SA VIE, SON CARACTÈRE, SES OUVRAGES
François P"^" avait une sœur, une sœur chérie, 3rargiierite de Valois, (ju'il se plaisait à nommer sa miynonne. Née en 1492, elle avait deux ans de plus que lui. La ressemblance entre eux était extrême. Comme François P*", Marguerite avait le nez un peu aquiiiti cl très long, l'œil bien fendu, doux et fm, la bouche longue aussi, fine et souriante. Avec les grâces de la femme, cette princesse possédait les plus heureux dons de Fintelligence. Élevée à la cour et par les soins du roi Louis XU, elle eut, pour instruire son enfance et sa jeunesse, les premiers savants de l'époque. Dans ce temps où les lettres renaissaient en France (quant à l'Italie, leur gloire, commençant au Dante, y était déjà deux fois séculaire), elles étaient pour ceux qui les cultivaient l'objet d'une ardeur passionnée, d'un infatigal)!.' lal>eur, tant on était avide de puiser à celte source si
longtemps oubliée. Les auteurs anciens, tirés de la poussière où les avaient laissés les siècles de barbarie, et où tant de chefs-d'œuvre, hélas! ont péri, étaient comme des dieux dont le culte, pour avoir paru mort, ne ressuscitait que plus fervent. L'imprimerie, cette merveilleuse découverte encore toute récente, cet agent irrésistible de l'immense mouvement intellectuel qu'elle précéda, reproduisait avec empressement les écrivains de la Grèce et de Rome, exhumés de leur tombeau, et chargeait des plus doctes commentaires leurs œuvres révérées.
En ce temps, quand on se donnait aux lettres, on ne s'y donnait pas à demi, et il en était, pour cela, des femmes comme des hommes : ou bien elles étaient fort ignorantes, ou bien elles poussaient l'instruction beaucoup plus loin qu'elle n'est portée chez les femmes de notre temps. Aujourd'hui, toutes (nous parlons des femmes du monde) reçoivent une certaine instruction; mais il en est bien peu chez qui elle soit approfondie et pénètre plus loin que la surface. Au xvi^ siècle, le savoir était pris trop au sérieux pour qu'il enîûX ainsL
Marguerite de Valois en est un exemple. Son éducation fut plus que celle d'une femme instruite, elle fut celle d'un savant. Non-seulement elle parlait l'italien, l'espagnol, l'anglais et l'allemand, mais elle comprenait le latin, le grec et même l'hébreu, que lui enseigna Paul Paradis, dit le Canosse. Ornement de la cour par ses charmes et son esprit aimable, elle n'était pas moins faite pour tenir sa place au milieu des plus profonds lettrés de son temps, dont elle aimait à s'entourer.
Recherchée par Charles-Quint, avant qu'il réunît la couronne impériale à celle d'Espagne, puis par le con-
M\RIjUER1TE de VAlOÎS. 19
nétable de Bourbon, Marguerite avait été mariée, en lo09, à son cousin Charles d'Alenron. C'était un prince peu digne d'elle sous le rapport du caractère et du mérite. Il était impossible à Marguerite d'aimer cet époux à qui on l'avait donnée, et ce vide du cœur se traduisit dans l'emblème et la devise qu'elle adopta: une fleur de souci regardant le soleil, avec ces mots : Non inferiora seciitus. (Il ne s'attache pas aux choses de la terre.) Pendant que le duc, investi de conimandéments qu'il devait à sa naissance bien plus qu'à ses talents ou à sa valeur, demeurait souvent éloigné de Marguerite, elle vivait soit à la cour do France, soit dans son château d'Alençon, dont elle avait fait un petit centre savant et littéraire, cultivant elle-même les lettres avec amour. Petite-nièce de Charles d'Orléans, le prisonnier d'Azincourt, qui charma par la poésie ses vingt-cinq longues années de captivité, elle se plaisait aussi à marcher sur les traces des vieux trouvères.
Après que François P^', son frère, fut monté sur le trône, Marguerite acquit une grande influence à la cour, où elle porta dès lors le titre de Madame. « Son discours,» dit Brantôme dans son livre des Dames illustres, «étoit tel que les ambassadeurs qui parloient à elle en étoient grandement ravis, et en faisoient de grands rapports à ceux de leur nation; dont, sur ce, elle en soulageoit le roi son frère, car ils l'alloient toujours trouver, après avoir fait leur principale ambassade ; et bien souvent, lorsqu'il avoit des grandes affaires, les remettoit à elle, en attendant sa définitive et totale résolution. Elle les savoit fort bien entretenir et contenter de beaux discours, comme elle y étoit fort opulente et fort habile à tirer les vers du nez d'eux, dont le roi di-
§0 lïISTOinK DE JKAN.NK D' ALBHET.
soit souvent qu'elle lui assistoit l)ien et lui déchargeoit beaucoup... par rindustrio de son gentil esprit et par douceur. »
François I"', qui avait dans sa sœur, pour les affaires (tubliques, une confiance bien méritée, s'ouvrait également à elle sur des sujets moins dignes de tous les deux. Il lui dissimulait sans doute ses aventures de bas lieu, son libertinage infime, mais il était moins réservé pour des désordres qu'entourait, sans les rendre moins coupables, une sorte de vernis chevaleresque et poétique. Marguerite composa même pour lui, et sous son nom, des devises galantes adressées à l'idole alors régnante, la comtesse de Cbateaubriant. Gardons-nous d'absoudre cette indulgence trop facile. Dieu n'a pas fait une morale particulière à l'usage des rois; malgré les noms adoucis et les pompeux dehors, le vice, chez les princes comme chez le dernier de leurs sujets, n'est rien de plus que le vice : et s'il existe une différence de culpabilité, elle est contre eux; car, pasteurs et conducteurs des peuples, ils sont la lumière qui doit rayonner pour le bon exemple, et non pour l'exemple du mal. Une abjecte complaisance ou une imbécile légèreté a beau farder et poétiser les royaux adultères, les rendre populaires par le chant ou le crayon, ils n'en sont pas moins des souillures que rien n'atténue devant la justice de fllistoire. Cependant, pour apprécier sainement cet excès d'indulgence fraternelle imputable à Marguerite, il convient de se reporter au milieu d'une cour non moins corrompue que brillante, oii la galanterie, pour employer le mot convenu, se mêlait à l'air que l'on respirait, où les passions princières étaient absoutes de plein droit, et même ennoblies et glorifiées.
