TROISIEME PARTIE
des erreurs si grossières acceptées par des personnes « de si bon entendement, » et notamment par elle) à qui «Dieu a fait beaucoup de grâces. » Il adjure Jeanne, les larmes aux yeux, de rentrer dans le sein de l'Église « hors de laquelle il n'y a point de salut, » et de repousser les mauvais conseillers, les loups qui tâchent à l'en distraire : de rendre au clergé ses biens et privilèges, de remettre tous ses pays en mêi7ie état, lui vantant ce retour comme une œu\Te digne d'elle et des rois ses ancêtres. Il jette encore quelques mots sur le jeune prince, à qui Jeanne conservera ainsi son héritage. Puis, il supplie la reine de ne trouver étrange ni mauvais le langage qu'il lui tient, indépendamment de la mission que lui a donnée le saint-siége, il obéit, en écrivant cette lettre, à son ferme attachement pour là maison d'Albret. Si Jeanne ne prévient pas, par son obéissance, les coups qui la menacent, il sera marri plus que homme de ce monde, puisqu'il tient pour certain qu'e^/e et tous les siens en porteront la peine. Enfin, cette lettre est terminée par une excuse sur sa prolixité, qui vient, dit le prélat j de l'abondance du cœur.
En recevant cette lettre du cardinal, qui porte la date du 18 août 1563, la reine prit immédiatement la plume. Le même courrier emporta sa réponse. C'est ùfi dôctiment historique doublement remarquable, quand on songe qu'une pièce si fortement pensée, si forteniènt écrite est l'ouvrage d'une femme, et que cette femme avait à rétorquer les arguments d'un adversaire dont l'habileté est incontestable. Nous allons donner intégra-
lement cette lettre mémorable, dont le texte complet emprunte un surcroît crintérêt à sa rareté. (1)
(t Mon cousin, ayant despuis l'aage de cognoissanee veu de quelle façon vous avez esté porté au seruice des feux Roy et Royne mes père et mère, l'ignorance meshuy ne me sera excuse que je ne la confesse, loue et estime, et joigne avec icelle la continuation enuers ceux qui,ayans hérité de leurs biens, ont eu mesme part en vostre bonne et fidèle volonté, laquelle j'eusse désiré demeurer aussi ferme comme me l'asseurez, sans estre retranchée, ou, pour mieux dire, prothésée, par je ne sçay comme je la doy nommer, ou Religion ou superstition, vous remerciant néantmoins des advertissements que me donnés, les prenans diuersement comme n'estans semblables, meslant le ciel avec la terre, j'entends Dieu et les hommes.
» El quant au premier poinct sur la réformation que j'ay commencée à Pau et Lescar, que j'ay délibéré continuer par la grâce de Dieu en toute ma souueraineté de Béarn,je l'ay apprinse dans la Bible que je lis plus que les Docteurs, aux livres des Roys d'Israël, formant mon patron sur le roi Josias, afin qu'il ne me soit reproché comme aux autres Roys d'Israël, que j'aye serui Dieu, mais que j'ay laissé les hauts lieux. Quant à la ruine forgée par mes mauuais conseillers, et sous prétexte de Religion, je n'ay point esté tant délaissée de Dieu, ni d'amys, que je n'aye esleu (élu) personnes dignes de moy, qui non seulement ont prétexte de Religion, mais le vrai effect, car tel le chef, tels les membres ; et n'ay point entreprins de planter nou-
(1) C'est au livre très peu commun d'Olhagaray que nous l'empruntons, en conservant, comme un cachet de plus, l'orthographe telle quelle.|Nous avons mis entre parenthèses, la traduction moderne de deux ou trois mots qui pourraient n'être pas compris de tout le monde. Deux autres nous paraissent avoir été substitués, par des erreurs typographiques, à ceux qu'indique le sens, et que nous plaçons aussi entre parenthèses, mais avec un point d'interrogation.
velle Religion en mes pays, sinon y restaurer les ruines de l'ancienne. Par quoy je m'asseure de l'heureux succès, et voy bien, mon cousin, que vous estes mal informé, tant de la réponse de mes Estats que de la condition de mes sujects. Les deux Estats m'ont protesté obéissance pour la Religion. Les trois premières remonstrances mal fondées, bien respondues, mes sujets tant Ecclésiastiques que nobles et rustiques, sans qu'entre tant j'en aye trouvé de rebelles, m'ont offert, en continuant tous les jours la même obéissance, vray opposite de rébellion ; je ne fay rien par force ; il n'y a ny mort, ny emprisonnement, ny condamnation, qui sont les nerfs de la force.
