreprise presque sans combat.
Sur ces tristes nouvelles, Antoine de Bourbon fit ce qu'il aurait dû faire tout d'abord : s'étant rendu en Guyenne, il y leva des troupes, avec l'autorisation du roi, et ayant reformé une armée, il entra en personne sur le territoire ennemi. Mais il était trop tard. La France était entrée en négociation avec l'Espagne; Henri II se montrait opposé à l'expédition qu'il avait favorisée d'abord, et qui pouvait contrarier ces ouvertures pacifiques. Le 3 avril 1559, fut signé le traité de Gateau-Gambrésis, par lequel la France, quoique les succès eussent été partagés, accepta tous les désavantages d'une puissance abattue. Dans les restitutions de villes conquises de part et d'autre, l'Espagne reprit ou garda bien plus qu'elle ne rendit : le duc de Savoie, Emmanuel -Philibert, qui n'était plus qu'un vaillant général au service de cette puissance, recouvra ses États occupés par la France, et même la Bresse et le Bugey : Henri II lui accorda la main de sa sœur Marguerite en même temps qu'il donnait à Philippe II Elisabeth sa fille aînée, gage ou plutôt victime de ce rapprochement trompeur des deux couronnes. Pauvre jeune princesse, — elle avait quatorze ans à peine,— que l'on appela princesse de la paix et dont la destinée devait être si funeste ! Quant aux princes de Navarre, le traité de Gateau-Gambrésis les sacrifia complètement, comme les avait sacrifiés la paix de Cambrai.
Antoine de Bourbon repassa la frontière. Au surplus, ce dénouement lui avait probablement épargné quelque désastre pire encore, car la trahison marchait avec lui. Gamare, son valet de chambre et son favori, était vendu à l'Espagne ; sur les preuves qui en furent acquises, le gibet fit justice de ce misérable
Pendant qu'Antoine de Bourbon faisait cette tardive et faible tentative, Jeanne, dans la prévision d'une paix prochaine, était restée à Paris pour défendre les intérêts de sa maison. L'année précédente (7 février 1558), elle y était accouchée d'une fille qui eut pour marraine Catherine de Médicis, et qui était son cinquième enfant. Le quatrième fut une autre fille née en 1557, et qui n'avait vécu que quinze jours.
Pour la consoler de ses déceptions comme souveraine, Jeanne d'Albret avait au moins la joie de voir son fils, son plus cher espoir, grandir heureusement sous l'influence de la mâle éducation qui lui était donnée. La baronne de Miossens avait su comprendre ses vues et s'y associer dignement. Dans le château de Coaraze, où le prince de Béarn était élevé au milieu des rochers et des montagnes, rien ne sentait la délicatesse et la mollesse des cours. Vêtu comme les enfants du pays, Henri avait aussi la même nourriture, du pain bis, du bœuf, de l'ail, du fromage. Comme eux aussi, il fut accoutumé à supporter le froid, le chaud, la fatigue, à coucher sur la dure, à gravir les escarpements des Pyrénées, à se plaire dans les rudes jeux oîi le corps se forme et s'endurcit. Non-seulement il partageait les amusements de ses rustiques compagnons, mais encore il allait aux mêmes écoles, et apprenait les mêmes devoirs. Avec les raffinements d'une vie molle et sen-
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SLiello, Jeanne voulut qu'il ignorât la flatterie, cette peste des princes, et tout ce qui les habitue à se croire au-dessus de la nature commune. Par cette éducation, sans cesse en contact avec la classe pauvre et laborieuse, s'abritant dans la chaumière du montagnard, initié, dès ses premières années, à l'existence et aux besoins du peuple, Henri devenait un homme, afin de savoir être un roi.
Plus tard, quand le prince de Béarn, arrivé à sa septième année, dut sortir des mains de sa gouvernante, il fut remis d'abord aux soins de M. de Lavardin, qui méritait bien cette marque de haute confiance. Sa santé ne lui ayant permis de conserver ses fonctions, il fut remplacé par M. de La Case. Celui-ci le fut, à son tour, par le baron de Beauvoir, dont les lumières et le dévouement répondirent à tout ce que la reine en attendait. Guerrier et négociateur tour à tour, il resta l'ami de son élève, et il échappa, plus heureux que Lavardin, à l'horrible nuit de la Saint-Barthélémy. — Pour l'enseignement des lettres françaises et anciennes, Jeanne d'Albret plaça près de son fils La Gaucherie:, un de ces érudits chez qui la vertu égalait le savoir, comme chez celui qui l'avait elle-même instruite. La Gaucherie n'eut pas le temps de mener sa mission jusqu'à la fin; mais une lettre de Jeanne d'Albret à Théodore de Bèze, du 5 décembre 1567, rend un éclatant témoignage au mérite de ce digne précepteur : « Le feu bon homme Monsieur de La Gaucherie y marchoit en rondeur de conscience, et même mon fils lui doit et aux siens cette racine de piété qui lui est, par la grâce de Dieu, si bien plantée au cœur par bonnes admonitions, que maintenant, dont je loue ce bon Dieu, elle produit et branches
HG HISTOIRE DE JEA^^E D'ALBRET
et fruits. Je lui supplie qu'il lui fasse cette grâce qu'il continue de bien en mieux. »
A toute l'éducation du prince, tant littéraire que morale, présidait la haute direction de sa mère, si compétente sous ce double rapport. Les fermes principes qu'elle s'efforçait de lui inculquer n'admettaient ni transaction ni complaisance. Dans ses leçons sur la fidélité que l'on doit à son pays, malgré les injures particulières, le connétable de Bourbon, tout Bourbon qu'il était, subissait le même blâme que le romain Coriolan, et la conduite de Camille était offerte comme contraste et comme modèle. Un des ouvrages que Jeanne fit lire de préférence à son fils, fut la Vie des Hommes illustres de Plutarque, noble galerie où le grand biographe l'aurait certainement placée ; source féconde des mâles enseignements qu'elle offrait si bien dans sa propre vie. « ]\ra bonne mère, » écrivait Henri IV, le 3 septembre 1601, à Marie de Médicis, « ma bonne mère à qui je dois tout et qui avait une affection si grande de veiller è mes bons déportements. » Plût au ciel que les sages admonitions du vertueux La Gaucherie, plût au ciel que cette racine de 'piété que Jeanne d'Albret se félicitait de voir au cœur de son fils, eussent étendu leur influence à toute sa conduite et à tout son avenir! Plût au ciel que ces directions maternelles, dont il proclamait l'excellence, ne lui eussent pas manqué trop tôt ! Si Henri IV leur dut beaucoup, il aurait pu leur devoir encore davantage : cette fermeté de principes qui met la conscience au-dessus de tous les calculs et de tous les marchés; une vie pure de ces désordres qui ne furent pas seulement des offenses à la morale, car, ne voulût-on considérer que les intérêts humains, on