PRELIMINAIRES
LE ROYAUME DE NAVARRE JLSQU'A L'aVÉXEMENT DE HENRI 11
d'albbet.
Le royaume de Navarre fut un des premiers États (jui se formèrent à mesure (jue les armes chrétiennes repoussèrent pied à pied, en Espagne, la domination arabe, lutte patiente et tenace qui ne fut complètement terminée qu'après huit siècles presque entiers. Le territoire dont il se composa originairement fut une conquête de Gharlemagne, dans Texpédition qu'il entreprit en 778, au delà des Pyrénées. Cette campagne, qui le conduisit victorieux jusqu'à l'Ebre, est cependant moins connue par ce glorieux résultat que par l'échec partiel qu'éprouva Tarrière-garde du roi franc en repassant les monts, et par la mort de Roland au défilé de Roncevaux. Grâce aux légendes et auxpoëmes de chevalerie qui se sont emparés de ce héros à demi fabuleux, le roman, ici, a effacé l'histoire.
Toutefois, c'est seulement au milieu du siècle suivant que s'ouvre la liste des rois de Navarre. En 831, Aznar, ({ui avait reçu de Louis le Débonnaire l'aihni-
nistration «le ce pays, se rendit indépendant, et, en 857, Garcias Ximénès, neveu d'Aznar, prit le titre de roi. Confondue, en 876, avec la couronne d'Aragon, celle de Navarre en redevint distincte sous Garcias Y (1134). Passée par un mariage, en 1234, sur la tête de Thibaut, comte de Champagne, et ensuite annexée à la couronne de France, elle en fut séparée en 1328. Jeanne, fille de Louis le Hutin, et incapable, par la loi salique, de lui succéder, conserva néanmoins la Navarre et l'apporta pour dot à Philippe d'Evreux, à qui succéda son fils, le trop fameux Charles le Mauvais. En 1425, on voit la Navarre de nouveau réunie au royaume d'Aragon ; puis, en 1479, acquise à la maison de Foix, également souveraine du Béarn et du Bigorre, et qui tenait à Pau une cour dont la magnificence fut célèbre. Enfin, en 1484, le mariage de Catherine, sœur et héritière du comte de Foix, François-Phébus, avec Jean d'Albret, plaça sur le trône de Navarre une nouvelle dynastie.
La maison d'Albret était une des plus illustres de la France méridionale. La sirie d'Albret comprenait une partie du territoire qui forme aujourd'hui les départements du Gers et des Landes. Elle tirait son nom de la petite ville d'Albret, qui en fut le chef-lieu primitif, et que remplace maintenant une modeste bourgade appelée Labrit. Plus tard, les sires d'Albret prirent pour résidence Nérac, oîi l'on montre encore les ruines gothiques de leur château. Amanieu, mort en 4060, fut le chef de cette maison. Arnaud, sire d'Albret et vicomte de Tarbes, eut à la cour de Charles V la charge de grand-chambellan Son fils Charles reçut, en 1402, fépëe de connétable. Dans les liitlos intestines (pii déchirèrent
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la France sous le règne de Charles VI, il embrassa le parti d'Armagnac, et fut tué, en 1415, a la bataille dAzincourt.
La succession des comtes de Foix était ardemment convoitée par Ferdinand le Catholique. Les couronnes de Castille, d'Aragon, de Naples et de Sicile, déjà réunies sur sa tète, ne suffisaient pas à son amljition. Son tils l'infant Don Juan avait six ans à peine, que déjà il projetait le mariage de cet enfant avec la future héritière de Foix, Mais Fadroit et fourbe Ferdinand avait rehcontré sur son chemin un politique non moins habile et non moins rusé que lui dans la personne de Louis Xr. Ce prince, qui craignait de voir s'agrandir encore son puissant voisin, avait su traverser, tant qu'il vécut, les desseins du roi de Castille. Après la mort de Louis XL arrivée en 4483, Ferdinand redoubla de menées et d'intrigues. Néanmoins, ses efforts furent vains, et en i48i. Jean II d'Albret, devenu l'époux de Catherine de Foix, ceignit la couronne navarraise.