MAHGUEIUTE DE VALOIS. 21
C'est également à ce point de vue des mœurs et des idées du temps qu'il faut juger le célèbre recueil des contes de Marguerite ,VHeptaméro)i, inspiré par le Décaméron ôeBoccdiCe, et imprimé en entier seulement après sa mort. Ces contes s'étaient multipliés, de son vivant, en copies que la cour s'arrachait, et qui faisaient ses délices. La reine-mère, Louise de Savoie, sachant que sa fille composait des Nouvelles, voulut en écrire aussi, et dans le même goût; mais quand elle eut connu celles de Marguerite, elle jeta ses essais au feu, ne jugeant pas possible qu'ils soutinssent la comparaison. Ces récits d'aventures galantes ou plus que galantes, souvent empruntés à des historiettes courantes, à des anecdotes du jour, n'avaient rien qui effarouchât les femmes du rang le plus élevé, sans excepter celles dont la conduite personnelle était exempte de blâme. Cent ans plus tard, à la cour de Louis XIÏI, il s'en fallait que le goût fût devenu plus scrupuleux, et même on y dépassait de beaucoup la naïveté gauloise de YHeplaméron. • Il est difficile de se figurer quelles obscénités se donnaient carrière dans les ballets mêlés de chant ([ui mettaient le Louvre en hesse. Même sous Louis XIV, ou voit régner encore une liberté d'idées et d'expressions (fui se fait sentir jusque chez M°^* de Sévigné, ce type achevé de la haute société de l'époque. Ses lettres qui nous étonnent quelquefois par d'étranges duretés, ou si l'on veut par d'étranges légèretés du cœur, oftrent aussi certains passages qui ne viendraient pas aujourd'hui sous la plume d'une femme. Ce n'est pas qu'il ne se publie de notre temps bien des livres plus malsains et plus danu:ereux que VHeptamëron, sous des formes différentes : mais il s'est opéré dans les habitudes gêné-
2î HÎSroiUE DE JEANN'i D'ALBRET.
jales, en faveur des convenances, un changement dont il faut toujours se féliciter. Seulement, répétons-le pour Marguerite et ses Nouvelles, ce qui serait un tort dans notre époque n'en était pas un dans la sienne.
Ce qui prouve que Marguerite regardait ses contes comme un amusement sans conséquence pour elle et pour autrui, et qu'elle n'y cherchait pas l'indécence et le scandale, c'est qu'elle mêlait à ce passe-temps, et de très bonne foi, des productions pieuses. La plus consi- 'iérable est le Miroir d'une Âme pécheresse, iongiie exi>ansion mystique en seize à dix-sept cents vers, avec cette épigraphe tirée du Psalmiste: Seigneur Dieu, crée eu moi un cœur net. Elle y ajouta d'autres poésies du même genre, VOraisuu de VAme fidèle à son Dieu, VOraison à Jésus-Christ, et quatre comédies saintes, c'està-dire des compositions dialoguées siu- la Nativité de Jésus-Christ, l'Adoration des trois Rois, le massacre des Innocents et le Désert. Celte dernière a le ciel pour lieu de scène, et des anges pour interlocuteurs. A ces sujets de piété s'associent, dans les œuvres poétitiues de Marguerite, des pièces badines ou galantes, sans que ce mélange eût rien alors qui choquât. Dans VHeptaméron même, des rétlexions morales sont souvent tirées de ces Contes, singulier chemin, il faut en convenir, pour arriver à des leçons édifiantes. Le cercle tout mondain de • lames et de cavaliers réunis pour conter et écouter tour à tour de pareilles histoires, commence la journée par assister à la messe et la finit par entendre les vêpres. Disons enhn qu'en tête de l'édition de VHeplamérou pubhée en 1559, par Claude Gruget, cet ancien serviteur de Marguerite plaça une respectueuse dédicace à la fille de l'auteur, à la re^ne Jeanne d'Albret, tant ou
était loin de voir dans cette œuvre autre chose quuri titre de gloire.
Curieux au point de vue dès mœurs de Tépoque, VHeptamëron l'est aussi pour l'histoire littéraire de France. Le style en est naturel, aisé, agréable dans ses tournures vieilhes : c'est vraiment la prose françaisf^ qui commence à se révéler dans le genre familier. Quant aux vers de Marguerite, les meilleurs tippartiennent au genre tendre, gracieux ou badin. La naïveté de la lang\ie naissante se prêtait à ce style, et souvent même il lui donne un agrément de plus : mais le genre sérieux et élevé est moins favorable à l'auteur, de même qu'aux autres poètes ses contemporains. Là. on sent que la langue est trop peu mûre, que l'expression suftisante manque à l'idée, et ne la suit pas dans son vol, «jue l'instrument est trop faible pour le son que l'on en veut tirer. Il fallait que Malherbe vînt pour créer en France la haute poésie (1).
