‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 27 sur 140 · DEUXIEME PARTIE, 1555- 1S · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE, 1555- 1S

selle Du Rouet de La Béraudière. Par là Catherine, tout en détachant le roi de Navarre de sa femme, plaçait auprès de lui une influence dont l'artificieuse Italienne serait sûre. Elle prenait la corruption des mœurs pour auxiliaire de la corruption politique; elle faisait déguiser l'intrigue et l'espionnage sous les grâces d'un sourire, sous les enchantements de la volupté. Toujours jalouse de la domination des Guises, toujours en défiance de ces revirements si fréquents chez le roi de Navarre, elle employait ainsi une arme à double fin et à doux tranchants : d'une part, elle portait les derniers coups à l'épouse trahie; de l'autre, elle se ménageait une oreille pour laquelle le faible prince n'aurait pas de secrets. Elle s'assurait un moyen de contreminer les projets hostiles à son pouvoir, dans lesquels on mettrait Antoine de Bourbon de moitié. Les calculs de Catherine ne furent pas trompés : ce ne fut pas en vain que la belle séductrice versa le poison de ses enivrements. Bientôt le roi de Navarre, livré tout entier à la passion qu'elle lui inspira, ne connut plus d'autre empire.

Mais toutes ces menées ne purent demeurer secrètes pour Jeanne. Doublement attaquée comme souveraine et comme épouse, elle avait, pour percer ces odieuses intrigues, la pénétration politique de la reine et l'instinct de cœur de la femme ; elle avait aussi son amour pour ses enfants, qui seraient frappés en sa personne. Dans cette situation, la noble princesse se résolut à faire un dernier effort auprès de l'homme qu'elle avait trop bien le droit de mépriser, et que cependant elle ne pouvait haïr ; c'était aussi par pitié pour lui-même qu'elle allait tenter de l'arracher à des pièges si fu-

nestes. Elle avait perdu son co?ur, elle le savait, il fallait qu'elle s'y résignât; mais il y avait d'autres raisons qui le retiendraient peut-être, et elle ne voulut pas encore désespérer.

Ce furent d'abord les desseins de l'Espagne que Jeanne d'Albret tâcha de dévoiler aux yeux de son mari, puisqu'il était nécessaire de lui faire comprendre ce que l'expérience démontrait si évidemment. Quoi! ne s'était-il pas assez humilié déjà devant cette puissance contre laquelle il avait naguère tiré son épée? Quoi! joué comme il l'avait été par Phihppe II, pour prix de cette démarche honteuse où il s'était abaissé, se pouvait-il qu'il se laissât prendre encore à ses artifices ? Etait-il possible qu'il oubliât tout, devoir, honneur, famille, pour les rêves dont on flattait une ambition insensée? Et comme Antoine, interdit et honteux de voir la reine si bien instruite, se rejetait sur la question religieuse, comme il alléguait que, incertain entre les deux Églises, il était porté à croire que la vraie croyance pourrait bien être celle que ses pères avaient suivie : — « Eh bien, » reprit Jeanne avec vivacité, « puisque vous doutez de l'une aussi » bien que de l'autre, suivez donc celle qui est le plus » utile à vos intérêts! » Puis elle lui rappelle encore l'usurpation de la Navarre, la bulle qui autorisa, qui consacra cette odieuse spoliation. N'est-ce pas à l'achever qu'aspirent Rome et l'Espagne? Est-ce en se jetant dans le parti catholique, en donnant la main à ses ennemis, qu'Antoine retrouvera tout ce qu'il abandonne, l'aftection de sa femme, celle de son frère, l'appui des amis les plus sûrs, le dévouement d'un peuple fidèle? Espère-t-il, dans son nouveau parti, éclipser ou seule-

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ment balancer le duc de Guise? Au moins, Guise n'a pas varié dans sa croyance; ii lui a donné des gages qui affaibliront toujours, et de beaucoup, les prérogatives du rang qu'Antoine invoquerait. Quelle confiance inspirera le Calviniste d'hier, le Catholique d'aujourd'hui? Le parti auquel il s'allie n"aura-t-il pas toujours lieu de craindre de sa part un troisième changement? Il n'est, il ne sera qu'un instrument, bientôt brisé quand il cessera d'être utile. Cette chimérique cession de la Sardaigne! Comment se laisser prendre à un leurre aussi grossier? Si cette île offre tant d'avantages à son possesseur, comment l'Espagne voudrait-elle se dessaisir d'un joyau si précieux ! Qu'Antoine y songe donc tandis qu'il en est encore temps! Qu'il ne se rende pas la dérision de l'Europe! Qu'il ne consomme pas une défection qui serait à la fois son déshonneur et sa perte ! Mais, enlacé comme il l'était dans des liens avilissants, Antoine n'avait plus de volonté qui lui fût propre. Il n'appartenait désormais qu'à une indigne passion; il n avait plus en vue qu'un but, cette couronne dont il serait, pensait-il, redevable à lui seul, au lieu qu'il n'était roi de Navarre que par sa femme. Loin de céder à un langage si convaincant, à de si pressants appels, il s'irrita des vérités que Jeanne lui faisait entendre. Alors, elle vit bien qu'elle avait entièrement perdu ce cœur qui ne la comprenait plus. Le plus sanglant outrage, une infâme répudiation, voilà, pour prix de son amour, ce qui lui était réservé ! La dignité de la reine céda la place à la douleur de l'épouse. Cette princesse au mâle courage , fléchissant sous un coup si cruel, ne put s'empêcher de fondre en larmes, et ces larmes aussi restèrent impuissantes. Mais une de ces

inspirations, qui jaillissent d'un cœur maternel, vint tout à coup lui fournir un argument suprême : — « Eh bien!» s'écria-t-elle, «soyez sans pitié pour moi! » Oui; mais vos enfants! vos eDfants! vous n'avez » donc pas songé qu'en frappant leur mère vous les » frapperiez avec elle, et que vous en feriez des bâ- » tards ? »

Antoine de Bourbon avait toujours été peu capable de réflexion ; il l'était moins que jamais, sous l'influence des passions auxquelles il était livré. Il n'avait pas songé, en eflet, à la conséquence que Jeanne venait de lui montrer tout à coup. Ce fut comme un éclair qui le fit tressaillir. Malgré son avilissement, il conservait pour son fils et pour sa fille un sentiment d'amour; en lui, c'était une dernière étincelle qui survivait, une dernière corde qui vibrait encore ; l'infidèle époux n'avait pas tout à fait tué le père. Ses enfants bâtards ! ses enfants illégitimes, déchus, frappés d'un sceau réprobateur ! Seule, cette pensée l'arrêta et le fit reculer devant l'excès d'infamie qu'on lui suggérait.

Toutefois, ce fut en vain que Jeanne voulut rendre ce réveil plus complet, et poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu. Si Antoine ne donna pas suite au projet de répudiation, il fit trop bien sentir à sa femme qu'elle n'avait rien gagné pour elle-même. Sous les lois de la belle Du Rouet, aussi habile à entretenir le feu de sa passion qu'elle l'avait été à l'allumer, Antoine continua d'afficher publiquement le scandale de l'adultère. En trahissant la femme qui avait tant de droits à son amour, à sa reconnaissance, il méconnut et trahit aussi toute autre affection, tout autre engagement. Il se fit l'ennemi de son frère, des Ghâtillons, de

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