Parmi les États secondaires de l'Europe, le royaume de Navarre tenait alors un des premiers rangs. Par delà les monts, Pampelune, Estella, Tudela, Viane, Arcos, Tafalla, 3Iaya, Lérin, Olite, Puente-de-la-Reina; — en deçà, Saint-Jean-Pied-de-Port, Pau, Orthez, Navarreins, Oléron ou Oloron et Lescar, deux villes possédant alors un évêché; Foix, Pamiers, Tarascon en Foix, Saverduu, Mazères, Tarbes, Cauterets, Bagnères, auxquels il faut ajouter Nérac, Mont-de-Marsan et Tarlas, depuis Favénement de la famille d'Albret^ tels en étaient les lieux principaux. 3Ioins important par son étendue que par sa situation, il avait pied à la fois au nord et au midi des P^Ténées. jusqu'aux riv:vs d.e \'iL\)i:<^. Sur ruii v{
i mSTOlllE DM JEANNE D'ALBIŒT.
l'autre versant, il tenait les clefs de plusieurs des ports ou passages qui donnent accès à travers la grande chaîne de montagnes.
Ce territoire réunit des productions et des aspects très divers. Si les Pyrénées le couvrent en grande partie de leurs cimes ardues, de leurs hautes croupes hérissées de profondes et noires forêts, leurs étages inférieurs nourrissent de nombreux troupeaux et vont s'abaissant jusqu'à des vallées et des plaines fertiles où sourit la vigne, où jaunissent les moissons. La terre y recèle dans ses entrailles le marbre, le plomb, le cuivre, le fer, le fer qui convenait également bien, sous ses différentes formes, aux mains d'un peuple énergique et vigoureux : charrue pour le laboureur, cognée pour l(^ bûcheron, épée pour le soldat. Mieux encore que les remparts de ses villes, ([ue les tours de ses châteaux, que les escarpements de ses rochers, le royaume de Navarre avait pour sa meilleure force le courage et le patriotisme de ses habitants. Ces populations possédaient les qualités qui semblent être plus particulières aux peuples montagnards, et tenir à l'air vif et pur (ju'ils respirent : ce ressort moral, cet amour de l'indépendance, cette dignité de l'homme et du citoyen, qui est la première noblesse et qui élève les plus pauvres au niveau des plus grands de la terre. Leur caractère associait dans une égale proportion le sentiment monarchique et l'amour des droits que garantissaient les vieilles constitutions nationales. L'autorité du prince était respectée, mais à condition qu'il respectât les franchises et les libertés de ses sujets, ces anti(iues fors ou fupros qui étaient entre eux et leurs souverains comme un contrat réciproque. Après la réunion défini-
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tivo de leur pays à la France, les Béarnais donnèrenl bien longtemps à leur indépendance des regrets qui n'étaient pas encore tout à fait effacés à Tépoque de la Révolution (1 ).
Ainsi, en Béarn, le prince ne pouvait ni déclarer la guerre, ni faire la paix, ni lever des troupes, ni rien changer aux lois sans le consentement de la Cour majoiir et des États. La Cour ma/'our du Béarn se composait des évê(iues de Lescar et d'Oléron, et de douze barons qui portaient le titre de jurais de la Cour, et 'jui étaient nommés par h^ peuple. Cette cour jugeait en dernier ressort. Les États étaient formés des gentilshommes et des députés élus par les communes, ce qui constituait une véritable assemblée représentative, oii l'élément bourgeois et plébéien avait sa place aussi bien ({ue la noblesse.
La Navarre proprement dite avait des institutions analogues. Nous avons vu. de nos jours, l'amour de ces vieux fueros contribuer, autant que la question dynastique de la maison d'Espagne, à une guérie civile de plusieurs années, (jui ne fut radical <^ment éteinte <|ue par leur maintien.
(1) Il y a de Heuri IV une parole bonne à citer, en ce qu'elle reflète parfaitement un côté caractéristique de sa physionomie. A son avènement au trône de France, qui réunissait sous le même sceptre ses anciens et ses nouveaux ihats, voici par quel mot il tâcha de calmer les susceptibilités béarnaises : « Ce n'est pas le Béarn que je donne à la n France, c'est la France que je donne au Béarn. » On reconnaît bien là ce cachet du capitaine gascon que n'a pas le Henri IV de la Henriade, mais qui se mêle toujours aux éminentes qualités de ce prince, dan? le Henri IV de l'histoire.