H Je sçay quels voysins j'ay. L'un, je sçay qu'il hait la Religion que je tiens ; je n'ayme pas la sienne aussi, mais pour cela je m'asseure que nous ne laisserons d'estre amis et voysins, et n'ay si mal pourveu à mes affaires, et ne suis si destituée de pareus, alliés, ny amis, tant privez qu'estrangers, que mon remède ne soit prest s'il en usoit autrement. L'autre qui me soustient, c'est l'appuy, c'est la racine dont le plus grand honneur que j'aye, est d'en estre une petite branche; et lequel n'abhorre la Religion Réformée, comme vous dites, la permettant près de sa personne aux grands, entre lesquels l'heur de mon fils m'est si cher que je le specifieray, et puis parmy tout son royaume, chose assez approuvée par lettres et commissions tendentes à conserver l'une et l'autre Religion, sans en abhorrer l'une. Parquoy quand bien serait (ce que je suis seure de tout le contraire), que mes sujects se retireroyent à l'une ou à l'autre : l'un n'y voudroit penser, pour n'offencer en moy un plus grand, car vous sçavez la conséquence de ce pays pour la France ; l'autre n'est tyran ny usurpateur, mais l'aisle sous l'ombre de laquelle je suis asseurée. Et quoy que vous me cuidez (croyez) intimider, je cognois assez premièrement, que je fay service à Dieu qui sçaura bien soustenir sa cause, et secondement, comme les choses du monde passent entre les grands pour ce fait, m'asseurant de mes facilités, comme les tenans en la main, lesquelles surmontent vos difficultés, fondées une moytié sur faux donner à entendre de la composition de mes pays, et ha-
bilans d'iceux ; l'autre moytié sur des vaines raisons trop molles pour graver en mon solide cerveau autre chose que ce qui y est imprimé par la grâce de Dieu, laquelle environne mes pays, comme elle a fait des plus petites seigneuries entre les grands, et plus seurement que la grande mer Océane ne fait l'Angleterre.
» Vous vous estes fait une response que j'approuve, touchant que j'ayme mieux estre pauvre et servir à Dieu ; mais je n'en voy le danger, espérant, au lieu de diminuer à mon fils, luy augmenter ses biens, honneurs et grandeurs, par le seul moyen que tout Chrestien doit chercher ; et quand l'esprit de Dieu ne m'y attireroit point, le sens humain me mettroit devant les yeux infinité d'exemples, l'un et principal (à mon grand regret) du feu Roy mon mary, duquel discours vous sçavez le commencement, le milieu et la fin, qui a descouvert l'œuvre. Où sont ces belles couronnes que vous lui promettiés et qu'il a acquises à combattre contre la vraie religion et sa conscience, comme la confession dernière qu'il en a faite en sa mort en est seur tesmoignage, et les paroles dites à la Royne, en protestation de faire prescher les Ministres partout s'il guérissoit ? Voylà le fruit de l'Évangile que la miséricorde trouve en temps et lieu ; voilà le soing du Père Éternel qui a mémoire de ceux sur qui son nom a esté invoqué ; et me faites rougir de honte pour vous, quand vous alléguez tant d'exécrations que dites avoir esté faites par ceux de notre Religion. Ostés la poultre de vostre œil pour voir le festu de vostre prochain ; nettoyés la terre du sang juste que les vostres ont espandu, tesmoin ce que vous sçavez que je sçay. Et d'oii sont venues les premières séditions, lors qu'en patience (tolérance), par le vouloir du Roy et Royne, les ministres, tant en sa cour que par tout le royaume, preschoyent simplement selon l'Édict de Janvier, et que le Conseil de Monsieur le Légat Cardinal de Tournon, et vous brassiez, ce qui a apparu depuis, vous aydans par tromperie de la bonté du feu Roy mon mary. Je ne veux pas pour cela approuver ce que, sous l'ombre de la vraye religion, c'est fait en plusieurs lieux, au grand regret des Ministres d'icelle, et des gens de bien, et suis celle qui crie plus van-
gence contre ceux-là, comme ayans pollué la vrayé Religion, de laquelle peste, avec la grâce de Dieu, Béarn sera aussi bien sauvé, comme il a esté jusques icy de tous autres inconvéniens.
» Je cognois l^ien par la description que vous faites de nos Ministres que vous ne les avez hantez, ouis ni cogrieus, car ils ne preschent rien que l'obéissance des Princes, la patience, et l'humilité suivant Texemple de leurs patrons, les martyrs et Apostres. Et si vous ne voulez point entrer à disputer de la doctrine que nous tenons, qui est plus vraye que ne la sauriez dire fausse, ny moy contre vous aussi, non pour ne m'asseurer que la cause ne soit bonne, mais pour le peu de profit que je craindroy rapporter du sainct désir que j'aurois de vous tirer, et par charité mener à la montaigne de Sion.
