‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 18 sur 140 · DEUXIÈME PARTIE, 1o5dH · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, 1o5dH

opposer une digue à l'ambition usurpatrice qu'ils ne déguisaient plus, s'organisait une résistance où se confondirent la question politique et la question religieuse, qui grandissait de jour en jour. A l'avènement de François II, le connétable de Montmorency s'était vu écarter des affaires auxquelles son âge (soixante-six ans) ne le faisait nullement renoncer. Il était l'oncle des trois frères de Châtillon, dont l'un surtout, guerrier déjà illustre, allait acquérir une célébrité nouvelle, et devenir aussi douloureusement fameux par sa mort que glorieux par sa vie. Ces trois frères étaient le cardinal Odet de Châtillon, évêque de Beauvais; Gaspard de Goligny, l'amiral, et François de Coligny, connu sous le nom de d'Andelot fl).

L'amiral de Coligny avait pris place de bonne heure parmi les plus vaillants capitaines des armées françaises. Il s'était distingué, en 1544, à la bataille de Cérisoles; il avait contribué, en 1554, à la victoire de Renty, où il combattait près du duc de Guise, dont il allait être bientôt l'adversaire. II venait, en 1557, de défendre héroïquement Saint-Quentin. Même après la malheureuse journée où le connétable de Montmorency,

(1) Odet de CMtillon était né le 10 juillet 1317, Coligny le 16 février 1519, et fi'Andelot le 18 avril 1521. — Nous n'ignorons pas que, généralement, on fait naître Coligny en 1516 ou en 1517 ; mais nous tenons pour préférable la date de la France protestante, œuvre de recherches toutes spéciales, qui indique le 16 février 1518, ancien style, c'està-dire 1519, style nouveau. Cette date est confirmée par celle de la naissance du frère aîné de l'amiral, telle que la donne le même Ouvrage, avec l'appui de cette circonstance quOdet de Châtillon reçut la pourpre romaine à seize ans : or, c'est le 7 novembre 1533 qu'il en fut revêtu.

en voulant secourir la place, fut battu et fait prisonnier, l'amiral avait continué une lutte désespérée ; il n'avait succombé que l'épée à la main, dans un assaut général, sur ses murailles ouvertes par onze brèches. La relation qu'il écrivit de ce siège mémorable est un des documents militaires intéressants de cette époque. Revenu d'une captivité où l'ennemi même l'entoura de son estime, Coligny n'avait pas tardé à s'éloigner d'une cour dont la corruption et les intrigues étaient trop antipathiques à la sévérité de ses mœurs, à la probité rigide et à la haute indépendance de son caractère. Les doctrines réformées le trouvèrent tout disposé pour elles, et il les avait embrassées par conviction, dès avant la profession avouée qu'il en fit vers le temps où nous sommes arrivés. A l'assemblée des Notables, tenue à Fontainebleau par le roi, dans le mois d'août 1560, ce fut lui qui porta la parole pour réclamer solennellement la liberté de conscience, mais sans pouvoir l'obtenir.

Dans cette voie religieuse, Coligny avait été devancé par son frère d'Andelot, son digne compagnon d'armes de Cérisoles et de Saint-Quentin. Colonel général de l'infanterie, d'Andelot avait perdu cette charge par son adhésion ouverte à la confession de foi protestante, qu'il ne craignit pas de répéter devant Henri II luimême, en l'assurant de son obéissance dévouée dans tout ce qui ne touchait pas la conscience. Sa disgrâce ne se borna pas à cette destitution. Jeté en prison, il n'avait recouvré la liberté qu'en consentant, sur les vives instances de ses amis, à ce qu'on célébrât la messe dans sa chambre, concession qu'il se reprocha toujours. Pour le cardinal de Châtillon, ce fut dans son palais

DEUXiE.ME PAilTlE, lo55-ir;G9. 91

épiscopal, à Beauvais, qu'il manifesta ouvertement son changement de culte, en y célébrant la Gène selon le rit protestant. Il s'ensuivit une émeute populaire où il faillit être massacré. Ayant déposé ses insignes ecclésiatiques, Odet de Ghâtillon prit le titre de eo^nte de Beauvais. En 1563, il fut cité devant Tlnquisition avec six autres prélats accusés de professer ou de favoriser l'hérésie : Saint-Romain, archevêque d'Aix; Jean de Montluc, Jean Caraccioli, Barbançon, Guillart, Saint- Gelais et Louis d'Albret, évêques de Valence, de Troyes, de Pamiers, de Chartres, d'Usez et de Lescar. Pour mieux braver les foudres romaines, Ghâtillon reprit alors la soutane rouge, et ce fut dans ce costume qu'il épousa, en 1564, Elisabeth de Hauteville, noble demoiselle de Normandie. G'était dans un de ces moments où la cour, moitié par indifférence et légèreté, moitié par politique, pactisait volontiers, à l'exemple de Catherine de Médicis, avec ceux que frappait l'anathème de Rome. L'ex-évêque ne craignit pas de présenter sa femme en plein Louvre; elle n'y reçut pas mauvais accueil, et on Ty appelait la comtesse de Beauvaïs ou madame la cardinale. Ce n'est pas là un des traits les moins singuliers de cette époque.

L'opposition commune contre les Guises devait unir Montmorency et ses neveux à la branche de Bourbon. Le mariage d'Éléonore de Roye, petite-nièce du connétable et la plus riche héritière de France, avec le prince de Condé, avait cimenté cette alliance, où la politique rapprochait le connétable des Calvinistes, qu'il combattit plus tard. Montmorency, l'amiral et le prince de Condé pressaient le roi de Navarre de se rendre à la cour le plus tôt possible; Jeanne d'Albret les secondait

02 ÎÏISTOIJŒ DE .lEANXE D'ALBRET.

par ses instances; mais Antoine était dominé par des hommes vendus à Catherine de Médicis, et qui excitaient sa défiance sur les intentions du connétable. L'un de ces conseillers, l'un de ces favoris dont Antoine écoutait les conseils, était ce même évêque de Mende, ce même Nicolas d'Angu, dont la trahison, mise au grand jour, avait failli déjà être si funeste au royaume de Navarre.

Enfin, après deux mois d'hésitations, retenu d'un côté, appelé de l'autre, et surtout pressé par la reine, Antoine de Bourbon se mit en route pour Paris. Son départ fut pour les Réformés un grand événement, une grande espérance, tant ils voyaient en lui leur appui le plus assuré. Le long de sa route, tous les gentilshommes protestants montaient à cheval pour l'accompagner, en tel nombre qu'Antoine déclina leurs offres, craignant que ce cortège, sans cesse grossi, ne ressemblât trop à un corps d'armée. A Paris, les ministres et les principaux Calvinistes s'empressèrent autour de lui, comme autour d'un défenseur choisi par le ciel. Mais déjà, chez Antoine, cette ferveur, qui avait naguère besoin d'être contenue, s'était singulièrement refroidie. Il ne venait à Paris que pour y apporter une attitude ambiguë et indécise, et ménager les deux partis à la fois, moins par dupUcité calculée que par faiblesse. Auprès des Guises il montrait des dispositions tout amicales; il ne donnait à son voyage d'autre motif que celui de présenter au jeune roi son hommage dévoué, et tâchait même de se faire bien venir auprès du duc d'Albe et des autres Espagnols qui se trouvaient à la cour; aux ennemis dos Guises il témoignait aussi ses sympathies; aux Calvinistes en particulier, il promettait le concours

Page 1