‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 44 sur 140 · TROISIEME PARTIE, 1562-156S · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE, 1562-156S

Catholiques exaltés poussaient des cris de mort contre leurs adversaires; ils montraient empreinte sur leurs églises la trace des destructions qui avaient marqué la guerre civile. Ces saints brisés, ces mutilés de pierre sur qui les Calvinistes avaient vengé des victimes animées et vivantes, on leur prêtait une voix pour crier contre les destructeurs sacrilèges. Sous limpression de ces clameurs furieuses et de ces tristes tableaux, et encore mal formé à la dissimulation, Charles IX n'épargnait pas à Jeanne d'Albret les reproches sur les excès auxquels une réaction ardente avait entraîné ses coreligionnaires. La reine de Navarre s'était assez fortement élevée, dès l'abord, contre ces violences; elle était donc fidèle à elle-même quand elle répondait en les réprouvant de nouveau. Elle aurait pu rappeler les longues persécutions et les massacres barbares qui les avaient précédés, mais elle s'était imposé une modération et une prudence qui lui firent subir patiemment ces douloureuses mortifications.

Parmi les populations, le voyage royal avait aigri les haines plus qu'il ne les avait calmées : c'est assez l'ordinaire de ces visites que les princes font dans leurs États en des circonstances pareilles, même quand ils sont animés, eux et tous leurs conseils, des intentions les plus justes. A Moulins, les chefs des deux partis étaient convoqués au nom du roi, pour se rapprocher et se donner la main, s'il était possible. Ils vinrent en effet à ce rendez-vous, sauf le jeune duc de Guise, qui persistait à faire peser sur Coligny une complicité odieuse, et refusait de se rencontrer avec lui. Le chancelier de L'Hôpital, promoteur de cette tentative de conciliation, fit entendre les plus éloquentes paroles en

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faveur de la concorde et de la tolérance, en faveur de la patrie commune, en proie à tant de maux. Pour répondre à ces pressants appels, pour obéir à l'ordre^ royal, les mots de paix et iïunion furent prononcés des deux parts , mais sans que personne se trompât sur les sentiments de ses adversaires ni sur l«^s siens propres. Les Calvinistes savaient à quoi s'en tenir sur les projets médités dans Tombre. Catherine de Médicis ne songeait qu'à Toccasion opportune pour accomplir ce pacte sanguinaire. Elle avait cru même la trouver dans l'entrevue de Moulins; mais les chefs protestants n'auraient pas été pris au dépourvu. Jeanne d'All)ret avait amené avec elle une suite imposante, (pie son rang autorisait; Condé, Coligny étaient entourés d'amis nombreux et résolus, et lexécution du pacte de Bayonne dut être ajournée à d'autres temps.

De ^loulins, la cour revint directement à Paris: mais Jeanne d'Albret voulut passer par son duché de Yendôme, oii les hommes investis de l'autorité étaient les premiers factieux, et animaient, au lieu de les calmer, les fureurs populaires. Malgré cett(.' etlervescence , Jeanne se présenta sans autre défense que son courage. Gabriel Miron, cet indigne dépositaire du pouvoir, eut rimpudeiii-e décrire au duc de Montpensier qu'elle arrivait avec (juinze cents hommes de cavalerie pour surprendre Orléans, Blois, Amboise et Tours, et il demanda que le peuple et le.-; communes fussent appelés par le tocsin à courir sur la reine de Navarre. Refusant tout prétexte à ces odieusi^s fables, Jeanne parut dans le Vendômois avec douze gentilshommes pour seule escorte, et le cortège paisible des dames et demoiselles de sa maison. Celte intrépide conlianco produisit un

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grand effet sur les esprits, et la seule présence de la princesse, ses visites dans les diverses parties du duché, firent plus pour rétablir le calme que n'aurait fait le déploiement d'une force nombreuse.

Jeanne arriva enfin à Paris. Outre son amour pour son fils, d'autres raisons Tavaient décidée à ce voyage. Le cardinal de Bourbon, lors du mariage de son frère, et pour faciliter cette alliance, avait abandonné à An-' toine sa part de droits sur le duché deVendôme. Henri II l'avait indemnisé de cette concession par de si riches bénéfices (jue ses revenus n'étaient pas inférieurs à ceux de sa belle-sœur. Néanmoins, aussi flottant, aussi faible, aussi accessible aux mauvaises influences que l'avait été l'époux de Jeanne d'Albret, et, comme lui, cédant à une ambition étroite et crédule, le cardinal de Bourbon se laissa persuader par les Guises de revendiquer la possession dont il s'était formellement départi. La question religieuse venait sanctifier cette mauvaise querelle et devait — on l'espérait , du moins, — la faire triomphe]*. Mais l'iniquité de cette prétention était tellement évidente, que ce moyen même fut vainement mis en jeu, et la magistrature, fidèle à sa mission, sanctionna par son arrêt un droit déjà incontestable.

Une autre affaire intéressait Jeanne d'Albret non moins vivement, peut-être plus vivement encore, car ici l'honneur était en question. Une jeune parente, Françoise de Rohan, sa cousine-germaine, s'était vue trompée de la manière la plus indigne par le duc de Nemours. Une promesse de mariage écrite, des fiançailles célébrées, avaient été lâchement méconnues après la séduction accomplie, après la naissance de l'enfant qui en était le fruit; cet enfant, le séducteur se refusait même

à le reconnaître. Afin d'obtenir satisfaction, les deux maisons de Rohan et d'Albret attaquèrent le duc de Nemours devant le conseil du roi. Là encore, les influences prétendues religieuses vinrent en aide aux haines politiques, et conspirèrent avec le plus vil parjure. La malheureuse Françoise de Rohan était protestante, comme les parents qui avaient pris sa cause en main. La maison de Lorraine soutenait ouvertement le duc de Nemours, dont le mariage avec Anne d'Est, veuve de François de Guise, était dès lors convenu. Animée d'un tendre intérêt pour son infortunée cousine, la reine de Navarre mit tous ses efforts au service d'une cause si intéressante, et qui, sans doute, n'aurait pas été vainement plaidée devant le Parlement de Paris. Les Guises et leur faction le savaient bien. Aussi, au mépris des libertés gallicanes, firent-ils renvoyer l'affaire devant la cour de Rome, où elle fut jugée en faveur du duc de Nemours. Un engagement, que la naissance d'un enfant rendait doublement saint, fut considéré comme nul et non avenu, ayant été pris envers une hérétique. Un arrêt du conseil confirma cette décision, et le duc, immédiatement, épousa la duchesse de Guise.

Devant un tel fait, la douleur de Jeanne n'eut d'égale que son indignation. Dans le même temps, sur les instances du nonce du pape, et pour donner satisfaction aux passions fanatiques du peuple de Paris, l'exercice du culte réformé fut interdit, par édit du roi, à la cour et dans la capitale. Malgré les privilèges de souveraine, l'ordre fut donné d'arrêter un ministre qui avait fait le prêche dans les appartements de Jeanne d'Albret. Sur un avis secret du grand-prévôt lui-même, chargé de cette mission, le ministre se sauva, Jeanne éleva les

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