PREMIERE PARTIE
DEPUIS LA NAISSANCE DE JEANNE D'ALBRET JUSQU'a SON AVÈNE- MENT AB TRONE DE NAVARRE.
Jeanne d'Albret naquit à Pau le 7 janvier 1528. Elle fut le premier enfant issu du mariage de Henri d'Albret et de Marguerite de Valois, et le seul qui leur fut conservé. Deux autres filles moururent en naissant ou avant de naître, et un fils, né en 1530, ne vécut que deux mois. En apprenant qu'une fille était née au roi de Navarre, les Espagnols de la frontière s'écrièrent, par une allusion injurieuse aux deux vaches qui figuraient dans les armes de Béarn, comme emblème de richesse pastorale : « Miracle î la vache a fait une bre- »' bis (1)! » L'avenir ne devait pas justifier cette quali-
(1) Milagro! la vaca hizo una oveja.
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ficatioii dérisoire. Dieu mit dans cotto brebis, pour les épreuves qu'il lui réservait, la force et le courage de la lionne.
Avec une mère qui était un des ornements du monde intellectuel de son temps, et qui lui avait transmis les éminentes facultés de son esprit, l'éducation de Jeanne ne pouvait être ni négligée ni stérile. Ce ne fut pas cependant sous les yeux de sa mère qu'elle fut élevée. On rappelait la mignonne des rois, parce que son berceau fut placé entre deux trônes, celui de son père et celui de son oncle François P»"; mais elle fut pour celuici un objet de calcul plus encore que d'affection. François P"" avait sacrifié, par le traité de Cambrai, les intérêts de la maison de Navarre, qu'il s" était engagé à soutenir contre l'Espagne. Il craignit que Henri d'Albret, se voyant ainsi abandonné, ne se rapprochât à son lour de cette puissance son ancienne ennemie. La prévoyante habileté de Charles-Quint convoitait d'avance pour l'héritier du trône espagnol la future héritière de la couronne de Navarre. Cette enfant au berceau. (i\ie se disputaient les lointaines prévisions de la raison d'Etat, dut rester comme un gage entre les mains de François: les parents de Jeanne, moins heureux sous ce rapport (lue les plus pauvi'es de leurs sujets, ne pureni se refuser à une exigence douloureuse pour leur cœur. Les vues égoïstes de la politique furent plus fortes chez François que son amitié pour sa sœur, dont la tendresse pourtant n'en fut pas refroidie. Jeanne n'avait que deux ans et ({uelques mois lorsque sa mère fut obligée de la laisser au Plessis-les-Tours, ce château où semblait errer encore la sombre figure de Louis XI, et qui était destiné pour demeure à la jeune princesse. Au moins.
>lar;^uerite j^arda le droit de choisir l"r. pcrrioimcs (\\i\ seraient chargées de l'éducation de Jeanne, et eUe put ainsi, quoique de loin, y présider.
Cette éducation fut solide, forte, sérieuse, fondée sur l'aUiance intime de l'instruction et de la vertu. Aux soins des femmes éprouvées que Marguerite avait mises auprès de la royale enfant, elle associa comme précepteur Nicolas Bourbon, homme non moins vertueux quérudil, savant helléniste, et qui a laissé des poésies latines (1). Avec cet habile instituteur, la tille de Marguerite acquit la connaissance des langues classiques, ainsi que des lettres françaises. Tout en formant l'esprit de Jeanne. Nicolas Bourbon sut également former son caractère, modérer son naturel quelquefois trop vif, lui apprendre que les princes régneraient mal sur autrui, s'ils ne commençaient par régner sur euxmêmes. En ce qui touche la reUgion, les principes réformés furent, en réalité, ceux dont l'enfance de Jeanne fut nourrie, bien qu'on relevât , pour la pratique extérieure, selon le culte du roi et de la cour de France, auquel Marguerite elle-même n'avait pas cru possible de renoncer. Quoique la reine de Navarre eût été obligée de consentir à une séparation pénible, elle n'était |)as une inconnue pour sa fille, qu'elle venait voir sou-
(1) Nicolas Bourbon dit Vandea, né à Vandeuvre, près de Bar-sur-Aube, en 1503, et mort en 1550. Il a publié huit livres d'épigrammes latines intitulées, Nugœ, Paris, 1533, et une Pœdologia, recueil de distiques moraui:, Lyon, 1536. Il ne faut pas le confondre avec son neveu, Nicolas Bourbon, dit le jeune, savant professeur et poète latin aussi, connu surtout par une belle pièce de vers sur l'assassinat de Henri IV {Dirœ in parriddam), et qui fut un des premiers membres de l'Académie française.
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vent, et qui apprenait à l'aimer et à l'admirer tout ensemble. Avec ces leçons substantielles et vivifiantes que n'altérait pas la légèreté d'un monde corrompu et frivole, la jeune princesse croissait en raison et en jugement comme en instruction. Les principes déposés dans son âme furent une armure morale qu'elle retrouva plus tard, aux jours de la lutte et de l'adversité.
Aux vues ambitieuses de Charles-Ouint sur l'héritière de Navarre, François P"^ opposait un autre projet d'alliance : il destinait sa nièce à Antoine de Bourbon- Vendôme. Issue de Robert, sixième fils de Saint-Louis, cette branche de la tige royale avait pris le nom du fief de Bourbon, apporté à Robert par mariage, et qui, simple baronie dans f origine, fut érigé, l'an 1327, en duché-pairie. Divisée en plusieurs rameaux, elle avait pour chef le duc de Bourbon-Montpensier, si connu sous le nom de connétable de Bourbon, lors de la défection de cet illustre capitaine, acte bien coupable sans doute, mais provoqué par la haine et les persécutions de la reine-mère, furieuse d'avoir vu dédaigner ses scandaleuses avances. Après le connétable, mort sans postérité, ce fut Charles de Bourbon-Vendôme, père d'Antoine, qui devint le chef de la maison. Sa conduite effaça la défaveur que l'action fatale de son parent avait fait peser sur le nom qu'il portait. Pendant la captivité du roi en Espagne, Charles de Vendôme pouvait, en qualité de prince du sang, aspirer à la régence: il l'avait laissée à la reine-mère, abnégation qui méritait d'être reconnue. Elle le fut en effet par l'érection du comté de Vendôme en duché, et ensuite par le choix que fit François l^^ pour sa nièee. D'ailleurs, le mariage de Jeanne d'Albret avec Antoine de Bourbon devait con-