‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 38 sur 140 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

prêtait son concours. Brave guerrier du reste, Damville n'avait pas plus sacrifié que son père aux lumières renaissantes : on prétend même qu'il ne savait pas lire.

C'était à Paris que le complot devait éclater. Les suites d'un accident très grave arrivé à Catherine de Médicis (une chute de cheval où elle s'était dangereusement blessée à la tête) faisaient attendre sa mort prochaine. Cet événement était le signal convenu pour l'exécution. Au moment indiqué, des sicaires choisis étaient chargés d'ameuter la populace et de la précipiter sur les maisons des Protestants, pour y porter le massacre et le pillage. On a des lettres du cardinal de Lorraine à Damville, qui montrent quelles étaient les inquiétudes des conjurés pour le mystère dont ils avaient besoin. Ce secret, ce fut la reine de Navarre qui le pénétra et qui le fit connaître à la reine-mère et au conseil du roi. La cour était absente de Paris; elle se hâta d'y revenir. Le complot ne menaçant pas les Calvinistes seuls, et étant aussi dirigé contre Catherine de Médicis et tous ceux qui pouvaient faire obstacle aux Guises, on procéda rigoureusement contre les coupables, — du moins contre les coupables subalternes. Un certain nombre furent pendus aux fenêtres de leurs maisons, pour mieux effrayer leurs complices ; mais comme il arrive presque toujours en pareil cas, les chefs demeurèrent impunis, et leurs projets ne furent qu'ajournés.

Bien plus, pour concourir au même but, une ambassade solennelle, envoyée par le pape, le roi d'Espagne et le duc de Savoie , vint réclamer le supplice de tous ceux qui avaient dévasté des églises, acquis des biens ecclésiastiques ou participé à l'assassinat du duc de Guise; car on s'obstinait à chercher des complices du

crime de Poltrot, et la vertu de Coligny ne le préservait pas d une imputation odieuse. Ces trois cours demandaient la révocation de l'édit qui tolérait le culte calviniste; elles prétendaient qu'il n'appartenait point «aux reis de la terre de pardonner les offenses faites au roi du eiel. » Les premières têtes à frapper étaient le prince de Gondé, l'amiral et la reine de Navarre, que l'ambition espagnole trouvait ainsi moyen d'atteindre : on feignait de respecter en elle la souveraine , et l'on poursuivait l'hérétique.

Heureusement, le chancelier de L'Hôpital dirigeait alors la politique française. Les paroles qu'il mit dans la bouche du jeune roi furent aussi fermes que sages. Quel que fût l'attachement de ce prince à la foi de ses pères, était-il dit dans cette réponse, la parole royale ne pouvait être foulée aux pieds, ni la France de nouveau livrée aux horreurs de la guerre civile; pour ramener les dissidents au giron de lÉglise , des moyens moins violents étaient préférables, et, dans ce but, le monarque se proposait de parcourir les diverses provinces du royaume. La reine-mère, revenue à la santé, fit aussi sa réponse, dont les ambiguïtés artificieuses étaient calculées de manière à ne se fermer aucune voie, à ne se priver d'aucun allié , selon les chances de l'avenir.

Après cette tentative, les ambitions , les haines et les passions Uguées ensemble, tant au dedans qu'au dehors, employèrent d'autres moyens. C'était surtout contre la reine de Navarre que se dirigeaient leurs coups. Des troubles violents furent excités dans ses États. Gagné par Montluc, par Damville et par l'évêque de Mende, Pailhès, gouverneur de Pamiers, lâcha la bride à des

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bandes furieuses qui se ruèrent sur les Calvinistes, et n'épargnèrent ni le sexe ni l'âge. Les Religionnaires vengèrent ces attentats par des représailles dont les moines surtout furent victimes. Sous prétexte dapaiser les troubles quïl avait contribué à provoquer, Damville entra dans le comté de Foix, s'empara de Pamiers, donna pleine carrière à la brutalité de ses soldats, chassa de leurs foyers plusieurs centaines d'habitants désignés comme suspects; après quoi il retourna triomphant dans son gouvernement de Languedoc. Sur les plaintes de Jeanne, Charles IX, qui venait d'être déclaré majeur, écrivit de Caen à Damville et au cardinal d'Armagnac, pour qu'ils fissent observer strictement Tédit de tolérance et de pacification. Mais que pouvaient ces ordres lointains, émanés d'une cour où les bonnes influences étaient si combattues et si précaires, et quand les plus liants agents du pouvoir conspiraient sous main contre ses édits, quand les coupables avaient pour premiers complices ceux qui étaient chargés de les punir? Les deux Parlements les plus voisins des Élats de Jeanne d'Albret, celui de Toulouse et celui de Bordeaux, étaient inféodés à la faction de l'Espagne, de Rome et des Guises, et le premier s'était tristement associé aux fureurs qui, l'année précédente, avaient marqué les annales toulousaines d'un funèbre et sanglant souvenir.

Après le massacre de Yassy et les scènes pareilles dont il fut suivi dans beaucoup de villes, les Calvinistes de Toulouse, comme ceux des autres parties de la France, s'étaient crus en droit de se donner des garanties armées. Dans la nuit du 11 au 12 mai 1562, conduits par plusieurs des officiers municipaux, qui partageaient leurs croyances, ils se saisirent du Capitole , de l'antique Hôtel de

lis HISTOIRE DE JEANNE DALBRET.

