DEUXIEME PARTIE
tous ceux dont naguère il serrait la main ; il chassa ses plus fidèles serviteurs ; il se rangea ouvertement sous le drapeau de l'Espagne et des Guises, et, tout en répondant aux représentations de Théodore de Bèze : « Je ne suis pas si enfoncé dans le parti catholique, » que je ne puisse m'en tirer, » il devint l'ardent persécuteur de ses coreligionnaires de la veille.
Après avoir employé le langage du reproche aussi vainement que celui de la prière, Jeanne d'Albret sentit sa fierté se révolter. Elle rejeta les ménagements qu'elle s'était crue obligée, jusqu'alors, d'imposer à ses convictions religieuses ; elle prit sa foi pour refuge : elle s'y attacha de toute la force de son âme indignée. La conduite de son coupable époux lui avait dicté la sienne. « Il faut confesser, » dit l'abbé Le Laboureur, « qu'il ne prit pas le moyen de la regagner à la véritable religion, de la vouloir contraindre, de se dégoûter d'elle, d'entendre en même temps des propositions d'un autre mariage, de prendre une maîtresse à la cour, et de donner sujet aux Huguenots de mal parler d'une vie qui déplaisait encore davantage à une femme généreuse, qui ne pouvait être que du parti qui la plaignait le plus, et duquel, en apparence, elle recevait plus de consolation. C'est ce qui la rendit incapable de résipiscence, et qui la fit se déclarer protectrice l'hérésie après la mort de son mari, dans les restes de son royaume et dans toutes ses terres de Guyenne, sans que toutes les procédures qu'on fit alors contre elle ne servissent qu'à aigrir son courage. »
Lorsqu' Antoine vit la résolution prise par sa femme, son irritation ne connut plus de bornes. Comme la plupart des hommes faibles, il était sujet à se jeter
liO HISTOIRE Dl'] JEANNE D'ALBRET.
d'un extrême clans Tautiv, à passer des dernières défaillances aux derniers emportements. Lui, dont Jeanne avait dû modérer en d'autres temps la ferveur calviniste, il se porta contre elle, dans l'ardeur de son récent Catholicisme, jusqu'à des violences qui lui attirèrent la réprobation et le mépris universels. Un jour que la reine allait monter dans son coche pour se rendre au prêche de l'hôtel de Condé, situé dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré (i), il s'y opposa par la force brutale. Il voulut même la contraindre d'aller à la messe ; mais ni inj ures ni menaces ne purent arracher à Jeanne une démarche que sa conscience, désormais, ne lui permettait plus. Le prince de Béarn, âgé à peine de huit ans, était témoin de cette déplorable scène. Devant les outrages adressés à une mère tendrement aimée, il ne put contenir le bouillonnement de son sang et le cri de sa jeune âme. Son père lui donna un soufflet ; il voulut également le forcer d'aller à la messe, et ne réussit pas mieux qu'avec la reine.
D'autres tentatives furent faites dans le même sens, auprès de Jeanne, mais sur le ton et avec les couleurs d'une apparente amitié. Malgré la nullité personnelle du roi de Navarre et son discrédit bien légitime, Catherine de Médicis s'alarma de le voir entièrement livré à ceux ({u'elle redoutait le plus, c'est-à-dire aux princes de Lorraine. Elle voulait conserver pour elle l'influence de ce titre de lieutenant général du royaume, dont Antoine était revêtu, ou du moins ne pas la laisser à la disposition des Guises. Dans cette pensée, elle espéra que la reine de Navarre, en se rapprochant de l'Église
(1) Ce fut depuis l'hôtel des Fermes.