C lusiomE r»E jeanne dai.hhet.
Les rois de Navarre prenaient la qualification de roi très fidèle. Les femmes étaient admises à succéder. Le fils aîné du souverain portait le titre de prince de Viane. à cause de la ville de ce nom, érigée en principauté, fan 1423. pour l'héritier de la couronne.
Dans les circonstances où Jean d'Albret reçut le pouvoir, le royaume de Navarre avait besoin d'un souverain à la fois clairvoyant et énergique, ferme dans ses résolutions, vigoiireux pour les exécuter. Les difficultés étaient grandes. Ferdinand le Catholique persistait plus t[ue jamais dans ses projets sur la Navarre, disposé à mettre en usage la violence aussi bien que la fourberie. Par malheur, les qualités si nécessaires en présence d'un tel ennemi faisaient défaut chez Jean d'Albret. prince d'un esprit médiocre, d'un caractère insouciant et crédule. En 1488, Ferdinand, levant le masque, entra dans la Navarre avec des forces considérables, et s'empara de plusieurs places. Une paix conclue à tout prix arrêta cette invasion; mais elle ne fut que remise à un autre moment. Ferdinand était de ceux qui savent attendre, et il se tint prêt à ressaisir sa proie, tandis que Jean restait plongé dans un nonchalant et profond repos. C'était inutilement que Catherine de Foix, femme au cœur tout masculin, douée des qualités qui manquaient à son mari, s'efforçait de lui ouvrir les yeux et de lui faire secouer cette torpeur funeste.
Deux maisons rivales, les premières du pays, se disputaient finfluence à la cour et dans l'État : celle de Gramont et celle de Beaumont. Cette dernière avait alors pour chef le comte de Lérin, qui était vendu aux
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intérêts de la Gastille, et qui avait su prendre sur l'esprit de Jean II un empire absolu. Sa trahison était connue de tous, quand laveugle prince, qu'il endormait dans une sécurité trompeuse, ne la soupçonnait pas encore. Enfin, on parvint à lui en donner de telles preuves, qu'il lui fut impossible d'en douter. Passant tout à coup de l'indolence à la fureur, il se jeta, en 1507, sur les domaines du comte de Lérin et les mit à feu et à sang. Le comte s'enfuit en Aragon, où il traîna jusqu'à la vieillesse une vie déshonorée.
Mais dès la même année une occasion avidement saisie s'offrit au roi de Gastille pour exécuter ses projets, en s'appuyant sur la puissance religieuse. Le saintsiége était occupé par Jules II. Ce pontife, fait pour porter le casque plutôt que la tiare, et dont la remuante ambition mit l'Italie en feu, était lié à la politique de Ferdinand, qui, en retour, avait établi dans ses États l'affreux pouvoir de l'Inquisition. L'évêché de Pampelune était devenu vacant; le chapitre de la cathédrale y nomma Armand d'Albret, frère du roi. Cette élection ne fut pas acceptée par Jules II; de son côté, il conféra le siège de Pampelune kDom Facio, évêcjue de Sabine, et le chapitre ayant persisté dans son choix, il mit le royaume en interdit, comme il aurait fait aux temps les plus ténébreux du moyen âge.
Cette arme sacrée, Texcommunication, avait encore des effets que Catherine, malgré son courage, ne crut pas prudent d'affronter. Elle et le conseil du royaume se décidèrent à céder et à conjurer ainsi les foudres de Rome. Mais elles ne tardèrent pas à éclater de nouveau. Louis XII, roi de France, qui venait de soutenir Jules II dans sa guerre contre les Vénitiens, l'avait vu, pour
prix de son secours, se tourner presque immédiatement contre lui. Le roi qui mérita le doux nopi de Père du peuple, et dont le respect pour la foi n'était pas équivoque, ne fléchit pas cependant devant ce caractère sacré dont son adversaire abusait. Afin de contrebalancer le pouvoir spirituel, que Jules II mettait au service des intérêts les moins religieux, Louis XII, de concert avec l'empereur Maximilien, son allié, fit convoquer à Tours un concile national. Il y fut convenu d'assigner un concile général qui se réunit à Pise. Cette assemblée, transférée à Milan, puis continuée à Lyon, rendit une déclaration qui condamnait les actes du pape et proclamait de nouveau les libertés gallicanes. A ce concile, Jules II opposa celui de Latran : de là partit, en 1512, le décret qui condamnait Louis XII et tous ses adhérents comme ennemis de Dieu et du saint-siége.