La sœur d(^ François P^- tenait ainsi à la cour le douille rang d'un esprit charmant et d'une excellente conseillère pour les plus sérieuses affaires de l'État, quand le désastre de Pavie vint frapper la France et son souverain. Cette funeste journée, qui coûta la liberté à François P"^, coûta bien plus encore, l'honneur, à l'époux de Marguerite. Vers la fin de la l)ataille, quand la
(1) Les œuvres poétiques de Marguerite de Valois fureut imprimées de son vivant, par les soins de Jean de La Haye, <ous ce titre : Marguerite de la Marguerite des Princesses, trè.^ illustre reine de Navarre. Lyon, cliez Jean de Tournes, 1547. deux volumes in- 12. Quant à VHeptamëron, avant l'édition donnée par Claude Gruget, il en avait été imprimé une en 1538, à Paris, mais incomplète, sans nom d'auteur, et avprro fi Ire : lhj<f<nre des Amants fortunés^
ii HISIOIUE DE JEA.NNE D'AEBllET.
lutte se soutenait encore, acharnée, furieuse, autour du roi, le duc d'Alenron, qui commandait un des corps de l'armée, fut saisi d'une terreur panique ; il prit la fuite, entraînant avec lui trois à quatre cents lances, et le désastre devint complet. De retour en France, le malheureux prince, écrasé sous la douleur de sa faute et sous la réprobation générale, n'osa soutenir les regards du monde ni même la clarté du jour. Il se mit au lit et n'en sortit plus; à peine survécut-il deux mois à sa honte.
On peut croire que Marguerite fut beaucoup moins sensible à la perte d'un mari, déjà peu sympathique pour son cœur, avant de s'être déshonoré, qu'au malheur qui frappait son frère. Sa douleur fut extrême, et s'aggrava des plus cruelles inquiétudes quand on apprit que le roi, prisonnier à Madrid, rongé par l'ennui et le chagrin, languissait, malade, comme un lion en cage. Elle attendait des nouvelles de ce frère chéri avec une anxiété fiévreuse que ses paroles avaient peine à traduire : « Quiconque, » disait-elle, « viendra à ma porte » m' annoncer la guérison du roi mon frère, tel courrier, » fût-il las, harassé, fangeux et mal propre, je Tirai » baiser et accoler comme le plus propre princcî et gen- » tilhomme de France; et qu'il auroit faute de lit et » n'en pourroit trouver pour se délasser, je lui donne- » rois le mien et coucherois sur la dure, pour telles » bonnes nouvelles qu'il m'apporteroit (1). »
Mais bientôt il ne fut plus possible à Marguerite de supporter ces lointaines angoisses. Elle résohit de se rendre en Espagne, tant pour soigner, pour consoler
(1) HiïintoiiK', /ev Unnios! illustres.
MAllGlElUTli DE VALOIS. 25
son frère, que pour négocier et presser sa délivrance. Combien la route fut longue au gré de son impatience, surtout avec un moyen de transport aussi peu rapide (fue la litière où elle voyageait! Pour charmer l'ennui du chemin et épancher son cœur, elle appelait à elle la poésie, et elle composa pendant \e trajet des stances qui sont peut-être ses meilleurs vers, par le sentiment touchant qu'elles expriment (1).
S'étant embarquée à Aigues-Mortes, la princesse vint fi border à Barcelone, d'où elle prit la route de Madrid. Pour le royal captif, cette sœur bien aimée fut comme l'ange consolateur qui descend du ciel. La santé du prisonnier ne tarda pas à se rétablir, par l'effet de cette douce présence, plus encore que par les remèdes. Mais Marguerite avait une plus rude tâche à remplir auprès de Charles-Quint et de ses ministres. S'étant rendue à Tolède, où était l'empereur, elle trouva chez lui, pour traiter de la liberté du roi, un mauvais vouloir et des exigences qui exaspérèrent la dévouée négociatrice. Ne pouvant se contenir, elle alla jusqu'à dire énergiquement à Charles-Quint que, si le roi venait à mourir en Espagne, sa iiiort n'en demeurerai impunie^ ayant, lui (François P*") des enfants qui, quelque jour, deviendraient grands, qui en feraient la vengeance signalée, « Ces paroles, » dit Brantôme, « prononcées si gravement et de si grosse colère, donnèrent à songer à l'empereur, si bien qu'il se modéra et visita le roi, et lui promit force belles choses, qu'il ne tint pas pourtant pour le coup. Or, si elle parla bien à l'empereur, elle
(1) On trouvera cette pièce, à la fin du volume, dans l'exliviit que nous donuons des poésies de Marguerite.
•lit encore pis à son conseil, oîi elle eut audience: là, où elle triompha de bien dire et de bien haranguer, et avec une bonne grâce dont elle n'étoit point dépourvue. »
Cependant, arrêtée par des difficultés sans cesse renaissantes, Marguerite dut se résoudre à quitter l'Espagne sans avoir rempli toute sa mission. Un saufcdnduit lui fut donné pour sortir du territoire espagnol Mais, revenue à Madrid, afin de dire adieu à son frère, elle voulut tenter pour lui la voie d'une évasion. Le plan concerté fut trahi par un valet de chambre du roi, moins heureux et moins fidèlement servi que ne le fut, dans le même cas, Henri d'Albret. Marguerite reçut l'avis secret qu'à l'expiration de son sauf-conduit, ou devait l'arrêter et la fetenir en Espagne jusqu'à ce que François P'eût souscrit aux humiUantes conditions que le vainqueur prétendait lui imposer. Pour regagner le temps perdu à Madrid dans utie vaine tentative, ele fit en huit jours la route qui autrement en aurait pris quinze, et etteignit la frontière française le soir même où le sauf-conduit expirait.