» Quant à ce que m'asseurez qu'il n'yaguères plus de gens qui y croyent, je vous dis que le nombre en croît tous les jours. Et quant aux livres anciens, je les oy ordinairement alléguer à nos Ministres, et approuver. Et de vray je ne suis femme assez sçavante pour avoir tant veu, et ne vous en mescroy non plus que moy, vous ayans tousjours plus veu verser à servir à la République qu'à l'Ecclésiastique. Quand vous dites que nous laissons l'ancienne doctrine pour suivre les apostats, prenez-vous par le nez, vous qui avez renoncé et rejette le sainct laict, dont la feu Royne ma mère vous avoit nourry, avant que les honneurs de Rome vous eussent oppillé les vaines de l'entendement. Nous sommes d'accord à lire les sainctes Escritures, comme vous dites, sans regarder plus avant. Quant à ce qu'il y a des passages difficiles, nous le confessons, et la corruption qui estoit en ce temps là, n'estoit pas qu'une petite playe qui est tournée en cancer à vous autres. Et quant au naturel du Prince des ténèbres, je le confesse, et de cela vous et vos semblables en estes des exemples.
») Quant à la facilité de ces trois mots : Cecy est mon corps, saint Augustin contre Adamantus a assez vuidé ceste difficulté, comme je lai apprins plus u l'audition des presches qu'à la lecture, où il dit que Jésus-Christ n'a point fait difficulté de nommer son corps, quand il en donna le
signe. Je croy que nos Ministres ont mieux ou plus seurement noté ce passage que vous et les vostres, pour ne tomber en la faute qu'avez faite, alléguant que Jésus-Christ avoit dit avant la Cène, qu'il ne parleroit plus en paraboles ; et toutesfois il appert par le treiziesme de sainct Jean, que la Cène estoit faite, et ce que vous alléguez est au seiziesme. Regardez sainct Luc au 22e chap. et lisez une autrefois mieux les passages avant de les alléguer mal à propos ; encores me seroit-il pardonné à moy qui suis une femme ; mais un Cardinal estre si vieil et si ignorant, certes, mon cousin, j'en ay honte pour vous. Je croy que vous m'en cuidez faire, de me dire si souvent: « mes Ministres et mes docteurs ; » que pleust ta Dieu qu'ils fussent miens, pour estre riches d'un tel thrésor; je diray comme sainct Paul : Je n'ay point honte de l'Évangile, Quant aux docteurs, j'y croy en tant qu'ils suivront la saincte Escriture, comme aussi fay-je aux livres de Calvin, Bèze, et les autres tous réglez au niveau de la parole de Dieu.
» Quant à ce que vous renvoyez nos Ministres au Concile, ils l'ont désiré, et le désirent, pourveu qu'il soit libre, et que leurs parties ne soyent juges, ayans pour exemple de leur seureté et liberté de vos Conciles Jean Hus et Hiérosme de Prague, Je ne sçay où vous avez apprins qu'il y a tant de sectes entre les Ministres, mais je l'ay bien apperceu de vous autres à Poissy. Nous avons un Dieu, une foy et une Loy, lesquelles choses le Sainct Esprit, qui nous a promis estre avec nous, son Eglise, jusqu'à la fin du monde, gouverne et entretient. Quant aux œuvres de nos Ministres, sériez-vous point d'advis qu'ils en allassent apprendre de meilleures à Rome 7 Vous m'alléguez mille choses que vous dites qu'ils disent, entre autres que Jésus-Christ a esté caché douze ou treize cens ans ; ils ne disent rien moins, car ils confessent l'article du Symbole de l'Église universelle, où il a esté présent, mais non avez vous, qu'ils nient être la vraie Église; aussi ne jugent-ils point des personnes qui ont esté devant nous comme vous dites, car ils n'entrent point au secret jugement de Dieu. Je vous prie n'alléguez faux, si vous voulez estre creu.
» Vous vous estonnez, et moy aussi, de quoy les per-
sonnes de bon entendement s'abusent, et si vous en perdes patience, j'en ay encores moins que vous et vous rends bien la pareille ; car je ne suis tant marrie de chose du monde, que de vous à qui Dieu a fait la grâce autrefois de faire entendre sa vérité, la rejet ter ainsi et supporter tant d'infâmes idolâtries qui sont la ruine de vostre conscience, et néantmoins l'advancement de vos biens et honneurs mondains. Je croy que si vous ne péchez contre le Sainct Esprit, pour le moins vous en approchez de bien près. Et vous prie de vous haster de venir à repentance, autant (avant?) que vostre péché ferme la porte à la miséricorde de nostre Dieu. Il faut que je m'arreste sur ce dernier poinct, et Dieu me doint (donne) pratiquer icy ce qu'il commande de se courroucer et ne pécher point.
