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une amie, (lue les circonstances ne lui avaient pas enlevée. Gétait dans son sein que Jeanne épanchait sa loucliante sollicitude pour celui qui était armé, dans ce moment même, contre elle et contre ses amis. Elle s'inquiétait des dangers qu'il courait, elle s'informait des nouvelles du camp. « — Je vous en supplie, » écrivait-elle à la duchesse, « faites-moi ce bien que la lettre (jue j'écris à Monsieur mon mari ne tombe qu'entre ses mains; et ne vous dites importunée, si je m'adresse à vous de préférence, comme à celle à qui j'ai connu tant d'amitié. » Jeanne n'avait donc pas rompu tout rapport avec Antoine ; elle ne renonçait pas encore à réveiller dans son âme quelque ressouvenir d'honneur, ou du moins quelque intelligence d'une situation où il était misérablement dupe, en attendant qu'il fût victime.
Les succès des Calvinistes, si grands et si prompts, ne s'étaient pas soutenus. La faute commise par le prince de Condé, en se refusant à l'avis de Coligny, n'était pas de celles qui se réparent. Le premier élan s'amortissait. Les gentilshommes servant à leurs frais sous le drapeau calviniste voyaient s'épuiser leurs ressources. Les villes tombées au pouvoir des Protestants étaient presque toutes reprises, assiégées ou menacées. Le roi de Navarre, s'étant mis en campagne, déployait contre ses anciens amis un zèle impitoyable ; il était d'ailleurs animé par la présence de M^^^ Du Rouet, toujours attachée à ses pas. C'était afm de s'en parer à ses yeux qu'il ambitionnait des succès qui devaient être pour lui, dans tous les cas, sans fruit comme sans gloire. En vain on tâchait de l'éclairer sur les pièges oii il s'était laissé prondro, en vain la reine Elisabeth
d'Angleterre lui fit dire par le maréchal de Vieilleville à quel point Philippe le trompait : Antoine dénonça cet avis confidentiel à l'ambassadeur d'Espagne, en l'assurant qu'il n'y ajoutait pas foi.
L'armée catholique, commandée nominalement par le roi de Navarre, mais, en réalité, par le duc de Guise et le connétable de Montmorency, avait mis le siège devant Rouen. Antoine avait son quartier dans la petite ville de Darnétal, qui touche presque le faubourg Saint-Hilaire. C'était contre ce faubourg et contre le fort assis sur le haut plateau de Sainte-Catherine, par lequel Rouen est entièrement dominé, que se portaient surtout les efforts des assiégeants. Mais ils rencontraient la résistance la plus opiniâtre, à laquelle s'associaient une partie des habitants, et que secondaient même beaucoup de femmes.
Déjà plusieurs attaques avaient été repoussées, lorsqu'Antoine, étant dans la trancliée, fut atteint par derrière, à l'épaule gauche, d'un coup d'arquebuse. On le transporta dans son logis à Barnétal. Bien que les chirurgiens, sans doute peu habiles, eussent inutilement essayé d'extraire la balle, la blessure en ellemême n'était pas mortelle. Mais, jusque dans cette position, Antoine ne sut pas réprimer les excès d'une passion effrénée. Tout en continuant de s'y livrer, il ne cessait pas non plus de se repaître des folles chimères dont l'Espagne le berçait, de rêver les féeriques déUces de la Sardaigne, les bosquets aux parfums enivrants. Rouen ayant enfin succombé dans un assaut furieux, il fit abattre le mur de la chambre où il couchait; porté dans son lit par des soldats suisses et précédé de fanfares triomphales, il voulut entrer daus la ville par la
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brèche. Là, toujours s'entouraut d'images de plaisir, de danses voluptueuses, toujours aviA^ant par sa faute Tinflammatioii et la fièvre de sa blessure, il fut bientôt dans un état désespéré.
Alors, seulement alors, le malheureux se prit à rentrer en lui-même, et le jour se fit jusqu'à un certain point dans son âme, jour affreux, qui lui découvrait sa crédulité insensée, ses coupables égarements. Il se rappela la tendresse et les sages conseils d'une épouse indignement outragée ; ne pouvant la voir, il lui écrivit pour reconnaître ses torts et lui recommander leurs enfants; mais, jusqu'à ses derniers moments, son caractère et sa vie passée se retrouvèrent dans ses variations reUgieuses. Pressé par Lauro, ce médecin calabrais, l'affidé du général des Jésuites et de l'Espagne, il se confessa et reçut le viatique devant l'évêque de Mende et le prince de La Roche-sur- Yon. Ensuite, se rendant plus volontiers aux instances d'un autre médecin dans lequel il avait grande confiance, Raphaël de La Mézière, Protestant zélé, il se fit Ure par lui l'Écriture sainte, et déclara que, s'il revenait à la santé, il ferait prêcher publiquement en France le pur Évangile. S'adressant au cardinal de Bourbon, son frère, et aux autres personnes présentes : (. Je sais bien,» dit-il, «que » vous direz partout : Le roi de Navarre s'est reconnu^ » il s'est déclaré huguenot. Ne vous souciez point que » je sois : je veux vivre et mourir dans l'opinion d'Au- » guste (Augsbourg). » Comme La Mézière, reprenant sa lecture, en vint à f épître de saint Paul aux Golossiens, qui prescrit aux femmes envers leurs maris obéissance et soumission, Antoine l'interrompit et dit : « Ra- » phaël, vous voyez comme Dieu veut que les femmes
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» obéissent à leurs maris. — Il est vrai, sire,» lui répondit La Mézière, « mais l'Écriture dit aussi : Maris, » aimez vos femmes. » Gomme La Mézière puisait dans la situation du prince la hardiesse d'une franchise tardive, et lui rappelait ses désordres, ainsi que le pardon promis par le ciel au repentir : « Ah ! Raphaël, » reprit Antoine, « il y a vingt-sept ans que vous me servez, » et c'est maintenant que vous voyez les jours déplo- » râbles de ma vie! Je vois bien que je suis mort!» Après avoir fait son testament, et comme sa faiblesse augmentait, il ordonna qu'on le conduisît par la Seine à Saint-Maur-les-Fossés, village des environs de Paris, se figurant, par un retour d'espérance illusoire, que le bon air de ce lieu le guérirait; mais quand le bateau qui le portait fut arrivé, le 17 novembre, aux Andelys, il fallut s'arrêter, car il était à l'agonie. Il saisit convulsivement par la barbe un valet de chambre italien, qui était près de lui, en disant (ce furent ses dernières paroles) : «Servez bien mon fils, et qu'il serve bien le roi.» Ainsi mourut, à quarante-quatre ans, ce prince en qui d'heureuses qualités naturelles furent annulées et ternies par la faiblesse de caractère poussée jusqu'à l'extrême, par l'absence de principes, par l'emportement des passions. Brave à la guerre, il se souilla dans sa vie politique par de véritables lâchetés. Sans être méchant, il fit souvent autant de mal que la méchanceté en aurait pu faire, sous les influences perverses qui le prirent pour instrument et pour jouet. Après avoir flotté entre les deux opinions religieuses et les deux partis qui divisaient la France, il en vint à être méprisé de tout le monde, et sa tombe ne reçut, au heu de regrets, que des paroles injurieuses et d'ironi-