Enfin, le captif de Madrid put à son tour revoir la France. Veuve et sans enfants, a<lmirée comme une personne accomplie, 3larguerite ne devait avoir que le choix des prétendants. Henri d'Albret avait été le vai:lant compagnon d'armes du roi : elle consentit à lui donner sa main, plutôt par convenance politique et par condescendance pour son frère que par inclination. Elle avait alors près de trente-cinq ans ; Henri en avait vingtquatre à peine. Sans doute, mis en comparaison avec le premier époux de ^Marguerite, il ne pouvait que gagner au parallèle. Avec le covu-age guerrier, il possédait, nous l'avons dit, plusieurs des qualités d'im souve-
MARGUERITE DE VAI.olS. 27
rain, mais non pas celte îleur de bonne grâce et de culture polies qui en etit fait la parure. Le mariage fut célébré à Lyon le 24 janvier 1527. Marguerite apportait à son mari l'apanage des duchés d'Alençon et de Berry et du comté du Perche: de plus, le comté d'Armagnac, un des domaines de la maison d'Alençon. L'Armagnac, compris dans le duché de Gascogne, avait pour cheflieu Lectoure. Par le comté de Gomminges, qui en dépendait, il confinait à la frontière d'Espagne. Situé entre le Béarn et le comté de Foix, il arrondissait ainsi les terres de la maison d'Albret, sans réparer, toutefois, pour sa position de maison souveraine, la perte presque entière de la royale Navarre. A la vérité, François P^' devait fournir à Henri d'Albret des secours de troupes suffisants pour la reprendre ; mais les circonstances où se trouvait la France elle-même, engagée dans des guerres qui épuisaient son sang et ses ressources, ne permirent pas de tenir cette prome.sse, et le traité de Cambrai acheva, bientôt après, de la mettre à néant. Par compensation, François l^"-' investit son beau-frère de l'important gouvernement de la Guyenne.
Si Henri d'Albret dut renoncer à Tespoir de recouvrer ce qu'avait perdu sa maison, il profita au moins du souvenir de l'imprudence paternelle, et ne négligea rien pour prévenir des envahissements nouveaux. Il mit ses villes en bon état de défense, notamment Navarreins, dont il fit une place de refuge et de stireté pour les jours de péril, prévision qui fut bien justifiée dans la suite. En même temps, il appliqua ses soins au gouvernement et à la prospérité intérieure de ses États, où les fautes et les malheurs du règne précédent avaient laissé beaucoup à faire et à réparer.
Dans cette œuvre salutaire, Henri d'Aibret ne pouvait être mieux secondé que par la princesse à laquelle il venait de s'unir. Les peuples sur qui Marguerite était appelée à régner, accueillirent avec bonheur leur nouvelle souveraine. Elle apportait avec elle un domaine considérable, une grande alliance de famille ; mais, ce qui valait encore davantage aux yeux des populations, c'était sa grâce aimable, sa bienveillante affabilité, ces dons personnels qui font tant en faveur des princes, lors même que cette enveloppe souriante ne cou\Te pas des qualités réelles comme celles dont Marguerite était douée. Elle s'appliqua, de concert avec son époux, à toutes les réformes, à toutes les améliorations dont le pays avait besoin. Organisée sur de meilleures bases, une police sévère protégea l'ordre public; l'agriculture, cette mère nourrice des peuples, et que le malheur des temps avait fait déchoir, retrouva la prospérité avec la sécurité qui lui était rendue. Des cultivateurs intelligents, appelés de diverses provinces de la France, de la Saintonge, du Berry, de la Bretagne, introduisirent des méthodes inconnues qui accrurent les produits du sol. L'industrie reçut aussi des encouragements. Dans la petite ville de Nay fut établie une fabrique de draperie qui prospéra. Bientôt ce modeste royaume, par la paix et le bien-être dont il jouissait, put faire envie à de grands empires. La capitale du Béarn vit s'élever, dans une admirable position, dominant le cours du Gave, le château qui est encore son orgueil, avec de magnifiques jardins (]ui faisaient citer la Plante de Pau à l'égal des Tuileries, quand Paris se fut enrichi, un peu plus tard, de cette royale demeure.
Cependant, même depuis son second mariage. Mar-
MARGLEIllTE DE VALOIS. 29
guérite continua de résider une partie du temps à la cour de France, visitant souvent aussi son duché d'Alençon et ses autres apanages et domaines. El.e amusait la lenteur de ses voyages par la composition de ses contes, qu'elle dictait ordinairement à une de ses dames d'honneur. Ce fut dans sa ville d'Alençon qu'elle fit imprimer, en 1531, par Simon Dubois, le Mij^oir de l'Ame 'pécheresse.
Mais la culture des lettres et les amusements de l'esprit n'occupaient pas seuls les facultés actives et intelligentes, de Marguerite. Une question plus grave surgissait alors, et d'avance elle était disposée à n'y pas demeurer indifférente. Ce courant moral que ne peuvent arrêter ni gardes , ni fleuves, ni frontières , avait apporté , de ce côté-ci du Rhin, et jusque dans Paris, les doctrines prôchées par Luther et ses disciples. Là, comme ailleurs, les principes de la Réformation trouvaient le terrain tout préparé par cette corruption dans l'Église, qui avait déjà suscité les précurseurs de Luther, les Jean Huss, les Jérôme de Prague, martyrs qui avaient laissé sur le sol la semence féconde de leurs cendres. De nombreux écrivains, dont l'orthodoxie catholique n'est pas mise en doute, attestent quels désordres, dont l'exemple venait de la Cour romaine , souillaient ouvertement le sanctuaire et le cloître. « Les dérèglements et les vices du clergé, » dit Mézeray, « montèrent au plus haut point qu'on puisse imaginer, et devinrent si publics, ({u'ils le rendirent l'objet de la haine et du mépris des peuples. » Le président de Thou n'accuse pas avec moins d'énergie ces désordres presque universels, et le scandale de ces marchés publics d'indulgences qui déterminèrent en Allemagne l'explosion à peu près inévitable.
