TROISIEME PARTIE
plaintes les plus vives sur cette violation des droits royaux, ordonnée par un roi. Toute réparation lui fut refusée. Cet affront personnel, Jeanne le ressentit profondément; elle sut cependant se contenir et éviter un éclat qui aurait mis obstacle à son dessein le plus cher, celui de reconquérir l'exercice de ses droits maternels. Jeanne poursuivait aussi un projet auquel s'intéressaient comme elle Coligny et tous les chefs du parti calviniste : celui d'un second mariage pour le prince de Condé, veuf d'Éléonore de Roye, la digne nièce de l'amiral. Il avait de commun avec son frère une licence de mœurs qui fut, au surplus, trop justement reprochée à la plupart des princes de Bourbon. Comme pour Antoine, ce qui aggravait sa faute, c'est qu'il avait une femme, cœur noble et dévoué, qui méritait toute son estime et tout son amour. Catherine de Médicis n'avait pas négligé auprès de lui les impures séductions de cette espèce de sérail dont elle était environnée, et le prince y avait facilement cédé du vivant même d'Éléonore; mais ce fut sans profit pour les desse'ns de Catherine. Au milieu de s-^s passions désordonnées, Condé nesoubliait pas jusqu'à livrer ses secrets et abandonner sa cause. Puis, il paraît qu'Isabelle de Limeuil, à qui était assigné, près de Condé, le rôle que joua M^^" Du Rouet auprès d'Antoine, avait gardé dans sa chute quelques restes de sent^'ments honnêtes. Peut-être eutelle honte du métier d'espionne et se donna-t-elle aux yeux de la reine-mère l'impardonnable tort d'un amour vrai. Toujours est-il que cette malheureuse, dçvenuç enceinte, fut chassée de la cour et renfermée dans un couvent de la Bourgogne, sous prétexte des dé^ordrçs auxquels Médicis elle-même l'avait poussée.
IHH HISlUlKii DE JEA>i\E D'ALBKKT.
Quant à Condé, il avait (.ontinué cette vie coupable qui hâta, par le chagrin, la lin de la vertueuse Éléonore. Amené au Calvinisme par le Dialcontentemenl, comme parle Brantôme, autant que par un pur mouvement religieux, il s'était fermement attaché, il est vrai, à la foi qu'il avait embrassée ; il combattit et mourut pour elle ;, mais il sut mieux lui faire le sacrifice de son sang et de sa vie que celui de ses passions. Cette légèreté de mœurs était peu d'accord avec vme religion en esprit et en vérité, avec les principes sévères que la Réformation proclamait. Si elle les imposait à ses plus humbles fils, les chefs, en particuler, ne devaient-ils pas en offrir l'exemple, et le prince de Condé ne tenaitil pas le premier rang parmi eux? Des hommes tels qu'un Coligny, un d'Andelot, un La Noue, montraient leur foi dans leur vie ; ils offraient la pratique parlante de cette morale austère que professait l'Église nouvelle ; ils avaient le droit de censurer les dérèglements du prince, et, de même que les ministres, ils ne s'en faisaient pas faute. Au nom de cette Église dont il réjouissait ainsi les ennemis, les uns et les autres l'avaient déjà pressé de mettre fin à ce veuvage plein de scandale. Jeanne d'Albret leur vint en aide auprès de son beau-frère, et le parti qu'elle lui proposa fut enfin accepté. Le 8 novembre 1565, Condé épousa une jeune, belle et opulente héritière, Françoise d'Orléans-Longueville.
La reine de Navarre, cependant, ne perdait pas de vue son but principal, tout en profitant de ce séjour à Paris pour visiter les hôpitaux et les autres établissements publics, et pour encourager les savants, les écrivains, les artistes. Telle était l'expansion de sève intel-
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lectuelle, le mouvement qui se manifestait au xvi« siècle dans tout le domaine de l'esprit et de l'art, que les luttes religieuses, les troubles et les passions politiques n'arrêtaient pas ce puissant essor. Entre les arquebusades de la veille et celles du lendemain, au milieu de ces querelles acharnées qui semblaient devoir être mortelles aux paisibles travaux de l'intelligence, les lettres étaient l'objet d'un culte aussi fervent que jamais. Sans parler des érudits qui oubliaient leur époque dans le commerce intime de l'antiquité , dans les patientes recherches de la philologie, le champ de la littérature moderne, qui essayait de se former, continuait d'être cultivé avec amour. C'était le temps où florissaient Ronsard. Jodelle, Baïf, Remy Belleau, Jean Dorât, Joachim Du Bellay, Jacques Grévin, toute cette élite de poètes à la fois amis et rivaux, et aussi épris de la religion de l'art que les Catholiques et les Calvinistes les plus ardents étaient passionnés pour leur croyance. A la suite de ces auteurs déjà renommés, plusieurs autres, Garnier, Du Bartas, Jean de La Taille, entraient dans la carrière. Le théâtre, se modelant sur les anciens, rejetait les informes Mystères du moyen âge, et risquait ces premières tentatives qui furent le crépuscule d'un jour si radieux. Grévin surtout, dans son César (c'est le sujet traité par Voltaire), dépassait de beaucoup Jodelle, son devancier, par quelques morceaux de force où le souffle tragique se fait réellement sentir. Cette cour où s'agitaient taat d'intrigues ténébreuses, tant de projets sanguinaires, elle trouvait moyen, par un singulier mélange, d'avoir de Tattention et des applaudissements pour les jeux aimables de l'esprit. Ronsard était vanté comme une des gloires de In France; il fut
honoré de hautes missions; il obtint la faveur particulière de Charles IX, qui lui-même se piquait d'être poëte, et qui a laissé quelques vers dignes d'être conservés autrement que pour le nom de leur auteur. Dans les arts, Jean Goujon, Germain Pilon, Cousin, Philibert Delorme, Jean Bullant, enfantaient ces œuvres élégantes et délicates, cette poésie de pierre que nous admirons et que rien n'a surpassée. Bernard Palissy, cet ouvrier sublime, ce pauvre homme de génie, également dévoué à son art et à sa croyance, où il resta inébranlable devant les menaces de mort, produisait ces autres merveilles auxquelles le temps ne fait que donner plus de prix. Enfin, c'était une émulation littéraire et artistique doublement remarquable, eu égard aux circonstances où elle se produisait.
La fille de Marguerite de Valois, dont la plume est si ferme et si nerveuse dans ses correspondances, cultivait aussi la poésie, que l'on vit dans ce siècle assise sur plus d'un trône. Les grands intérêts qui l'occupaient ne pouvaient la rendre indifterente au mouvement littéraire dont le centre était à Paris. Le 21 mai 1566, elle visita les ateliers de Henri Estienne, ce célèbre imprimeur qui fut aussi un des premiers érudits de son temps, et pour qui son art était ce qu'il devrait toujours être, l'instrument sacré du génie humain. La reine de Navarre s'en fit expliquer tous les détails techniques, lous les procédés matériels, et laissa, pour souvenir de cette visite, le quatrain suivant, qu'elle improvisa :
Art singulier, d'ici aux derniers ans.
Représentez aux enfants de ma race Que j'ai suivi des craignants-Dieu la trace, Afin qu'ils soient les mêmes pas suivant?.