» Quant à ce que vous me voulez faire acroire par vos belles paroles que les grands qui ont tenu ceste saincte opinion et estimé les Ministres d'icelle, s'en sont retirez, mesmement qu'ils en sont devenus ennemis pour les extirper comme séditieux, hérétiques errans, et perturbateurs, grand mercy pour eux et pour nous tous, qui voulons vivre et mourir en icelle. Gardez ces tiltres pour vous et pour vos semblables; le Sainct Esprit les vous a donnés en Ezéchiel, en sainct Jean et plusieurs autres passages. Il me semble que quand vous appeliez nos Ministres perturbateurs, que je voy le roi Achab qui parle au prophète Hélie, et me semble aussi qu'il vous doit respondre que les troubles viennent par vous, qui avez délaissé Dieu, au premier des Roys, chap. 10. N'avez-vous point de honte de me convier à une telle exécration, laquelle n'est entreprinse que de ceux qui contre Dieu et les commandements du Roy, font des ligues à part? De que y j'ay un infini regret que vous en estes en plus grand danger d'avoir fascherie de cela, que non pas moy de ce que je fay. Je sçay bien. Dieu mercy, sans que vous me l'enseignez, comme je doy faire pour complaire à Dieu, au Roy mon souverain Seigneur, et à tous les autres Princes et mes alliés etconfédérez, lesquels je cognois mieux que vous ne faites : et davantage je sçay aussi comment il faut laisser mon fils grand, et vivre en l'Église, hors laquelle il n'y a point de salut et en laquelle je m'asseure du mien.
» Vous me priez ne trouver eslrange ne mauvais ce que me dites. D'estrange, non, pour la profession que vous faites, mais mauvais le plus du monde, et mesmement m'alléguant l'authorité en quoy vous le faites du Légat du Pape. Je n'en veux recevoir, au prix que la France l'a receu, qui n'est pas à s'en repentir. Car je ne recognois en Béarn que Dieu auquel je dois rendre conte de la charge qu'il m'a baillée de son peuple. Et vous asseure que je ne seray point, ni ne me sens point retirée de l'Eglise Catholique, ni entrée en erreur d'un seul poiuct du symbole ; et pource gardés vos larmes pour pleurer la vostre, lesquelles par charité j'accompagueroisdes miennes, pour vous retirer (engager?) avec aussi affectionnée prière qu'il sortit jamais de mon cœur, de retirer vous mesmes à la vraie bergerie, devenant vray berger au lieu de mercenaire. Quant à mon entreprinse, je vous prie, si n'avez de plus forts arguments et vous ne me pouvés vaincre, cessez de m'en importuner : car j'ay pitié de vostre prudence mondaine, que j'estime avec l'Apostre, ATaye folie devant Dieu, lequel je m'asseure ne me frustrera de l'espérance que j'ay en luy. Il n'est point trompeur comme les hommes : puis que je me laisse mener à luy, il ne me fourvoyra point. Vostre doute vous fait trembler et mon assurance m'affermit. Vous priant une autres fois, quand me voudrez faire croire que la conscience, et la servitude que dites me devoir, vous font parler et user d'autres termes et raisons, et que vostre inutile lettre soit la dernière du langage. J'ai veu la maligne et pernicieuse qu'avez escrit à mon cousin de Lescar qui vous y respond; il me suffira de vous dire que je voy bien que vous voulés faire dégoutter le malheur dont avez essayé à noyer la France, sur ce petit pays de Béarn, envieux de son bien, qui donné du grand Dieu et maistre, malgré vos malicieuses conspirations sera confirmé par sa saincte grâce, laquelle je supplie supérabonder vostre péché; encores crains-je de l'en prier, de peur qu'il ne me soit dit comme à Samuel pleurant Saiil.
» De par celle qui ne sçait comme se nommer, ne pouvant estre amye, et doutant de la parenté, jusques au temps de la repentance, qui vous sera cousine et amye.