30 HISTOIRE DE JEAXNE DALBRET.
Mathieu , dans son Histoire des derniers Troubles de la France j fournit aussi sa part d'accusations, que vient fortifier l'abbé Le Laboureur. Parlant des progrès que fit la Réformation : « Nous sommes obligés, » dit-il, « d'en accuser l'ambition et l'avarice de quelques ministres de l'Église , qui ont yiolé la dignité de leur caractè^re par un méiange injurieux de l'intérêt spirituel avec le temporel, et delà religion avec la politique. C'est un axiome confirmé par tous les philosophes, que toute corruption d'une chose bonne ^st la pire de toutes les corruptions. Et rien n'étant si saint au monde que le sacerdoce, ceux qui abusent d'une dignité si éminente sont coupables des plus g;rands maux de la rehgion, qui sont les schisi?3,es et l'hérésie, lïionstres que, j'ai tionte de dire avoir été ordinairemçnt enfantés par ^s prêtres et des religieux. (I) »
Aux premiers signes de vie que les idées de la Réformation donnèrent en France, les mesures de rigueur ne s'étaient pas fait ailendre.. Le goût de François I": pour les lettres, doi^t 911 l'a nommé le père et \Qresiaiorateur, et auxquelles il a rendu d'incontestables services, les renfermait toutefois dans les limites de l'art pour, l'art, de l'érudition, pure ou du seul agrément, et ne les admetfait pas conjme la ^^oix et l'instrument de la libre pensée. Si ce prince fonda l'Imprimerie royale, il réglementa la presse par des éclits draconiens, et fut rintroducteur de la despotique formule : car tel est notre bon plaisir. Pour ce (jui concernait la religion,
(1). Le Laboureur, additions aux Mémoires de Castelnau, dans l'éd/t^on qu'il a publiée 4e ces mémoires, Paris, 1659, deux volumes iu-folio.
MARGUEIUTE DE VALOIS. 31
ces arrêts de mort contre l'hérésie, qu'il signait au sein des voluptés et au milieu des jouissances artistiques, de la même main qui ramassait le pinceau de Léonard de Vinci, et écrivait un galant distique sur les vitraux de Chambord, ces arrêts, disons-nous, n'étaient pas chez lui l'expression du fanatisme personnel. Comme signe de l'avènement de la politique en dehors du domaine religieux, il cherchait, contre Charles-Quint, un allié sous la bannière du Croissant, ce qui nous transporte bien loin des Croisades: il s'unissait contre son ennemi catholique, aux princes luthériens de la ligue de Smalkalde; il donnait la main aux Protestants en Allemagne, tandis qu'il les poursuivait en France. Ces persécutions, de la part d'un prince dont la légèreté n'admettait guère les fougueuses passions du zèle rehgieux, étaient des concessions faites aux réquisitoires de la Sorbonne et aux clameurs de la populace ameutée. L'essence de liberté que le Protestantisme contenait en lui, blessait d'ailleurs dans François l^^' l'idée despotique hostile à ce principe, sous quelque forme qu'il se présentât. Voilà pourquoi les bûchers s'allumèrent en France au nom de la foi, pourquoi furent livrées au glaive et à la torche du féroce d"Oppède les infortunés Vaudois de Mérindol et de Cabrières, épouvantable exécution pour laquelle il n'a pas suffi de dire que les ordres du monarque furent surpris ou dépassés. Pour le décharger jusqu a un certain point de ces atrocités, il aurait fallu le châtiment exemplaire de leur auteur et toutes les réparations possibles accordées aux victimes survivantes.
L'intérêt que prit Marguerite à la plus haute question de son temps était tout disposée devenir sympathique.
n2 HISTOIHE DE JEANMil n'ALIiHKT.
Ces dévotions de forme que la cour conciliait avec la vie la moins pure, et auxquelles Marguerite, pour être fidèle à l'usage, fait participer le cercle fort léger de son Heptaméron, elles lui faisaient sans doute éprouver le besoin d'un culte plus sérieux, d'une foi réelle et pratique. Dans plus d'un de ses contes, elle mettait en scène ces dérèglements des moines et du clergé qui, de longue date, au reste, avaient défrayé la verve satirique des conteurs et des poètes. On est même étonné de voir avec quelle hardiesse, en plein moyen âge, ils prenaient les clercs et les moines pour but de leurs traits mordants. Lors de la guerre des Albigeois, les troubadours avaient embrassé la cause de ces proscrits et du malheureux comte de Toulouse, contre la croisade impitoyable qui avait pour bras temporel le sanguinaire Simon de Montfort. Dans le pays dont Marguerite était la reine, ces traditions devaient se fortifier du grief récent qu'une odieuse spoliation y avait laissé. Dès les premières rigueurs exercées contre les partisans de la Réformation, vers 1523, Marguerite avait témoigné en leur faveur une active compassion. « Cette » douce princesse,» dit un écrivain du temps, « n'eut » rien plus à cœur, pendant neuf à dix ans, qu'à faire » évader ceux que le roi vouloit mettre aux rigueurs de » la justice; souvent elle lui en parloit, et à petits » coups tâchoit d'enfoncer dans son âme quelque pitié » des Luthériens, (i) » Parmi beaucoup d'autres, le crédil de Marguerite s'employa pour Clément Marot, qu'elle ^ était attaché avec la qualité de valet de chambre. Le poète aventureux et frondeur, dénoncé notamment pour
(1) Florimond de Rgemoud^ Histoire de VHérésie.
avoir mangé du lard en carême, lui dut sa mise eri liberté.
