‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 40 sur 140 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Labbadie, chanoine de Sainte-Marie-lez-Oléron, qui cependant avait prolongé le dernier les tentatives d'une lutte inutile.

Toutes ces machinations de l'Espagne contre la reine de Navarre, que Philippe II félicitait après qu'elle y avait échappé, étaient sans contredit de noires perfidies: mais un complot plus abominable encore se tramait contre elle, et ce n'était plus à ses droits seulement qu'on s'attaquait, c'était à sa personne, tant cette femme, cette veuve, cette souveraine d'un bien petit État, paraissait redoutable à ses puissants ennemis î Ce complot, il a été révoqué en doute, soit à cause du caractère exceptionnel de lattentat projeté, soit parce qu'il n'eut pas un commencement d'exécution suffisant pour interdire tout désaveu ; mais il est attesté par des détails trop circonstanciés, par des autorités trop dignes de foi, — notamment le véridique et grave de Thou, — pour qu'il nous semble possible de n'y pas croire.

Ce projet, c'était d'enlever la reine de Navarre pour la livrer à l'Inquisition espagnole. Conçu du vivant du duc de Guise, mais ajourné par sa mort, il avait pour auteur en France le cardinal de Lorraine, secondé par le cardinal d'Armagnac, par le vicomte d'Orte, par François d'Escars, ce vil favori d'Antoine de Bourbon, et, on a lieu de le présumer, par Montluc, bien que celui-ci prétende avoir refusé d'entrer dans un complot dont ses paroles confirment, d'ailleurs, la réahté. Jeanne d'Albret étant considérée comme la plus ferme colonne de l'hérésie, comme le cœur et la tête du Protestantisme français, le parti catholique — nous avons dit comment doit s'entendre cette expression — ne reculait devant aucun moyen pour se débarrasser d'elle. Ce parti re-

m HISTOIRE DE JEANNE D'ALBRET.

connaissait Philippe H pour chef après le pape, et, tandis que, dans la personne de Jeanne, on frapperait l'hérésie , l'envahissement total de ses États satisferait enfin l'ambition séculaire de l'Espagne. Le moment était d'autant plus favorable que Jeanne avait auprès d'elle non-seulement sa fille, mais encore son fils, qu'elle avait ramené de Paris. Ces deux enfants partageant le sort de leur mère, le coup serait encore plus décisif, le résultat plus complet. L'attentat, une fois consommé, n'aurait plus besoin que d'être accepté ou toléré par la France. Or, Philippe II comptait dans le royaume et autour du jeune roi des alliés assez puissants pour qu'il n'eut pas à concevoir, de ce côté, beaucoup d'inquiétude.

Il fallait, pour un tel coup, un homme de main, un de ces enfants perdus que l'on récompense ou que l'on désavoue suivant Fissue de l'entreprise. Cet homme fut un capitaine Dimanche, Béarnais, également familier avec les idiomes des deux versants pyrénéens, connaissant à fond le pays et jusqu'aux moindres sentiers des montagnes, audacieux, intelligent, fait, en un mot, pour bien gagner son salaire. Jeanne d'Albret habitait alors le château de Pau. Des troupes espagnoles, auxquelles l'aventurier servirait de guide, marchant de nuit par des chemins à peine frayés, devaient arriver sans bruit jusqu'à la frontière et s"y tenir toutes prêtes pour saisir et emmener la proie que les conjurés leur livreraient.

Dimanche était à Bordeaux, attendant Tordre d'agir, quand il fut prévenu d'avoir à se rendre en Espagne, afin de conférer avec le duc d'Albe, le digne général et ministre de Philippe, et qui se trouvait en ce moment dans la ville dont il portait le nom, située par delà Madrid. Satisfait de cet agent, le duc d'Albe le fit partir

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SOUS la conduite de don François d' Avala, qui fut depuis ambassadeur à Paris, pour être mis en rapport avec Philippe lui-même. Ce prince était alors à Monzon, ville de l'Aragon, pour y tenir les États d'Aragon, Catalogne et Valence, qui s'y réunissaient et que l'on appelait les Corlès de Monzon.

Dans ce voyage, en passant par Madrid, Dimanche tomba gravement malade. Don François d'Ayala l'y laissa et continua sa route pour se rendre auprès de PhiUppe II, et l'entretenir de la mission dont était chargé l'homme que le duc d'Albe lui avait donné à conduire. Resté seul à Madrid, le malade s'inforhia, près du maître de l'hôtellerie où il logeait, de quelque Français qui pût, dans cette position d'isolement, lui rendre les bons offices d'un compatriote. L'aubergiste connaissait un valet de chambre de la reine Elisabeth, nommé Yespier, venu de France avec elle, et il l'amena près de son hôte. Yespier était né à Nérac, presque en Béarn. En pays étranger, la communauté de patrie établit une intimité facile. Les soins que le Béarnais reçut de son nouvel ami lui sauvèrent la vie. Dans l'effusion de sa reconnaissance ou de sa vanité, il en vint à dire que ceux dont il était l'émissaire sauraient bien récompenser des soins qui leur conservaient un agent précieux, et il ne cacha pas leurs noms. Ce fut pour Yespier, profondément attaché à la maison d'Albret, un trait de lumière qui lui fit entrevoir de sinistres desseins. Il pressa Dimanche de questions, et finit par en obtenir des confidences entières. « Avant qu'il soit peu, » lui dit l'aventurier, « la princesse de Béarn et ses ') enfants seront au pouvoir de l'Inquisition. » Devant cette révélation, Yespier fut pénétré d'horreur.

