DEUXIEME PARTIE, KKi
rope entière, il fallait un moyen, un motif, un prétexte au moins. Ce prétexte, on le trouva dans le mariage de Jeanne avec le duc de Glèves. Ce mariage avait été annulé dans toutes les formes par le pape Paul III, et jamais, depuis lors, le plus léger doute n'avait été élevé sur ce point; mais le saint-siége était occupé par un pontife animé de dispositions toutes difierentes, et Rome, revenant sur sa décision, pouvait déclarer valable le lien qu'elle avait brisé autrefois.
Pour décider le succès de cette intrigue, et servir à Paris les intérêts de Rome, ceux de TEspagne et ceux des Guises, Paul IV envoya un légat dont le caractère était parfaitement approprié à sa mission. C'était Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare. Ce prélat était frère du duc Hercule de Ferrare, mari de Madame Renée qui, depuis son veuvage et son retour en France, professait ouvertement les opinions calvinistes. La fille du duc Hercule et de Madame Renée avait épousé le duc de Guise. De la sorte, la princesse en qui la Réforme avait une amie si zélée, se trouvait être la belle-mère du chef militaire du parti ultra-catholique, la belle-sœur du prélat qui venait apporter à ce parti le concours de son habileté consommée.
Le cardinal d'Est connaissait parfaitement le terrain, les circonstances, les dispositions de la cour où il était envoyé. Il avait un caractère souple et délié, qui ne s'arrêtait pas devant les obstacles, les tournait quand il ne pouvait les renverser et ne craignait pas, au besoin, de supporter des rebuts, en attendant l'heure propice. A son arrivée, il eut à subir cette épreuve. Le vent continuait de souffler au Louvre en faveur des idées nouvelles. L'illustre L'Hôpital ne s'était pas fait inutile-
Ili- HISTOIRE DE JEANNE D'AI.BRET.
ment, sous le nouveau règne, ravocat de la tolérance. Le temps des persécutions semblait passé. Les Protestants cessaient de se cacher, à la cour comme ailleurs. Il ne faut donc pas s'étonner si le légat du pape y reçut un accueil plus que froid ; mais, sans se déconcerter, il sut faire des concessions à ce courant d'idées; il se montra prévenant, obséquieux, presque courtisan auprès de Jeanne d'Albret elle-même ; il poussa la condescendance au point d'assister aux prêches qui se faisaient dans l'appartement de cette princesse. Mais, dans ses entretiens secrets avec le roi de Navarre, il élevait, au sujet de son mariage, des doutes que secondaient trop bien des espérances, des passions habilement provoquées et nourries: il en appelait à de faux scrupules sur la validité de cette imion: il invoquait une conscience factice pour étouffer la voix de la vraie conscience, qui luttait encore, chez l'époux de la vertueuse Jeanne, contre ces suggestions perfides. Quant aux dispenses nécessaires pour le rendre libre et pour lui permettre de former de nouveaux nœuds, c'était une formalité qui ne rencontrerait aucun obstacle.
De son côté, Catherine de Médicis mettait en jeu, pour s'asservir Antoine, les moyens qui lui étaient familiers. Elle connaissait ce prince comme étant « si facile, si indolent, si voluptueux, » dit L'Estoile, « qu'une intrigue d'amour lui faisait abandonner la plus » grande affaire du royaume. » Parmi ses filles d'honneur, — titre qui était ici étrangement placé, — dans cet essaim tentateur dressé par elle à tous les manèges de la coquetterie, et qu'on appelait l'Escadron volant de la reine, Catherine choisit une des plus belles, une des plus raffinées dans l'art des séductions, Mademoi-