Marguerite avait fait traduire par Guillaume Farvi ou Petit, évêque de Sentis et confesseur du roi, les prières latines de l'Eglise. Ce Missel français, qu'elle répandit à la cour, y fut accueilli avec faveur comme une curiosité attrayante; mais il intervint, contre le travail novateur, une censure religieuse et un arrêt du Parlement. La Sorbonne osa lancer une condamnation contre l'œuvre de la princesse elle-même, le Miroir de l'Ame pécheresse, réimprimé à Paris en i 535, et où ce tribunal crut voir des propositions suspectes. François I"', dans son affection pour sa sœur, fut loin d'approuver cette hardiesse et exigea une rétractation. La Sorbonne s'excusa en alléguant que ^ou^Tage avait paru sans nom d'auteur et sans l'approbation de la faculté de théologie.
Animés par le fougueux Noël Béda, recteur de celte faculté, les régents et les écoliers du collège de Navarre avaient joué une farce satirique où la protectrice des hérétiques était travestie en furie d'Enfer. François I'"' envoya les archers de sa garde pour arrêter les coupables, qui accueillirent à coups de pierres les gens du roi. Heureusement pour eux, celle qu'ils avaient si gravement insultée demanda et obtint leur pardon. Toutefois, Noël Béda, le premier coupable, fut enfermé au Mont-Saint-Michel, où il mourut. En 1532, le gardien des Gordeliers d'Issoudun, dans cette province du Berry que Marguerite comptait parmi ses apanages, avait poussé la violence de ses emportements jusqu'à dire qu'elle était luthérienne, et digne, comme telle, d'être jetée , à l'eau. François ordonna que ce moine subît le
3i HISTOIBE DE JEANNE D'ALBRET.
même supplice qu'il avait osé réclamer contre la princesse : encore cette fois, Marguerite pardonna généreusement, et fit accorder à l'insulte ur grâce de la vie.
^ais un funeste incident vint paralyser, près de la cour de France, le bon vouloir de Marguerite envers la Réformation et ses adeptes. A Paris, un matin, vers la fin de 1534, on lut sur la porte des églises et en d'autres endroits, des placards virulents contre l'Eucharistie, que des mains inconnues y avaient affichés pendant" l£| nuit. La fureur popidaire cria vengeance : le roi lui sacrifia six malheureux qui furent brûlés vifs su^' la place de l'Estrapade. 3ïarguerite vit dès lors son crédit baisser à la cour du Louvre, et, retirée dans ses États, elle les (quitta peu depuis cette époque.
C'était tantôt à Pau, tantôt à Nérac ovi à Clairac que la reine à^e Navarre faisait sa v.ésidençe habituelle. Là, elle put témoigner plus à l'aise les dispositions dont el e était animée en faveur des opinions nouvelles. Ce fut près d'elle que s'enfuit Marot, compromis dans l'aÇfaire des placards et encore une fois gravement menacé. Vers le même temps (1534), Calvin, au débi^t de sa carrière, mais déjà en butte à des poursuites à cause d'un discours prononcé publiquepient, eut recours à cette bienveillante hospitalité. Mélançhton, dans les voyages où il allait semant le grain réformateur, trouva à la cour de Marguerite un accueil non n;ioins favorable. Là aussi se réfugia Etienne Dotet, que le bûcher devait ressaisir plus tard, sans que l'érudit profond obtînt gçâce chez lui en faveur de l'héréti :ue. Port ouvert à tous ceux qu'avait compromis la liberté de leurs
opinions, la cour navarraise rerut aussi Le Fèvre
d'Etaples, autre savap.t dç.s plus distingués de ce temps,
et Gërdrd Roussel, que Marguerite pourvut de l'abbaye dé Clàirac. fae mêihe que Le Fèvre d'Ëtaples , Gérard Roussel â'àvait pas rompu formellement avec l'Eglise catholique. Sans arborer ouvertement le drapeau de la Réforme, il se coritentait de placer au-dessus des dogmes romaîiis la pure lumière de l'Evangile. Le charitable usage auquel il appliquait le revenu de son bénéfice le faisait d'ailleurs aimer et bénir. Nommé évêque d'Oléron, il vit encore grandir son influence, d'autant que Ton établissait une comparaison tout à son avantage entre sa conduite et celle dun prélat voisin, Jacques de Foix, évAijue de Lescar, peu fidèle aux devoirs de son état. Les ménagements conservés par Gérard Roussel n'étaient pas inutiles auprès des esprits, qu'aurait effarouchés une brusque rupture avec lEgUse; irieîis ils encoururent le blâriie de Luther, ennemi de ces atermoiements et de ces transactions timides.
Marguerite elle-même, quelle (juefCit sa sympathie pour les doctrines réformées, s'arfêtait, par égard pour le roi son frère, devant une abjuration avouée de la foi romaine. Du reste, elle se rapprochait de plus en plus des Protestants. Elle composait une foule de chansons et de poésies spirituelles sur des textes du Nouveau- Testament; elle s"apphquait assidûment à la lecture de 1^ Bible. A Elie Bertrand, son historiographe, elle recommandait de ne laisser aucun jour « sans avoir » attentivement va(|ué à la lecture de quelques pages » de ce livre sacré qui, arrosant nos âmes delà liqueur » céleste, nous sert de préservatif contre toutes sortes » de maux et de tentations diaboliques (1). » Comme
il) Olhagaray, Histoire de Foix, Béant et Navarre,
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sujet de plaisir et d'édification tout ensemble, la reine faisait représenter ces comédies sacrées dont elle était l- auteur, et qui ressemblent beaucoup aux mystères de nos vieilles origines théâtrales. Elle écoutait le prêche, et la Cène même, disait-on, était célébrée dans les souterrains du château de Pau; en un mot, de la Protestante, il ne manquait guère à Marguerite que le nom.