Allié de la France, le roi de Navarre tombait sous le coup de ces foudres. A Tinstigation de Ferdinand, Jules II fulmina contre Jean d'Albret une bulle qui le déclarait schismatique et hérétique, le retranchait de la communion de l'Église et du droit commun, et livrait son royaume au premier occupant. Ferdinand n'en voulait pas davantage. Cependant, il ne crut pas pouvoir se dispenser dun prétexte. Il demanda au roi de Navarre le passage a travers ses États, pour une armée qui se réunirait aux Anglais, afin d'attaquer les Français en Guienne. De plus, et au lieu d'oftrir lui-même des sûretés, il désignait trois places de la Navarre, Estella, Maya et Saist-Jeau-Pied-de-Port, pour être remises entre ses mains Jusqu'à la fin de la guerre. Accéder à ces demandes, c'eût été, de la part de Jean II, une abdication complète. Elles devaient être refusées:
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l'Ues le fureiii, coaiiiie le prevoyail et le \oulaii Fti(ilnand. Ce prétexte lui suffisait. Aussitôt il fit entrer en Navarre Frédéric de Tolède, duc d'Albe, son cousin, à la t^te de dix mille hommes. En même temps, il fit publier la bulle qui rejetait Jean II hors de l'Éghse, et la donna, en quelque sorte, pour drapeau à l'armée qui allait accomplir une odieuse spoliation Le fils du comte de Lérin s'était chargé de préparer les voies à l'invasion, et gagnait ainsi la dignité de connétable que Ferdinand lui avait conférée.
L'armée espagnole vint camper à huit lieues de Pampelune, oii Jean résidait. Vivant dans la nonchalance et les plaisirs, il n'avait rien préparé pour défendre cette partie de ses États, la plus exposée à l'ennemi. La courageuse Catherine ne put parvenir à lui faire partager sa résolution et son énergie. Sans même essayer de tenir dans Pampelune, il prit la route du Béarn, en ajournant à des temps plus heureux les sujets fidèles qu'il abandonnait. Indignée, Catherine refusa de l'accompagner. « Allez! )) lui dit-e'le, « vous avez été Jean » d'Albret, et vous redeviendrez Jean sans royaume. » La vaillante princesse ne voulait pas quitter cette terre, patrimoine de sa famille, et elle y resta jusqu'à la dernière extrémité. Enfin, le départ du roi ayant abattu tous les courages, menacée de tomber au pouvoir de Lérin et des Espagnols, Catherine vint, le désespoir dans l'âme, chercher un asile à Pau avec ses enfants.
Le pays que les Espagnols avaient ainsi envahi sans résistance, fut traité avec une barbarie que la lutte la plus sanglante n'aurait pas excusée. Sur presque toutes les villes, sur les bourgs, sur les campagnes passèrent l'incendie et la destruction. C'était le temps où. dans
îO HISTOIRE DE JEANNE D'ALBHEr.
ces contrées lointaines que Colomb venait de leur donner, les Espagnols commettaient tant d'horreurs sur des populations inoffensives qui disparaissaient tout entières eu peu d'années. Ce caractère chevaleresque et généreux, qui s'était montré plus d'une fois dans leurs rapports avec les 3Iaures leurs ennemis, semblait s'être effacé sous l'influence de l'impitoyable et sanguinaire Inquisition. Les soldats du duc d'Albe, nom sinistre et dignement continué, se montrèrent les émules des aventuriers d'Amérique dans cette province que le roi catholique ajoutait encore par de tels moyens à ses vastes possessions agrandies de tout un hémisphère. Pour compléter le rapprochement, l'invasion la plus inique se colorait ici d'une sanction religieuse, de même que les bourreaux des Indiens mêlaient la croix sainte à leurs cruautés.