» Jean.\e. »
L*effet de cette réponse ne se fit pas attendre. Avant la fin du mois suivant, sons la date du 28 septembre 1563, parut le monitoire affiché aux portes du Vatican, par lequel la reine de Navarre était sommée de comparaître en personne devant l'Inquisition romaine. Nous supprimons le formulaire extrêmement développé sur la juridiction et la manière de procéder du saint-siége en matière d'hérésie; mais nous allons donner, comme un monument curieux, la partie la plus essentielle de cette pièce, dont f original est en latin :
« Instruits par la rumeur et la notoriété publique, que l'illustrissime et révérendissime dame Jeanne d'Alhret, reine de Navarre, princesse de Béarn, s'est détachée de la foi catholique que professe la sainte Église romaine, qu'elle l'avoue et qu'elle en convient, et qu'elle s'enfonce de jour en jour plus avant dans l'erreur et la perdition, sans réserve et publiquement; nous voyons avec la douleur la plus vive qu'en même temps qu'elle se précipite vers sa damnation éternelle, elle y plonge aussi ses sujets. Pour mettre un terme aux dangers auquels se trouve exposé le salut de l'âme de cette illustrissime et sérénissime reine et princesse et le salut de l'âme de ses sujets, et faire cesser un scandale qui offense tous les fidèles en Jésus-Christ, nous arrêtons et voulons qu'il soit statué conformément à la teneur des lettres apostoliques, et selon la forme, le contenu et les dispositions du décret apostolique. Après avoir examiné les charges et enteudu les témoins qui déposent contre elle, et avoir remis entre les mains du procureurfiscal tous les documents produits par toutes les voies, l'illustrissime et sérénissime reine et princesse sera sommée de comparaître en personne, pour être suffisamment purgée des erreurs et des hérésies dans lesquelles elle est tombée, par un édit public de la cour de Rome, d'autant que, comme cela est constaté, nous n'avons pas accès sûr dans les lieux susdits pour y faire signifier directement la
citation à Son Altesse illustrissime et sérénissime, et qu'aux termes ci-dessus mentionnés, il doit être affiché, publié et recevoir son exécution dans la forme et teneur des lettres apostoliques et du décret : à cet effet, nous en remettons l'exécution et les poursuites à l'illustre et vénérable Pierre Bolli, procureur-fiscal du saint-office, et par les présentes nous le préposons et l'instituons. Nous voulons que le présent édit soit publié dans la ville de Rome, sous les portiques du palais du saint-office de l'Inquisition, sous ceux de la basilique du prince des apôtres, et qu'il soit communiqué à la chancellerie apostolique, pour être affiché et reproduit toutes les fois qu'il en sera besoin, et après lecture faite du décret original^ après la promulgation, quand toutes les personnes présentes en auront reçu des copies, qu'il soit affiché, publié et maintenu, et qu'en vertu de l'autorité apostolique qui nous est conférée à cet effet, l'illustrissime et sérénissime dame Jeanne d'Albret susdite, reine de Navarre et princesse de Béarn, soit péremptoirement admonestée, réprimandée et rappelée à ses devoirs, ainsi que nous l'admonestons, que nous la réprimandons et que nous la rappelons à ses devoirs ; nous la prévenons qu'au nom de la sainte obéissance, au nom de la sentence d'excommunication prononcée contre elle, nous la déclarons inhabile à conserver le royaume de Navarre, la principauté de quelque État, de quelque domaine que ce soit, l'administration de ses biens, des redevances et de tous autres droits féodaux, grâces, privilèges dépendant du siège apostolique, tels que la confiscation de tous les droits des actions, privilèges qu'elle avait sur ses vassaux du royaume et de la principauté susdits, et ceux qu'elle possède et ceux qu'elle peut posséder, de tous et chacun des fiefs qui lui appartiennent à quelque titre que ce soit, de tous et de chacun de ses droits féodaux et allodiaux, nobles et ignobles, présents et futurs, en quelque lieu qu'ils se trouvent, sous quelque dénomination, avec quelque privilège que ce soit ; afin qu'en cas de contravention et de contumace (plaise à Dieu qu'il n'en soit pas ainsi), le royaume, la principauté et les autres États et domaines de la même espèce, soient et puissent être donnés à celui ou à ceux auxquels il convien-
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(Ira mieux à Sa Sainteté et à ses successeurs de les donner ou de les céder. Nous enjoignons et ordonnons qu'elle ait à confesser, dans le délai des six mois qui vont s'écouler, à dater de l'exécution des présentes, les hérésies reprochées à Son Altesse illustrissime et sérénissime, et les autres erreurs reconnues par Notre Très Saint Père le Pape susdit, et à se conformer aux censures et aux peines prononcées par le saint-siége apostolique, par trois fois différentes; savoir : d'abord à la fin des deux premiers mois; la seconde fois deux mois ensuite; et la troisième fois à l'expiration des six mois qui sont le dernier terme que nous assignons par notre Monitoire canonique. Elle aura à se présenter eu personne, et