Aux hommes que nous avons cités dans son entourage, il faut ajouter plusieurs écrivains et Uttérateurs qui portaient auprès d'elle, comme Marot, le titre de valet de chambre : Bonaventure Des Perriers, le conteur satirique; Claude Gruget; Antoine Du Moulin; Jean de La Haye, dit Silvliis; une élite de beaux esprits les mieux enlaugagés de cette époque. Avec eux la princesse aimait à prolonger de doctes entretiens, à rimer et poétiser, si bien que sa chambre était, comme on disait, un vrai Parnasse, en même temps qu'un foyer d'opinions religieuses dont l'action ne se bornait pas à sa petite cour.
Malheureusement, sous l'un comme sous l'autre point de vue, les inclinations de Marguerite n'étaient pas partagées par le roi son mari. A une certaine rudesse d'humeur naturelle chez Henri d'Albret, se joignait le mécontentement que lui causaient ces rapports familiers entre la reine et son entourage littéraire. Etranger à des raffinements si subtils, le roi de Navarre ne pouvait comprendre cette espèce de communion intellectuelle, établie par famour des lettres et des jouissances de l'esprit. Marot, surtout, lui portait ombrage et fut, de sa part, l'objet de certaines suspicions jalouses. Les poètes sont souvent indiscrets; le gentil Marot l'était plus que beaucoup d'autres; il célébra dans ses vers
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une Sœu)' d'alliaiice qui paraît bien n'aA^oir été autre que Marguerite. Cette expression de sœur d'alliance désignait une sorte de parenté spirituelle que reconnaissaient et consacraient les traditions des vieilles cours d'amour. L'histoire sérieuse est unanime à repousser les imputations que la malignité, l'envie et la haine ont voulu tirer de ces relations de princesse à poète ; mais il ne fallait pas que l'ombre même d'un prétexte leur fût donnée. La prudence aurait voulu que la bonté indulgente et aimable de Marguerite ne favorisât pas une hardiesse dont la calomnie pourrait s'emparer.
Outre ce motif de mécontentement, Henri d'Albret ne voyait pas avec satisfaction le foyer religieux établi dans ses Etats. Malgré le grief trop fondé de sa maison contre le pouvoir de Rome, il reculait devant ce mouvement à la tête duquel se plaçait la reine ; il s'alarmait de cette initiative qui se manifestait dans sa propre cour, et craignait que son alliance avec la France ne vînt à en soufTrir. L'une et l'autre cause d'irritation s'unissant ensemble chez Henri d'Albret, il se livrait souvent contre Marguerite à des emportements peu dissimulés. « Il la traitoit très-mal, » dit Brantôme, « el eût encore fait pis sans le roi François son frère, qui parla bien à lui, le rudoya fort et le menaça, pour honorer sa femme et sa sœur, et le rang qu'elle tenoit. » Un ministre de la Réforme faisait un jour le prêche dans la chambre de la reine. Henri d'Albret en fut prévenu, et il s'en vint aussitôt fort courroucé; mais quand il entra cïiez Marguerite, elle avait fait échapper le ministre par une autre issue. Ce fut sur sa femme que Henri déchargea sa colère : il s'emporta jusqu'à
lui donner un soufflet, en lui disant : « Madame, vous » voulez trop savoir. » Cette brutale violence était de nature, bien plus que le fait qui l'avait amenée, à provoquer l'indignation et les vifs reproches du monarque français. Henri d'Albret, mal pajé de cet excès de zèle, n'y retomba plus. Peu à peu, JMarguerite parvint à gagner sur son mari assez d'empire pour (]u'il s'associât aux pratiques religieuses qu'elle suivait en dehors du culte romain; elle l'amena juscju'à chanter des psaumes, écouter le prêche et assister à la Gène.
Cependant, Marot et Calvin jugèrent prudent de quitter la cour de Navarre. Ils se retirèrent d'abord près de Renée de France, duchesse de Ferrare, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne. Sur la terre itaUenne, cette princesse était une autre Marguerite de Valois, par la protection active qu'elle accordait aux Protestants, comme par son amour pour les lettres. Cette protection, elle devait la continuer ouvertement en France quand, dans la suite, elle y fut de retour, après la mort d'Hercule II, son mari. Néanmoins, les deux proscrits ne séjournèrent pas longtemps à cette cour, trop voisine de Rome ; la Suisse et Genève leur ofTrirent un asile plus assuré.
Marguerite même était, auprès de François P^-, l'objet d'activés et perfides dénonciations. Au premier rang de ses ennemis était le connétable de Montmorency. Une fois, la violence de son inimitié, se donnant carrière, provoquait des rigueurs contre les fauteurs de la Réforme, sans excepter ceux que renfermait la cour, et ne craignait pas de désigner en tête la reine Marguerite : « — Ne parlons pas de celle-là, » répondit le roi, « elle m'aime trop; elle ne croira jamais que ce
MARGUERHE DE VALOIS. 39
» que je croirai, et ne prendra jamais de religion qui » préjudicie à mon Etat. » Néanmoins, pressé par tani de clameurs, il se crut obligé de mander sa sœur à Paris, pour qu'elle eût à se défendre. Aussitôt, elle partit, accompagnée du seigneur de Burie, lieutenant de Henri d'Albret dans son gouvernement de Guyenne. Elle se présenta devant un juge que l'amitié fraternelle lui rendait peu redoutable; elle lui répondit en catholique et obtint aisément gain de cause contre ses accusateurs.