Maître du versant méridional des Pyrénées, Ferdinand se tlatita d'achever non moins facilement sa conquête, Domiaait, selon sa coutume, la fourberie comme avant-garde à la violence, il envoya l' évoque de Zamora pour engager Jean dAlbret à revenir à Pampelune, promettant de lui rendre le pays dont il l'avait dépouillé. Mais à la voix de Catherine, Jean s'était enim mis en défense, ou bieii on s'y était mis à sa place. On ne laissa pas à l'émissaire espagnol le temps de troubler et de diviser les esprits. Arrivé à Sauvetat, il fut arrêté par Armand de Gassion, gouverneur de la ville. Malgré la qualité épiscopaie qu'il avait compromise et qu'il invoquait, il fut retenu comme prisonnier de guerre, et ne recouvra sa liberté, dans la suite, que moyennant une forte rançon.
Les armes du duc d'Albç ne réussirent pas mieux en
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Béarn que la mission de son auxiliaire. Devant la résistance d'un peuple résolu, résistance que Louis XII se préparait d'ailleurs à soutenir, le général castillan dut repasser les Pyrénées. Mais cette aide de la France, ({ui aurait rendu la Navarre à ses souverains, fut vainement attendue. Louis XII mourut dans le même temps, après s'être réconcilié avec la cour de Rome, où Léon X avait succédé à Jules II. Le roi et la reine de Navarre essayèrent près de Ferdinand les négociations, à défaut de la force. Elles demeurèrent sans succès. « Dites à votre maître, » répondit Ferdinand aux envoyés du prince dépouillé, « que j ai conquis la » Navarre en bon et légitime droit, puisqu'il a été mis » en interdit par le pape; que je ne puis l'abandonner )) sans prodiguer (mal employer) les conquêtes et les » bénédictions qui me sont envoyées comme du ciel ; » que je serais indigne de ce sceptre si je lui rendais » ce qu'il n'a pas su conserver. » Il ajouta qu'il ne se mettait point en peine de paraître devant le Tribunal divin, où il citait Jean d'Albret, celui-ci étant rejeté du sein de l'Église.
Jamais, on Tavouera, l'usurpation et la violence ne tinrent un langage plus odieusement dérisoire et ne profanèrent plus indignement le nom du Dieu de juslice. Ne croit-on pas entendre parler ce type d'hypocrisie qu'un écrivain immortel a consacré sur la scène en traits ineffaçables ?
Qu'on s'en souvienne : quand, pour dépouiller la maison de Navarre, le pape Jules II mit son pouvoir au service de Tambition et de la fraude; quand il fit un si monstrueux abus de ses foudres spirituelles, on était au commencement du xvi« siècle, à cette époque
12 HISÏOIHK DE JE ANNE DALiiUl'T.
de reiiaissaiice oii palpitait dans la société une sève nouvelle, où se remuaient déjà tant d'idées, où, courbé sur la Bible, méditait dans sa cellule le moine de Wittemberg; où, dans une petite ville de Picardie, Tenfant qui fut Calvin bégayait ses premières paroles. Aux désordres et aux excès de tout genre qui appelaient si impérieusement une réforme dans l'Église, venait se joindre une iniquité qui ne fut pas, sans doute, un poids insensible dans la balance. Surtout, la part qu'avait eue le pouvoir papal aux malheurs des princes de Navarre, dut contribuer puissamment à introduire et à répandre le Protestantisme dans les possessions qui leur restaient, et à lui conquérir leur palais même.
Accablé par la perte qu'il n'avait pas su prévenir, ouvrant les yeux, mais trop tard, sur sa coupable insouciance et sa triste faiblesse, Jean d'Albret ne survécut pas longtemps à ses revers. Il mourut en 1516. Le chagrin avanca-t-il sa fm? On a lieu de le croire. Mais on en est plus certain encore pour sa noble femme, douée d'un de ces cœurs qui ne sentent rien à demi. Outre le regret de la perte en elle-même, de l'héritage de ses enfants amoindri et mutilé, elle avait la douleur de n'avoir pas vu au moins l'honneur mis à couvert par l'énergie de la défense; elle était condamnée à ne pas estimer son mari, qui avait si déplorablement failli à ses devoirs de souverain. « Don Jean, » lui disait-elle, t( si nous fussions nés vous Catherine et moi » Don Jean, nous n'eussions pas perdu la Navarre. » Elle mourut dix-huit mois après lui, en 1517, âgée de 47 ans.