non par procureur, à Rome, en présence de notre susdit Saint Père ou en notre présence, dans notre congrégation de l'office de la sainte et universelle Inquisition romaine, pour être relevée des hérésies qu'elle a professées et des crimes qui lui sont reprochés et en demander pardon : de plus, nous citons et prévenons l'ilhistrissime et sérénissime dame susdite Jeanne d'Albret, reine de Navarre et princesse de Béarn, par un édit pareil à celui qui est ci-dessus énoncé, pour lui donner l'absolution, pourvu que le premier jour qui viendra immédiatement après l'expiration des susdits six mois, elle comparaisse en présence de Notre Très Saint Père susdit, ou devant nous, en personne et non par procureur, pour être vue et entendue sur les susdites hérésies, et pour que les excuses qu'elle peut alléguer en sa faveur et sa défense soient reçues et admises, et pour que, dans les plus courts délais qu'on est dans l'habitude d'observer dans des cas semblables, il soit fait par nous ou par quelqu'un des nôtres, dans un consistoire secret, au jour indiqué à cet effet, un rapport à Notre Très Saint Père le Pape susdit, sur le^ fautes reprochées à l'illustrissime et sérénissime Jeanne d'Albret, reine et princesse, et pour qu'elle soit déclarée avoir criminellement failli et justement encouru les sentences, censures et autres peines prononcée? contre les hérétiques et les schismatiques, conformément aux saintes constitutions; pour que Sa Sainteté prononce dans sa sagesse si la sentence en tout ou en partie sera déclarée définitive, sans qu'il soit nécessaire de faire
aucune nouvelle citation, ou si elle juge à propos d'accorder de nouveaux délais pour faire l'enquête. En foi de quoi nous ordonnons que les présentes lettres, ou le présent Monitoire, ou notre citation reçoivent leur exécution, que le tout soit souscrit et publié par le notaire et le secrétaire de notre saint-office de la sainte Inquisition universelle et romaine, en présence des personnes ci-dessus désignées, et qu'elles soient revêtues du sceau du saint-office à notre usage. Donné à Rome, etc. »
C'était donc la consommation de cette grande iniquité commencée, en 1512, contre son aïeul, que Jeanne était menacée de voir accomplir, et par le même moyen. Mais la petite-fiUe de Jean II portait en elle une âme plus yiv'ûe que ce faible prince. La puissance de l'attaque et la grandeur du danger ne firent qu'animer son courage, et l'attacher plus fortement encore à la cause qu'elle avait juré de servir, s'il le fallait, jusqu'à la mort. Sommée de se présenter comme une accusée, ce fut en reine qu'elle résista. Immédiatement, elle reprit cette plume <iui n'avait besoin de personne pour suffire aux plus nombreuses et aux plus graves exigences de la diplomatie. Elle écrivit à tous les souverains de l'Europe» — un seul excepté, Philippe II, qui était là, derrière Paul IV, comme Ferdinand derrière Jules II, pour se saisir du trône déclaré vacant; catholiques aussi bien que protestants, tous étaient intéressés dans une question où il s'agissait du droit général des princes ; de sa propre cause, la reine de Navarre sut faire la cause commune.
Ce fut âurtout près de Charles IX que Jeanne mit en œuvre les arguments d'une pressante et forte logique. Il était son parent, son immédiat et puissant voisin^
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son suzerain pour une partie de ses domaines, le prince, enfin, dont elle avait à espérer ou à craindre le plus. Pour balancer auprès de lui l'influence catholique, elle fit valoir, avec une grande habileté, la question politique et nationale. Si l'Espagne, alliée au saint-siége pour la dépouiller, accomplissait ce dessein, cette puissance rivale et ennemie prenait pied au nord des Pyrénées, et, maîtresse des possessions de la maison d'Albret, elle avait accès au cœur de la France. En même temps qu'au roi, Jeanne écrivit aux personnages les plus considérables de la cour, notamment au connétable de Montmorency, au maréchal son fils aîné, et au chancelier de L'Hôpital : « Je suis trop faible, » disait-elle au connétable, « mais trop plus que forte si le roi me donne la main, comme son intérêt lui en fait une loi; car son service est tellement hé avec ma cause, qu'il est bien malaisé de me blesser sans le toucher. »
Les appels de la reine de Navarre ne furent pas inutiles. Sauf chez la faction qui avait rejeté tout sentiment de patriotisme et d'équité, les esprits s'émurent en France pour cette mère, pour cette veuve si menacée et si courageuse. On vit alors se dessiner bien nettement, plus d'un siècle avant la célèbre déclaration de 1682, la distinction entre les Ultramontains et les Gallicans ; les premiers qui subordonnaient tout au saintsiège, lui donnaient la domination pour les choses terrestres comme pour les choses spirituelles, et cessaient d'être Français pour n'être que les aveugles féaux de la papauté; les seconds qui, sincèrement attachés aux dogmes de l'Église, renfermaient cependant le pouvoir de Rome dans le domaine religieux, et ne le faisaient pas prédominer sur les lois de leur pays.