Depuis ce voyage, elle se montra, même dans ses États, beaucoup plus circonspecte en ce qui touchait la religion. Pourtant, elle resta en commerce de lettres avec Calvin, et elle encouragea Marot, revenu de son exil, à traduire les Psaumes en vers, d'après la version littérale du docteur Vatable. Lorsque cette traduction parut, elle n'eut pas moins de succès que n'en avait obtenu, quelques années auparavant, le Missel en langue vulgaire. On entendait chanter ces psalmes français comme les chansons et les noëls en vogue ; mais, cette fois non plus, la mode et l'attrait de la nouveauté ne tinrent pas contre une sentence de la Sorbonne. Marot vit ses Psaumes condamnés, et dut se réfugier encore sur la terre étrangère, d'où il ne revint plus. Quant aux Protestants, l'arrêt de la Sorbonne ne fut, à leurs yeux, qu'un mérite de plus pour la traduction de Marot. Adoptée par les églises réformées, elle y resta en usage, malgré son langage vieilli, jusque dans la seconde moitié du siècle suivant, où elle fut rajeunie par Valentin Gonrart, de l'Académie française, pour les cinquante premiers psaumes, et pour les autres, par Julien Le Paulmier, de Gaen, et Antoine de
50 HlJjTOJKE DE JEA.NNL D AJJJHti.
I.a Bastide, d'autres disent par Saurin, avocat à Nîmes ; travail qui parut en 1677. On avait chanté d'abord les {tsaumes français sur des branles . sur diîs airs populaires, auxquels on les adaptait tant bien que mal ; mais bientôt Guillaume Franc et Claude Goudimel composèrent, pour le culte sacré, leurs graves et sévères mélodies, fort supérieures à la poésie de 31arot et qui lui ont 'survécu de beaucoup, puisqu'elles se conservent encore (1).
Sans doute Marguerite garda toujours au fond du cœur (sa correspondance avec Calvin en témoigne) les sympathies qu'elle avait montrées en faveur de la Réformation. Il est certain, cependant, (jue sa fin fut catholique. Suivant un auteur que nous avons déjà cité, Florimond de Raemond, elle affirma qu'elle ne s'était jamais séparée de l'Église, disant que ce qu'elle avait fait pour les Réformés « procédait plutôt de la com- )» passion, que d'aucune mauvaise volonté pour la re- » ligion de ses pères. » Elle mourut au château d'Odos, près de Tarbes, le 21 décembre 1549. un peu moins de trois ans après son frère, dont la perte l'avait frappée au cœur. Elle emporta les regrets et les larmes du peuple par qui, durant sa vie. elle avait fait constamment bénir son nom.
Sans contredit, Marguerite de Valois otlre une aes
(1) (juillaume Franc publia son travail à Strasbourg, eu 1545. Ce fut en 1565, à Paris, que Claude Goudimel lit paraître ses Psalrnes de David, mis en musique en quatre parties en forme de mottets. Goudimel ne fut pas seulement le musicien de la foi réformée, il en fut aussi un des martyrs. Il périt en août 157:2, dans le massacre de Lyon, qui ne resta pas au-dessous de la Saint-Bartliélemy [larisiPTiu.-.
MARGUKIUTK DK VAI.(>i>. U
phvsioiioniies les plus intéressâmes à étudier, dans ce siècle (lui en a produit un si grand nombre. Nous venons de le dire, elle fut bénie et pleurée, ce qui est le plus grand éloge k faire des souverains. Sa main était généreuse comme son esprit était bienveillant et doux. « Personne, » disait-elle, « ne doit s'en aller triste et » marri de la parole d'un prince. » Elle répétait souvent aussi que « les rois et les princes ne sont pas les maî- » très et seigneurs des pau\Tes, ains (mais) seulement » des ministres que Dieu a établis pour les secourir et » consoler. » Entre autres témoignages de sa charité, on lui doit la fondation de l'hôpital des Enfants-Rouges, à Paris. Si, pendant son règne et celui de son mari, leurs États furent paisibles, florissants, bien gardés contre l'Espagne, Marguerite a droit à une part dans cette gloire. Sa vive intelligence fut ouverte à toutes les idées ([ue remuait une des époques les plus fécondes dans l'histoire du génie humain. Son amour du savoir, porté à Textrême. ne se dégageait pas toujours 'le certaines superstitions de son temps, témoin la circonstance (lui détermina, dit-on, la maladie dont elle mourut, un froid qu'elle prit en observant une planète « qui paraissait alors sur la mort du pape Paul IIÏ. )• L'n jour qu'une des dames de sa maison expirait, on \-it la reine immobile auprès du lit funèbre, l'œil attaché sur ce corps déjà presque glacé, épiant l'instant précis où le dernier soupir s'exhalerait, pour saisir au passage quelque bruit de l'âme qui prend son vol. Ainsi s'alliaient chez Marguerite les agréments de la l>elle diseuse qui charmait la cour peu sévère de François I«^ et la curiosité de la chercheuse hardie qui creusait les plus graves et les plus profondes abstrac-
ia HISTOIRE T)E JEANNE D'ALBRET.
lions. Cette hardiesse avait pourtant sa timidité, comme on le voit par la position ambiguë où flotta constamment Marguerite en matière de foi, évidemment protestante par ses sympathies, par ses liaisons, par beaucoup de ses actes, et, d'une autre part, n'osant rompre formellement avec l'Église romaine: ayant, de cette manière, deux religions, celle-ci pour son for intérieur, celle-là pour le monde. A l'entrée de cette carrière de la révolution religieuse qui s'ouwait, Marguerite ne crat pas pouvoir s'y engager résolument, et s^arrêta sur le seuil.
Cette attitude indécise, cette profession extérieure d'une foi qu'elle n'avait pas, a été contre Marguerite le sujet de reproches qu'il est difficile d'écarter entièrement, malgré les aimables et belles qualités dont elle fut ornée. Au-dessus de toutes les considérations humaines, il existe des principes qui n'admettent pas de capitulations ni d'atermoiements. Entre ce tort de Marguerite et celui que les mêmes principes condamnent, plus grave encore, chez Henri IV, l'histoire élève et fait rayonner un immortel exemple : ce fut la fille de l'une, la mère de l'autre, cette illustre Jeanne d'Albret qui va nous occuper maintenant.