Il savait combien la reine d'Espagne aimait Jeanne d'Albret, sa tante et sa marraine , le dernier cœur où elle eût versé en partant ses douloureux regrets. Ne se croyant pas obligé de garder un tel secret, il alla tout raconter à un autre Français dont le dévouement tâchait de consoler Elisabeth dans ses mornes grandeurs ; c'était Saint- Étienne, son ancien précepteur et son aumônier. Partageant tous les sentiments du fidèle Vespier, il s'empressa de faire connaître ces renseignements à sa maîtresse. Reine d'Espagne, elle n'en conservait pas moins ses chères affections du passé ; elle n'avait pas épousé, avec Philippe II, les crimes d'une politique odieuse ; dans les nobles élans de son âme , elle crut servir l'Espagne même en lui épargnant une honte indélébile. « A Dieu » ne plaise, » s'écria-t-elle tout en larmes, « que cette » méchanceté advienne ! » L'ambassadeur de France , Evrard de Saint-Sulpice, avait accompagné Philippe II à Monzon. Par une lettre écrite en chiffres, la jeune reine lui fit connaître tous les détails du complot; elle lui donna, d'après les indications de Vespier, le signalement précis du capitaine Dimanche, qui, rétabli, venait de se mettre en route ; elle lui désigna jusqu'à la maison où logerait cet homme, et le pria d'avertir, sans perdre un instant, la cour de France et la reine de Navarre. Un domestique basque de Saint-Étienne fut chargé du précieux message, et fit si grande diligence que, parti après le capitaine, il put le devancer à Monzon d'un jour.

Dès que l'émissaire fut arrivé, Saint-Sulpice le fit surveiller de près, et sut que, trois fois, pendant la nuit, Don François d'Ayala l'avait introduit en grand mystère

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chez le roi d'Espagne. Immédiatement, il expédia en France son secrétaire, nommé Rouleau, avec des dépêches pour Charles IX et pour la reine-mère. Rouleau avait ordre de prévenir Jeanne d'Albret, et, en effet, il lui écrivit, de Rayonne, par un sûr messager, l'engageant à quitter Pau, trop voisin de la frontière, et à se retirer à Nérac, ville placée sous la suzeraineté de la France. Catherine de Médicis craignait l'Espagne, mais elle détestait Jeanne d'Albret, et, de ces deux sentiments, ce fut ici le second qui l'emporta. Elle aurait vu sans peine réussir l'odieuse trame qui lui était révélée, ou que peut-être, elle n'ignorait pas tout à fait; aussi essayât-elle de jeter du doute sur ces renseignements ; mais, sur les affirmations de Rouleau, qui attestait avoir vu , de ses propres yeux, Dimanche entrer chez Philippe II , elle dut accepter le fait pour réel. Ayant mandé le connétable de Montmorency et Claude de L'Aubespine, premier secrétaire d'État, elle fit répéter devant eux par Rouleau tout son récit. Le connétable avait un fond de loyauté que révolta cet infâme guet-apens; il s'écria qu'il fallait faire arrêter le capitaine dès qu'il toucherait la frontière, saisir ses instructions et tirer de lui tous les renseignements possibles. L'avis expédié à la reine de Navarre avait, il est vrai, suffi pour déjouer le coup ; mais l'agent de cette noire intrigue avait sans doute reçu de son côté quelque utile avertissement dont le connétable soupçonna la source. «Puisque M. de L'Aubespine le sait , » dit-il à Rouleau qui le pressait sur cette affaire, « le compagnon sera sauvé ; il n'en faut » plus parler. » Rentré en France par un autre point que celui où on l'attendait, le capitaine vint à Paris, s'y tint caché pendant quelques jours dans l'hôtel dun des

affidés, t)uis, au monastère des Bons-Hommes dans le

bois de Boulogne, et il n'en fut rien de plus (1).

Charles IX envoya ses félicitations à la reine de Navarre sur le bonheur qu'elle avait eu d'échapper encore aux mauvais desseins de ses ennemis. Il la pria en même temps de confier de nouveau le prince de Béarn à son affectueuse protection. Le monarque adolescent pouvait être sincère dans ses expressions d'amitié pour son jeune cousin. Jeanne ne crut pas possible de se refuser à cette demande , d'autant qu'elle avait besoin de ménager la cour de France , afin d'obtenir satisfaction de l'attentat préparé contre elle par l'Espagne. Puis, il faut se rappeler la double position des princes d'Albret. D'un côté, souverains d'un royaume, — bien petit, il est vrai ; — de l'autre, vassaux de la couronne de France, et relevant d'elle pour la majeure partie de leurs possessions. Or, les vassaux étaient tenus envers leur suzerain à de certains devoirs, notamment à se rendre auprès de lui lorsqu'ils y étaient appelés. Par là s'expliquent des déférences plus ou moins forcées que, autrement, on aurait peine peut-être à comprendre. Le roi se préparait d'ailleurs à faire un second voyage dans les provinces , parti conseillé par L'Hôpital , afin de porter

(1) Le président de Thou, dans son Histoire, dit positivement que tous ces détails lui furent racontés par Rouleau lui-même, et par les enfants de Vespier, — Le fait du complot est adopté par la Biographie Mn/uer^e/Ze-Michaud (article Philippe II), et cet ouvrage, eu raison de son esprit, n'est pas suspect de l'avoir accepté légèreiueut. 11 commet seulement une erreur évidente quand il le place en 1569. Jeanne d'Albret fut éloignée dn Béarn pendant toute celte année, puisqu'elle en partit, pour se rendre à la Rochelle, en septembre 1568, et n'y revint qu'en 1571.

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