Ville, et s'y barricadèrent avec leurs familles. Un effroyable soulèvement répondit à ce recours extrême. Au lieu d'en appeler à la conciliation, l'on vit des membres du Parlement, revêtus de leurs robes rouges, parcourir les rues en ameutant la rage populaire. Le tocsin, sonnant du haut des clochers, jeta sur la ville des bandes de paysans attirés par le pillage. Tous les Calvinistes qui n'avaient pu se réfugier dans l'Hôtel de Ville furent d'abord égorgés. Le costume des classes aisées suffisait seul pour exciter des cris de mort, de la part des brutes forcenées qui confondaient l'aisance avec l'instruction et l'instruction avec l'hérésie. Il est vrai , d'ailleurs, que la classe lettrée principalement s'était déclarée pour la Réformation; aussi toutes les boutiques de libraires furent-elles saccagées et incendiées. Pendant cinq jours entiers, du lundi au samedi, les Protestants renfermés dans le palais municipal, et qui avaient du canon , se défendirent en désespérés contre les masses furieuses qui les pressaient. Des environs de Montauban, ils attendaient des secours convenus et promis , mais qui furent arrêtés en route par des forces supérieures. Enfin, n'ayant plus ni vivres ni munitions, et les assaillants ayant mis le feu au quartier voisin pour envelopper le Capitolc dans l'incendie, les malheureux assiégés invoquèrent pour sauvegarde le signe sacré de la Rédemption, commun à tous les Chrétiens; ils crièrent : Vive la croix ! vive la croix ! et ils déposèrent leurs armes, sous la condition solennellement jurée qu'ils auraient la vie sauve. Après avoir une dernière fois célébré la Cène, après avoir confondu leurs prières et leurs larmes, ils commencèrent à sortir entre huit et neuf heures du soir, par la porte de Villeneuve. Ce fut pour eux comme

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la porte fatale par laquelle les martyrs de Rome descendaient dans l'arène où les attendaient les tigres et les lions. Les hordes fanatiques, à qui d'indignes prêtres criaient que la foi promise aux hérétiques n'est pas obligatoire, se ruèrent sur ces infortunés, et en firent une épouvantable boucherie. Le nombre des morts fut évalué à trois mille cinq cents. Toulouse eut ainsi une Saint- Barthélémy en avance de dix années. A la suite des massacres vinrent les exécutions, jusqu'au mois de mars 4563. Le viguier de la ville, plusieurs capitouls et trois cents autres victimes furent livrés au supplice, outre quatre cents condamnés à mort par contumace. Yingtdeux conseillers au Parlement étaient accusés, sans être eux-mêmes Huguenots, d'avoir permis que leurs femmes ou d'autres membres de leur famille allassent au prêche : ils furent exclus par leurs propres collègues, et la haute cour toulousaine, réduite aux plus fougeux ennemis de toute tolérance, ne fut dès lors que l'auxiliaire aveugle d'une faction, au lieu d'être la gardienne des lois.

Voilà quel effroyable exemple venait d'être donné, pour épouvanter les sujets fidèles de la reine de Navarre et pour encourager ceux qui voudraient, dans ses États, imiter ces Vêpres toulousaines. Telle était la menace permanente, tel était le foyer de guerre à mort que Jeanne avait sur sa frontière, tandis que, de loin, un coup décisif était préparé contre elle.

La cour de Rome avait résolu d'employer contre la reine de Navarre les mêmes armes qui avaient à demi consommé la ruine de Jean II, son aïeul. Néanmoins, une sorte de sommation lui fut d'abord adressée, mission dont se chargea le cardinal d'Armagnac. Il écrivit à Jeanne une longue lettre savamment travaillée, où les

différents tons sont alliés avec beaucoup d'art, tantôt adoucis, tantôt fortifiés l'un par l'autre; où les formes du respect et môme celles d'un amical intérêt s'associent aux menaces dont le prélat se rend l'organe. Il fait voir à la re#ie les périls dont elle est environnée de toutes parts; l'Espagne n'attendant qu'iuie occasion si propice « d'entrer dans ses terres et de l'en chasser ; » la France qui pourrait bien s'en saisir pour ne pas « permettre qu'iui autre y mette le pied, » et, de la sorte, une spoliation infaillible entre ces deux redoutables voisinages. Qui protégera Jeanne d'Albret contre ce double danger? Que l'impunité d'Elisabeth d'Angleterre ne la rassure pas. Outre l'énorme différence des forces, les États de Jeanne n'ont pas pour rempart « la grande mer océane comme a l'île d'Angleterre. » Jeanne serait prête, le cardinal le sait bien, à tous les sacrifices personnels; elle aimerait mieux perdre 7'oym/înes, duchés, principautés et se contenter de cinq cents livres de rente^ que d'abandonner l'entreprise qu'elle croit fonfée en l'avancement de VEvan()ile: mais ici, le prélat renouvelle l'argument employé par Catherine de Médicis, un appel pressant à l'affection et à la fibre maternelle : il montre à Jeanne ses enfants victimes de l'erreur où elle s'obstinerait; il la fait ainsi coupable envers ce qu'elle a de plus cher.

Le cardinal oppose ensuite à la reine une infinité de meurtres, larcins, tôleries, sacrilèges, etc., commis par la main des soi-disant évangélistes et réformateurs des abus. Tout en annonçant qu'il ne veut point « entrer en dispute » avec la reine de Navarre, il prétend lui expliquer l'espi'it de l'Écriture, en invoquant auprès d'elle l'autorité des docteurs et du concile. Il s'étonne de voir

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