‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 24 sur 140 · DEUXIEME PARTIE, 1do5-1dC · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE, 1do5-1dC

la condition de se contenter du titre de lieutenant général au lieu de celui de régent. La reine-mère écrivit à Jeanne d'Albret dans les termes les plus afTectueux, la pressant de se rendre à la cour avec ses enfants, et lui protestant qu'elle n'aurait jamais une « meilleure parente ni amie. » Antoine engagea aussi sa femme à venir. Jeanne partit en effet pour Paris, peu crédule sans doute aux assurances de Catherine de Médicis, mais jugeant sa présence utile dans cette situation nouvelle, au milieu des intrigues où son mari était exposé à tant de pièges.

En arrivant à la cour, Jeanne y trouva les dispositions les plus favorables aux Réformés, du moins en apparence. Pour combattre l'influence des Guises, Catherine de Médicis se retournait vers les Protestants, et la cour suivait son exemple. De nouveau, la mode était pour les Psaumes français, pour les saintes Écritures, pour la discussion des matières religieuses. Dans ce monde où régnait le débordement le plus scandaleux, on vantait la pureté sévère de la doctrine et des mœurs calvinistes ; on appelait un concile universel, ou, à défaut, un concile national, comme un remède urgent pour les désordres qui profanaient le sanctuaire, et — recours trop tardif — pour la grande scission que ces dérèglements et ces abus avaient déterminée. Catherine écrivit dans ce sens au pape; elle lui représentait que les Protestants acquéraient de jour en jour d'autant plus de force que « Ton ue comptait parmi eux ni anabaptistes, ni libertins, ni aucun partisan des opinions reconnues monstrueuses. » Cette lettre écrite, dit-on, sous inspiration de Jean de Montluc, évêque de Valence, ne put faire admettre auprès de Paul IV les concessions jugées

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nécessaires par la politique de Catherine; il témoigna même une vive irritation ; mais cette politique à double face était peu embarrassée pour lui donner des satisfactions et des gages qui l'apaiseraient.

Vétéran éprouvé par de nombreux combats, personnage plus éminent par son rang que par sa capacité, le connétable de Montmorency résistait, malgré sa parenté avec les Châtillons, au courant d'idées qui dominait en ce moment à la cour. Il renfermait son horizon intellectuel dans son titre de premier baron chrétien, dans ses obligations de sujet d'un roi catholique, et professait une dévotion dont Brantôme raconte les plus singuliers traits. Fort ponctuel à toutes les pratiques extérieures, mais endurci par la longue habitude de la guerre, qui fait réfléchir, au contraire, les esprits élevés, le connétable s'interrompait, par exemple, dans une oraison, pour ordonner de pendre, de passer par les piques, ou de bouter le feu à un quart de lieue à la ronde ; après q\ioi il reprenait ses patenôtres, sans être plus ému que l'acier de sa cuirasse. Catherine craignait chez le roi de Navarre quelque retour, quelque velléité spontanée ou suggérée qui lui fît réclamer la régence ; et afin d'avoir pied à la fois dans les deux camps, elle s'eftbrra de s'assurer l'appui du connétable. Dans cette intention, elle feignit auprès de lui de n'avoir fait que céder bien malgré elle aux circonstances, en ménageant l'hérésie et ses adeptes. Dupe d'abord, en dépit de son expérience, le vieux guerrier vint cependant à pénétrer cette intrigue ; il se décida dès lors à se rapprocher des princes de Lorraine, et de là naquit entre lui, le duc de Guise et le maréchal de Saint-André, Talliance connue dans l'histoire sous le nom de Trium ,

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Virai, et qui avait pour but apparent et avoué la défense de TÉglise.

Quant à la reine de Navarre, depuis son arrivée à Paris elle allait marchant d'un pas de plus en plus décidé dans la voie que ses convictions intimes lui traçaient. Le spectacle de cette cour du Louvre, où tous les vices se conciliaient avec de vaines pratiques de religion, où la débauche et le crime avaient, comme en Italie, une dévotion à leur usage et à leur manière, raffermissait davantage dans une foi dont la sévérité s'accordait avec celle de ses principes et de sa conduite. N'ignorant pas les désordres d'Antoine, et conservant pour lui, cependant, les restes d'un amour si cruellement trompé, elle se flattait que la pure influence de l'Évangile, son guide unique, pourrait encore se faire sentir à cet infidèle époux et le ramener vers elle. Ce cœur outragé, froissé, mais non pas aigri jusqu'à exclure le pardon, éprouvait une croissante répulsion pour rélément impur qu'elle associait trop justement à ses souftrances, et un surcroît d'attachement pour les croyances où elle cherchait sa seule consolation, sa dernière lueur d'espoir. Mais cette foi, lettre vive chez la noble princesse, n'était que lettre morte chez Antoine, dont le caractère ne se prêtait à aucune conviction profonde. Tantôt emportée jusqu'à la bravade, tantôt faible et vacillante, sa professsion religieuse allait bientôt céder aux amorces contre lesquelles il aurait dû se tenir le mieux en garde.

Quoique lEspagne n'eût pas vu sans un vif mécontentement la lieutenance générale du royaume conférée au roi de Navarre, au chef de la famille de Bourbon, elle prenait bien moins ombrage de lui que de sa

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femme. Par son regard clairvoyant, par son courage viril, Jeanne av it déjà plus d'iuie fois déjoué les projets de ses ennemis; toute influence sur son marine lui était pas enlevée; elle pouvait profiter de la position qu'il occupait dans l'État, l'inspirer de ses conseils, lui communiquer quelques étincelles de son énergie, et créer de sérieux obstacles à l'ambition espagnole, nonseulement dans les États navarrais, mais encore en France.

Philippe chercha donc à séparer Antoine de sa femme. Manriquez, son ambassadeur à Paris, était l'homme qui convenait le mieux à cette mission, par son adresse et par son caractère libre de tout scrupule. Souple et insinuant, il s'assura des personnages qui avaient le plus de crédit auprès d'Antoine. Celui-ci n'avait pas changé de conseillers. C'étaient toujours les hommes les plus indignes de sa confiance : toujours le perfide évêque de Mende, et avec lui Phihppe de Lénoncourt, évêque d'Auxerre, et François d'Escars, chambellan et favori du prince. Assouvi de richesses, l'évêque d'Auxerre était surtout accessible aux séductions de la vanité. Quant à François d'Escars, lappât de l'or suffisait auprès de lui. Convaincu par des pièces écrites de sa main d'avoir conspiré avec les Guises contre la vie de son maître, chassé sur la demande de la reine, mais bientôt rentré en grâce, malgré toutes les représentations de Jeanne et du prince de Condé, ce misérable avait auprès d'Antoine un titre aussi puissant qu'ignominieux : il était le ministre et le pourvoyeur de ses plaisirs. Antoine en fit aussi son envoyé à Rome, alors que Pierre d'Albret, accrédité par Jeanne, s'y trouvait encore.

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