L'héritier du trône, Henri II, avait quatorze ans seulement quand il perdit sa mère, (jui l'avait élevé avec
lUtLlMlXAliiLS. in
lo plus grand soin, el dont les conseils lui aui'dient éié si utiles. Ses parents, cruellement éprouvés par la perte de ses trois frères aînés, avaient voulu le placer particulièrement sous quelque saint patronage. Au moment des couches de la reine, deux pèlerins allemands passaient pour se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle. Ces étrangers, ces inconnus, recommandés par l'acte de dévotion qu'ils allaient accomplir, furent pris pour parrains de l'enfant royal, et on lui donna le nom de Henri, qui était celui d'un des pieux voyageurs. Les l^lspagnols cherchèrent dans ce choix singulier un augure de la chute complète de la maison de Navarre, disant que son héritier serait un jour pèlerin et étranger dans son royaume.
Le jeune prince parut, dès son avènement, fort supérieur à son père. Il était brave et magnifique; il savait, tout jeune qu'il était, s'exprimer avec une grâce vive et facile. Mais qu'aurait-il pu faire, réduit à ses seules forces, contre l'ambition castillane? Ferdinand venait aussi de mourir, laissant un successeur non moins redoutable que lui, son fils Charles-Quint. La France avait également un nouveau roi, François P"^. Là était le seul appui du royaume de Navarre, qui se serra étroitement contre cette puissance, son aUiée naturelle. Couvert des lauriers récents de Marignan, François P»' n'hésita pas à soutenir une cause bien digne assurément d'émouvoir sa chevaleresque ardeur. Mais une expédition conduite par Lautrec, en 1521, n'obtint pas le résultat qu'avait fait espérer son brillant début. Lautrec ne montra pas autant de sagesse et d'habileté que de valeur. Rapidement conquise, la Navarre fut de nouveau perdue de même, et elle demeura pour ton-
1 î HISTOIRE DE JEANNE DALBRET.
jours acquise à l'Espagne. La maison d'Albret n'en conserva que la petite portion située au nord des Pyrénées, et dont Saint-Jean-Pied-de-Port était le cheflieu, faible débris à peine suffisant pour empêcher le titre de roi de Navarre d'être tout à fait illusoire.
Malgré la fâcheuse issue de cette campagne, Henri d'Albret se montra aussi reconnaissant envers François ¥^' que si le succès en avait été meilleur. Il renouvela, par le traité de Lyon, l'alliance qui les unissait, et accompagna le roi de France, en 1525, dans la guerre d'Italie. Il combattit bravement dans la funeste journée de Pavie, et y partagea le sort du prince son ami. Tombé, par le destin des armes, entre les mains des Espagnols, des ennemis jurés de sa maison, il devait s'attendre à ce que Charles-Quint, en exigeant de lui une rançon impossible à payer, le retiendrait dans une captivité indéfinie, et profiterait de son absence pour achever sa ruine. Une évasion était son seul espoir; mais comment y réussir? comment l'essayer même? Renfermé dans une haute tour, gardé et surveillé de près, le roi aurait eu besoin de la connivence de ses geôliers, et il n'avait pas de quoi l'acheter. En apprenant la captivité de leur souverain, les fidèles Béarnais s'étaient aussitôt occupés de pourvoir à sa rançon, et ils avaient réuni 31,000 écus d'or. Un habile et dévoué serviteur, Jean de Gassion, partit pour l'Italie, porteur de cette somme; mais elle était bien audessous des énormes exigences de Charles-Quint. Toutefois, insuffisante comme rançon, elle ne le fut pas comme moyen de séduction auprès de quelques-uns des gardiens du roi. Gassion en fit servir une partie à cet usage, et ce ne fut pas en vain. Pendant la nuit, à