TROISIEME PARTIE
conseils secrets, on alla bien plus loin. On peut présumer ce qui dut, en effet, se passer entre Catherine de Médicis et le bourreau des Pays-Bas.
D'après Adriani , continuateur de l'Histoire de Guichardin, et dont le président de Thou loue l'exactitude, il serait constant que l'on délibéra « sur le moyen de délivrer la France des Protestants, qui étaient regardés comme un mal contagieux ; et qu'enfin on se rangea au sentiment du duc d'Albe, qui, à ce qu'il prétend, était celui de Philippe. C'était d'abattre les plus hautes têtes, de suivre les Vêpres siciliennes, et de massacrer tous les Protestants, sans exception. » Dès ce moment (juin 1565), ce fut donc l'horrible projet exécuté en 1572, qui fut décidé, sous réserve d'attendre l'occasion la plus favorable.
Certains mots tombés de la bouche du ministre espagnol étaient assez significatifs dans leurs expressions figurées. Un des témoins qui les recueillirent fut celui dont on se serait défié le moins : le jeune prince de Béarn, qui n'avait pas encore douze ans accomplis. Catherine de Médicis, qu'il amusait par ses saillies et sa vivacité, le laissait quelquefois assister aux entretiens politiques les plus sérieux, ne le croyant pas capable d'y prêter la moindre attention. Un jour que Henri jouait dans la pièce où se traitaient ces graves questions, et qu'il ne semblait s'en occu| er nullement, quelques mots frappèrent son oreille. Il entendit le duc d'Albe répéter « qu'une tête de saumon vaut mieux que mille têtes de grenouilles. » C'était un de ses adages famihers. Le sens de l'allégorique maxime ne put échapper à la jeune intelligence de Henri de Bourbon. En écrasant les hérétiques, le duc d'Albe voulait
qu'avant tout l'on se débarrassât des têtes élevées, des personnages éminents. Frappé de ces paroles et des développements qui les suivirent, le fils de Jeanne d'Albret ne laissa rien paraître, mais il se réserva d'en faire son profit. Il y avait à la cour un des hommes le plus justement investis de la confiance de sa mère, M. de Calignon. Dès que Henri de Bourbon put lui parler sans témoins, il lui raconta ce qu'il avait entendu. Sans perdre de temps, Calignon prévint la reine de Navarre. A son tour, elle s'empressa d'avertir le prince de Condé, l'amiral et les autres principaux chefs du parti, qui purent ainsi se mettre sur leurs gardes.
La santé de Jeanne d'Albret étant rétablie, elle alla, accompagnée de sa fille, rejoindre la cour à Bordeaux. Combien elle fut heureuse de revoir un fils qui, si eune, venait de rendre un tel service à sa mère et à ses amis! Il n'y avait pas jusqu'aux Espagnols qui ne pouvaient s'empêcher de témoigner tout ce qu'ils auguraient, ([uoique bien à regret, sur l'avenir de cet enfant. Jeanne désirait vivement qu'il ne la quittât plus. Elle le redemanda à Charles IX, lui assurant qu'elle ne voulait que l'élever « dans le respect et la fidélité qu'il devait au roi son seigneur. » Pour Charles, âgé alors de quinze ans, Henri de Bourbon n'était qu'im compagnon de jeux qui, quoique plus jeune, osait parfois lui tenir tête. Une fois, par exemple, dans ce voyage, le prince de Béarn tirait à l'arc avec lui et Henri de Guise, qui était du même âge que le roi. Le jeune duc de Guise savait son métier de courtisan : quand il avait touché le but, il ne se prévalait pas du droit de tirer le premier, que lui donnait cet avantage, et le cédait à Charles. Le prince de Béarn, ayant été vainqueur,
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n'eut pas la même déférence et il usa de son droit. Violemment enclin à la colère, et déjà piqué du succès de son jeune compagnon, le roi banda son arc et le visa. Prompt comme Téclair, Henri de Bourbon fit de même et visa le roi. Furieux, Charles IX quitta la partie, et fit infliger au prince de Béarn l'humiliation d'un châtiment réservé d'ordinaire au premier âge. Probablement, le jeune roi ne tenait pas beaucoup à garder près de lui ce camarade peu docile ; aussi accéda-t-il à la deman<le de Jeanne d'Albret.
Mais ce consentement n'eut pas l'approbation de la reine-mère. Ainsi que François I^^ avait voulu que Jeanne d'Albret, héritière de la couronne navarraise, fût élevée en France et sous sa main, Catherine était bien aise qu'il en fût de même pour le fils de Jeanne, surtout d'après le caractère vigoureux qu'il annonçait. Elle voulait amortir et annuler en lui ces qualités naissantes, si elle ne pouvait les exploiter à son bénéfice; elle avait, à cet égard, des moyens qui lui avaient trop bien réussi auprès du père, et qui auraient probablement égal succès auprès du fils. Quel scrupule était capable d'arrêter la femme qui, pour s'assurer la conservation de son empire, ne craignit pas d'inoculer la corruption à ses propres enfants ? Néanmoins, Catherine ne put se dispenser de ratifier provisoirement le consentement du jeune roi : « — Eh bien, Madame, » dit-elle à Jeanne d'Albret, « je veux bien encore une » fois me décharger sur votre foi et sur votre parole » du repos de la France. » — « Madame, « répondit la reine de Navarre, « c'est m'honorer beaucoup que » de m'engager à vous servir à un tel prix. Je vous » supplie aussi de croire que je ne manqueiai jamai-
» à ce que je dois au roi mon seigneur et à Votre Ma- » jesté, et qu'il n'y aura que la ruine visible et cer- » taine de ma maison qui me donnera d'autres pen- » sées, »
Par ces dernières paroles, la reine de Navarre faisait une réserve prudente, et qui se trouva, plus tard, assez justifiée par les événements.
Emmenant donc ses deux enfants avec elle, Jeanne partit pour Nérac, afin d'y précéder le roi, qui lui avait promis d'y venir. Dins ce modeste chef-lieu du fief des sires d'Albret, la cour de France trouva une reine qui la reçut de manière à soutenir l'éclat de ce titre. Les fêtes ne durèrent pas moins de quatre jours. Catherine de Médicis, qui avait décidé avec le duc d Albe la perte des Calvinistes, aurait mieux aimé gagner Jeanne que de l'envelopper dans cette proscription. Elle lui prodigua les paroles d'amitié, les promesses, les flatteries, toutes ces démonstrations coutumières, que les révélations de Bayonne faisaient encore mieux apprécier à la clairvoyante princesse. Ces amorces furent inutiles; aussi, quand Jeanne réclama, relativement à son fils, l'exécution de la parole du roi, rencontra-t-elle des fins de non-recevoir suggérées et dictées par la reine-mère. Elle prit alors le seul moyen qui lui restât : ce fut de suivre le roi, avec lintention secrète et bien arrêtée de saisir la première occasion pour faire prévaloir son amour et ses droits de mère. Elle partit donc avec la cour, quand Charles IX se dirigea vers Moulins, où il devait s'arrêter encore, avant de retourner à Paris.
Ce voyage fut bien pénible pour Jeanne. Sur le passage du roi, les Réformés, placés sous le couteau, essayaient en vain de faire entendre leurs doléances. Les