16i HlSTOIRli: DE JEANNE D'AT-BRET.
On ne saurait trop bien s'en souvenir : ce qu'on appela \e parti catholique, c'est-à-dire la Ligue naissante, avait pour adversaires des hommes tout aussi bons Catholiques que lui; et cet antagonisme existait tout à fait en dehors de la question luthérienne u calviniste. L'enseigne religieuse que ce parti arborait aux yeux de la foule, couvrait en réalité l'alliance politique entre Rome, l'Espagne et la maison de Guise. A ces doctrines ultramontainessi dangereuses pour la liberté des couronnes, les GaUicans opposaient les constantes traditions de la monarchie ; ils rappelaient que les rois de France, parmi lesquels Louis IX lui-même, de sahite mémoire, avaient constamment séparé Tindépendance politique de la soumission en matière de foi, qu'ils n'avaient pas reculé devant la résistance ouverte à la papauté, quand il s'était agi de sauvegarder les droits de leur trône. En un mot, c'était la grande question de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle qui se débattait, question agitée déjà bien des fois, et qui devait l'être encore.
Combien peut être grande, auprès d'un pouvoir faible et flottant, l'influence bonne ou mauvaise de l'homme d'État qui le conseille ! Sous ce règne de Charles IX, qui ne rappelle que les plus sanglantes horreurs du fanatisme, quelques années avant la Saint-Barthélémy et les félicitations trop méritées de Sixte-Quint, on vit une souveraine calviniste protégée par la cour de France contre celle de Rome, et le droit de l'Église énergiquement repoussé dans ses justes limites. Catherine de Médicis elle-même se joignit à la politique du chancelier, non par élévation de vues, ni par sympathie pour la reine de Navarre; mais l'intérêt personnel la domi-
TROISIEME PAIllIE, loG-2-lo68. 165
liait, et, pour le moment, c'était l'Espagne, prête à s'agrandir encore par la perte de Jeanne, qu'elle craignait par-dessus tout.
D'après les instructions de L'Hôpital, la cause de Jeanne d'Albret fut plaidée avec autant de vigueur (jue de raison devant le saint-siége. M. d'Oisel, qui fut chargé de cette haute mission, en était digne par la droiture de son caractère, par l'éloquence de sa parole; et son attachement à la foi catholique était, en même temps, hors de tout soupçon. Il rappela au souverain pontife comment, plus d'une fois, ses prédécesseurs avaient aussi trouvé près du trône de France cet appui qui était accordé à Jeanne d'Albret; comment la monarchie française était tenue de protéger la Navarre, qui lui faisait un rempart et une barrière naturelle contre l'Espagne ; comment elle ne saurait l'abandonner sans se trahir elle-même. D'ailleurs, Jeanne d'Albret relevait de la couronne de France; aucune ordonnance ecclésiastique, aucun acte émané d'un concile, ne pouvait donc la soustraire à ses juges naturels, et la traduire devant une juridiction étrangère, ni par procureur, ni, encore moins, en personne. Tel était le droit public reconnu dans tous les temps, et dont la violation constituait une grave offense envers le roi lui-même. L'ambassadeur ajouta que les édits de tolérance accordés aux ReUgionnaires étaient une mesure de paix, un remède salutaire aux calamités passées , et un moyen d'en prévenir le retour; que la violence excercée sur les convictions ne faisait que les fortifier. Enfin, le souverain pontife était supplié d'annuler sa bulle, et d'interdire toute poursuite contre la reine de Navan*e, faute de quoi le roi se verrait obligé, bien h
166 HISTOIRE DE JEAiNiNE D'ALBHET.
regret, (-remployer pour la défendre les moyens qui étaient en ses mains. Jadis, Louis le Jeune avait puni sévèrement Thibault, comte de Champagne, pour avoir appelé les foudres pontificales sur le comte de Vermandois; le saint-père ne devait donc pas s'étonner qu'il fût procédé de même contre les sujets de Sa Majesté qui avaient pu contribuer à l'acte illégal dont elle se plaignait.
