‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 20 sur 140 · DEUXIEME PARTIE, lo5o · texte numérisé non relu

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que cette cérémonie s'accomplît au Pignon, près de Saint-Jean-Pied-de-Port, sur le point où se touchent la Basse-NavaiTe et la Haute-Navarre, que la spoliation de 1512 avait rendue espagnole ; or, en acceptant cette limite, la maison d'Albret aurait reconnu comme un droit acquis le fait brutal d'une possession injuste, et Jeanne n'admettait pour sa frontière que celle qui sépare la Haute -Navarre de la Castille. Sans s'arrêter au Pignon, le cortège passa outre, mais la violence des pluies et les chemins impraticables le retinrent à Roncevaux. Il fut décidé que la cérémonie se ferait dans cet endroit, Jeanne et son mari attestant néanmoins qu'une nécessité matérielle les forçait seule d'accepter, pour remplir leur mission, un lieu situé dans l'intérieur de leurs Etats.

L'abbaye de Roncevaux fut disposée pour cette solennité. Avant d'entrer dans la salle richement décorée qui devait en être le théâtre, on avait à traverser la salle basse du monastère, toute tendue de noir comme pour des funérailles : sinistre et funeste présage. En remettant Elisabeth aux envoyés d'Espagne, Antoine de Bourbon, à qui l'on ne pouvait refuser le mérite de bien dire, prononça un discours où il fit l'éloge de la jeune princesse, la recommandant aux soins et à l'amour de ses nouveaux sujets, de sa patrie nouvelle. Mais après ces paroles affectueuses, qui émurent tous les auditeurs français et navarrais, le cardinal de Tolède et l'évêque de Burgos se bornèrent à prononcer d'une voix âpre et sévère deux versets du Psalmiste, qui furent pour la jeune épousée (la langue latine lui était familière) comme un glas funèbre, comme un morne linceul jeté sur tous les souvenirs, sur toutes les

espérances de son cœur (1). Au lieu d'hymnes joyeux fêtant sa bienvenue, c'était un arrêt, une condamnation qu'elle entendait ; au lieu de visages souriants, c'étaient des spectres lugubres qui se dressaient devant elle. Par ces textes sacrés dont on lui faisait une application si cruelle, on lui ordonnait de tout oublier, famille, patrie, pour ce maître qui l'enlevait à un fiancé de son âge, au propre fils de Philippe, à ce Don Carlos dont le nom se confond avec celui d'Elisabeth dans leur douloureuse histoire à tous deux. Sous les dures paroles des prélats, en qui se personnifiait le pays de l'Inquisition, des bûchers, des cachots sans fond qui ne rendent pas leurs victimes, Elisabeth se prit à défaillir et tomba sans connaissance dans les bras de la reine de Navarre. Quand elle recouvra ses sens, ce fut pour embrasser tendrement cette chère parente, Antoine de Bourbon et leur jeune fils, et pour dire adieu à tous ceux qui représentaient sa famille et son pays, tandis que les commissaires espagnols, dans leur sombre gravité, supportaient avec peine cette touchante expansion des plus doux sentiments de la nature ; puis, la funeste séparation fut accomplie, et la jeune princesse s'abandonna, morne et résignée, à son destin.

Ce qu'on a peine à croire, et ce qui prouve bien qu a Jeamie seule appartient l'honneur de la ferme protes-

(1) Audi, filia, et vide et inclina aurem tuam; obliviscere populum tuum et domum patris lui; — et concupiscet rex decorem tuum, quoniam ipse est dominus tuus. (Écoute, ma fille, et vois et incline ton oreille; oublie ton pays et la maison de ton père; — le roi convoitera ta beauté, parce qu'il est ton maître).

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tation dont nous avons parlé, c'est que peu après, Antoine de Bourbon se laissa suggérer, par un de ses familiers vendus à l'Espagne, la démarche la plus humiliante. Sans prendre conseil de personne, à l'insu de sa femme, qui résidait habituellement à Nérac avec son fils, tandis qu'Antoine habitait Pau, il écrivit à Philippe II pour lui demander la permission de se rendre auprès de lui avec la reine, afin de traiter à l'amiable la question de territoire qui les divisait. Un des principaux seigneurs de ses États, le baron d'Audaux (sénéchal de Béam (il appartenait à l'une des nombreuses branches de la famille de Gontaut, d'où sont sortis les Biron), fut le porteur de cette lettre. Philippe II répondit qu'Antoine pouvait s'épargner la fatigue du voyage, puisque feu l'empereur Charles-Quint avait assez fait connaître, dans une négociation précédente, les résolutions de la couronne d'Espagne. Cet abaissement d'Antoine de Bourbon fut donc, comme il devait l'être, aussi vain qu'il était honteux, et les agents de TEspagne purent se réjouir du piège où ils avaient fait tomber le triste roi.

Pendant qu'Antoine dégradait ainsi son rang royal, Jeanne en soutenait dignement les prérogatives, et elle protégeait ses peuples contre un envahissement pire, peut-être, qu'une invasion armée. L'Inquisition ne laissait pas dormir la clause stipulée à son profit par le traité de Cateau-Cambrésis, et ne négligeait rien pour s'établir en France comme en Espagne et en ItaUe. L'édit de Blois constituait dans chaque Parlement une Chambre ardente, spécialement chargée de poursuivre les hérétiques. Le supplice du vertueux conseiller Dubourg (décembre 1559) avait montré na-

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guère que la première cour du royaume, le Parlement de Paris, pouvait voir les foudres sacrées frapper jusque dans ses rangs, par la main de ses propres membres. Beaucoup de collègues du malheureux Dubourg, quoique sincèrement attachés à la foi catholique, n'en étaient pas moins en suspicion. Il est vrai qu'ils dissimulaient peu leur opposition à cette puissance étrangère, qui envahissait tout ensemble l'État et rÉglise. Au cardinal de Lorraine, grand inquisiteur de France, était adjoint le cardinal d'Armagnac pour les provinces méridionales et pour le royaume de Navarre. Ce prélat, issu d'un bâtard de la maison d'Armagnac, et qui se vantait d'être l'allié de Jeanne d'Albret, avait paru d'abord favorable aux doctrines réformées; mais, sans cesser do protester de son dévouement à la reine, il avait accepté des fonctions réprouvées par cette princesse comme par l'immense majorité de ses sujets. Sous le gouvernement habile et équitable de Jeanne, aucune lutte de croyance ne troublait la tranquillité du pays. L'une et l'autre Église jouissaient d'une égale protection. On voyait, dans le Béarn, 1^ même édifice servir pour les deux cultes, phénomène bien étrange dans ce temps aux passions ardentes. Les États navarrais étaient comme une oasis de tolérance et de bon accord, au milieu des haines (jue l'intolérance allumait tout à l'entour, et ils offraient le témoignage frappant que la liberté reUgieuse est la meilleure garantie de la paix pubUque.

Que venait donc faire l'Inquisition au milieu d'un état de choses si heureux? Tel fut le cri universel. Aussi, quand le cardinal, qui avait joui d'une certaine popularité auprès des Béarnais, se présenta devant eux

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