‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 30 sur 140 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

l'accuse de ne l'avoir ni arrêtée ni punie. Un simulacre d'enquête rejeta l'agression sur les victimes, sur des gens sans armes réunis pour prier, et parmi lesquels des vieillards, des femmes, des enfants, qui auraient provoqué, attaqué une troupe nombreuse de gens de guerre : absurde et dérisoire imputation.

Le massacre de Yassy fut comme un signal. A Sens, Auxerre, Sentis, Abbeville, Blois, Tours, Aurillac, Nevers, Moulins, Angers, Le Mans, Carcassonne, et dans vingt endroits moins importants, Védit fut aussi déchiré par des atteintes sanglantes. A ce concert ùe violences répondirent les cris d'indignation et d ;• vengeance des Protestants qui, de toutes parts, coururent aux armes. Le prince de Condé était à Paris : il en sortit le 23 mars; il se rendit àMeaux, et là se groupèrent en foule autour de lui les seigneurs calvinistes. Le jour de Pâques, après la célébration de la sainte Cène, fut conclu l'acte solennel d'association par lequel ils placèrent Condé à leur tête, comme prince du sang et comme protecteur naturel de la couronne. Ils déclarèrent que leur seul but était la délivrance du roi et de la reine-mère, celle du royaume opprimé par le pouvoir usurpateur des Guises, et la revendication de la liberté religieuse. Des armées surgirent en quelques jours, conduites par le prince en personne, par Coligny, par d'Andelot, par vingt autres chefs éprouvés, et la guerre commença aussitôt.

Tous ces chefs n'étaient pas, sans doute, également conduits par la foi religieuse, k côté d'hommes aux pures vertus, aux profondes convictions, tels que l'amiral, d'Andelot, La Noue, etc., quelques-uns se jetèrent dans l'Eglise réformée par des motifs moins élevés, par quelques ressentiments personnels. Le sanguinaire

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baron des Adrets, dont les cruautés dans le Dauphiné et les provinces voisines, rivalisèrent avec les horreurs que Montluc commettait en Guyenne sous la bannière opposée^ s'était déclaré protestant pour se venger des Guises, qu'il accusait de lui avoir fait perdre un procès. Les autres chefs calvinistes, révoltés de ses crimes, finirent par l'arrêter et l'emprisonner à Valence, d'où il ne sortit qu'à la pacification, et cet acte de justice le rejeta, de colère, dans la communion romaine. Pour plusieurs qui, d'ailleurs, n'ont pas laissé pareille mémoire, la question politique fut l'acheminement à la question de foi, et se confondit avec elle. C'est ce que l'on vit encore, et même davantage, au commencement du siècle suivant, sous Louis XIII. Alors, pour quelques hauts personnages (nous ne parlons pas de l'illustre duc (le Rohan), le Protestantisme ne fut plus guère qu'un drapeau, la masse fervente et dévouée de leurs coreligionnaires, telle que l'héroïque bourgeoisie de Montauban et de La Rochelle, ne fut plus guère qu'un instrument. Il est à remarquer que, les luîtes finies, bien peu de ces grands noms persévérèrent dans la croyance qu'ils professaient. La lassitude, l'intérêt, les séductions, les faveurs royales, les rallièrent presque tous — au plus tard la génération suivante — à l'Eglise de l'Etat et du souverain. Parmi les Réformés français, l'élément persistant, robuste et vivace, fut principalement l'élément roturier, soit bourgeois, soit populaire, élément travailleur, industrieux, et en qui une proscription insensée devait frapper si gravement la richesse et la prospérité nationales. C'est par cet élément que la Réformation avait commencé en France, qu'elle avait eu ses premiers apôtres et ses premiers martyrs ; ce fut

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par lui qu'elle s'y maintint, patiente, calme, résignée, malgré les gibets, les galères, et l'épreuve d'un siècle entier, où le nom même de Protestant fut aboli.

Dans cette guerre qui s'ou\Tait, les Calvinistes débutèrent par des succès nombreux et rapides. Trois mois à peine s'étaient écoulés, et déjà ils étaient maîtres d'une foule de villes, et des plus importantes : Poitiers, Bourges, Orléans, Tours, Blois, La Rochelle, Agen, Montauban, Montpellier, Nîmes, Grenoble, Valence, Lyon, Rouen, Dieppe, Le Havre, Caen, etc. Coligny voulait marcher droit sur Paris pour frapper au cœur la puissance des Triumvirs; mais Condé était prince du sang; il pouvait être à son tour lieutenant général du royaume, il tenait à se ménager quelque porte ouverte, même avec ses adversaires. Il n'entra pas dans la résolution décisive proposée par l'amiral, et le prince, en cette occasion, fit tort chez lui au chef de parti. Cette hésitation fut une grande faute. Les Triumvirs eurent le temps de rassembler leurs forces. Ils organisèrent militairement la bourgeoisie parisienne. Bien qu'elle comptât des adhérents aux opinions réformées, la majorité partageait l'hostilité populaire contre les Huguenots, désignation nouvelle aux origines controversées et douteuses, qui devint un cri de haine fanatique. La reine-mère proposa des négociations. Le 2 juin, une conférence entre les chefs des deux partis eut lieu à Thoury, dans la Beauce. Pendant qu'ils discutaient, les gentilshommes qui les accompagnaient se rapprochèrent, lièrent conversation, oublièrent un moment les noms hostiles et les drapeaux contraires ; des mains

furent pressées, des bras s'ouvrirent ; heureux mouvement qui aurait tout terminé, s'il avait pu devenir général; mais la conférence ne produisit aucun résultat, et il est probable que Catherine n j avait cherché qu'un nouveau moyen d'intrigue.

Jeanne d'Albret était toujours à Paris. Conseillé par le cardinal de Lorraine, Antoine forma le projet de la faire arrêter, et même sous ses propres yeux. « Voilà » un acte digne de vous, » lui dit avec effusion le prélat en lui serrant la main; « Dieu vous doingt (donne) » bonne vie et longue ! » Mais ces félicitations étaient prématurées : Antoine n'osa porter un tel coup en face et au grand jour; il n'eut pas le courage de sa honte. Il aima mieux commettre cette lâcheté à distance, et par une action moins directe. Les circonstances, la position respective des deux époux sous les drapeaux contraires, l'oppression qu'Antoine prétendait infliger à sa femme, rendaient le séjour de Jeanne à Paris fort pénible. Son mari consentit à ce qu'elle s'en allât dans ses Etats pour y vivre à la calviniste; mais cette permission cachait un piège. Ce fut sur la roule, à Vendôme, où elle comptait passer quelques jours, ou à Nérac, sa résidence habituelle, qu'Antoine résolut de mettre son dessein à exécution.

Jeanne quitta Paris vers le milieu de juillet (1562), accompagnée d'un grand nombre de gentilshommes calvinistes, qui voulurent lui faire escorte. Elle emportait la correspondance de Catherine de Médicis avec le prince de Condé, qui était à Orléans; mais pour plus de secret, ce ne fut pas à lui-même qu'elle la remit. Théodore de Bèze vint d'Orléans la trouver au bourg d'Olivet, près de cette ville, et recevoir d'elle ces lettres

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