Cette démarche vigoureuse, d'ailleurs appuyée de l'assentiment de tous les souverains, — sauf le seul roi d'Espagne,— atteignit complètement son but: elle amena l'annulation pleine et entière du Monitoire. Jusque dans le clergé, beaucoup de voix s'étaient élevées, en France, contre l'abus que le saint-siége et le concile de Trente, assemblé pour traiter des matières de foi, faisaient de leur autorité spirituelle. On disait que « le Saint-Esprit présida aux articles de foi, et l'esprit du monde aux intérêts des souverains. » Le pieux et sage abbé Le Laboureur n'hésite pas dans son blâme : « Il y avoit, » dit-il, « de la passion et de la précipitation tout ensemble d'agir avec tant de rigueur contre la reine de Navarre, sujette et alliée de la couronne de France, qui devoit la prendre sous sa protection, contre le droit d'interdit, duquel nous n'avons que de funestes exemples, et dont les conséquences dévoient être redoutables à tous les princes. »
Néanmoins, les ennemis de la renie de Navarre, et en particulier le cardinal de Lorraine, dont la haine implacable avait conduit toute cette affaire, n'étaient pas à bout de voies. Ils osèrent en revenir à cette honteuse chicane sur la légitimité du second mariage de Jeanne, où naguère on prenait pour complices les cou-
pabl es passions de son époux. Si déréglé que fût Antoine dans sa conduite, il avait reculé, on se le rappelle, devant le sceau de bâtardise qui serait imprimé à ses enfants; mais on était libre et à l'aise, désormais, pour les frapper avec leur mère. Heureusement, à peine le Concile eut-il évoqué cette prétendue nullité, que les envoyés de France, armés d'une lettre de leur maître, intervinrent de nouveau, menaçant de se retirer à Venise si l'on passait outre. Cette fois encore, le saintsiége crut prudent de s'arrêter; mais l'ignoble contestation n'en fut pas moins, dans la suite, un moyen dont la Ligue essaya de se servir contre le royal fils de Jeanne d'Albret.
Ces deux tentatives, où le pouvoir spirituel était mis en jeu, avaient donc absolument échoué. Des armes différentes furent alors employées pour atteindre et perdre enfin la vaillante princesse. Après avoir profané dans ce but l'autorité de la religion, l'on abusa non moins odieusement de celle de la magistrature. L'iniquité descendit pareillement de cet autre sanctuaire d'où doit émaner la justice. D'indignes ministres des lois se liguèrent pour accabler la veuve et l'orphelin, qu'ils avaient mission de protéger. Ennemis acharnés de la maison d'Albret, les Parlements de Bordeaux et de Toulouse prétendirent que la reine de Navarre n'avait pas le droit d'introduire une nouvelle croyance dans le Béarn, sans le consentement du roi de France, dont elle relevait, suivant eux, pour ce pays, comme pour ses domaines situés dans le royaume. Par arrêt des deux Parlements, ses droits souverains sur le Béarn furent, en conséquence, déclarés nuls et mis à néant. Afin de parer ce nouveau coup, Jeanne partit au mois de dé-
cembre 1563, et vint plaider sa cause en personne devant Charles IX. Elle avait préalablement invoqué les lumières des premiers jurisconsultes du temps. Armée de leur avis unanime, plus forte encore de sa confiance intime dans son droit, elle fut son meilleur avocat, et le double arrêt, cassé par le roi, ne fut pour ses auteurs qu'un monument de honte.
Tous les souverains de l'Europe avaient écrit à la reine de Navarre pour la complimenter d'avoir triomphé de ces attaques. Il n'y eut pas jusqu'à Phihppe II, qui en était l'un des promoteurs, dont elle ne reçut les félicitations. Il feignit de blâmer la cour de Rome ; il poussa cette hypocrite comédie au point d'offrir à Jeanne un dérisoire appui. Parfaitement éclairée sur ses politesses de pure forme, elle répondit par de semblables remerciements. D'ailleurs, dans ce moment et pendant son absence, des troubles éclataient dans ses États, et la main de l'Espagne y était assez visible. Du comté de Foix, où elle s'était manifestée d'abord, l'agitation avait gagné la Basse-Navarre, demeurée catholique, et le pays béarnais même. Ce fut de Sainte-Marie-lez-Oléron, que partit l'exemple de la révolte. Le clergé entraîna une partie des habitants. Ce fief appartenait au baron de Lusse, puissant par sa richesse, et qui, sans lutter en face contre l'autorité de la reine, ne cherchait qu'à la saper. Il favorisa secrètement la sédition. Le comte de Gramont, à qui Jeanne d'Albret avait laissé la lieutenance, remplit fidèlement son devoir, et s'empressa de marcher contre les révoltés; mais le retour de la reine fut encore plus efficace pour les déconcerter et les réduire. Les uns reçurent un châtiment trop mérité, es autres obtinrent grâce et pardon, môme Guillaume