TROISIEME PARTIE
Ces vers montrent quel était le domaine où l'esprit de Jeanne d'Albret habitait sans cesse. A ses yeux, les lettres ne devaient pas être un vain amusement, un jeu inutile. Hérit ère de tous les dons heureux, de toutes les rares qualités que sa mère possédait, elle y joignait cette disposition sérieuse qui ne se plaît à rien de profane et de frivole. Par les lerons que Marguerite lui donna ou lui fit donner, la sœur de François I^ avait prouvé qu'elle comprenait tout ce qui fortifie et grandit la femme; mais cet esprit si distingué n'avait pas laissé de garder pour son propre compte un reflet de la cour fraternelle. Encore hésitante dans la voie où elle entrait, tâchant d'allier ensemble ses convictions protestantes et les ménagements d'un Catholicisme extérieur, elle offrit le même alliage dans les productions de sa plume, les unes sacrées, les autres mondaines, — plus que mondaines parfois. Ce mélange ne se rencontre en aucun point chez l'austère Jeanne, caractère complet, homogène, tout d'une pièce, pour ainsi parler. Elle n'aurait écrit ni VHeptaméron, ni même les badinages galants que Marguerite mêlait à ses vers de piété. Il y avait deux personnes dans la mère; il n'y en avait qu'une dans la fille. Cette propagation de la Parole divine où Jeann-^ renfermait sa croyance tout entière, cet « advancementdu règne de Dieu, » sa pensée de chaque instant, telle était l'œuvre à laquelle devait, suivant elle, se vouer l'art d'écrire, comme elle lui vouait son pouvoir souverain. On a d'elle quatre sonnets qui paraissent appartenir aux premiers temps où elle porta la couronre. Ils n^ sont qu'un échange de compliments poétiques avec Joachim Du Bellay, qui était alors un des beaux esprits en faveur au Louvre ; mais il n'est pas
douteux que si les agitations de sa vie lui eussent permis d'écouter l'appel de la Muse, elle aurait consacré son talent mieux formé à cette idée religieuse dont on la voit toujours de plus en plus pénétrée.
Parmi ces auteurs que Jeanne d'Albret se plaisait à encourager, il y en eut un dont elle dirigea le jeune talent vers ce genre de la poésie sacrée, qu'elle-même aurait cultivé dans des circonstances plus propices : nous voulons parler de Du Bartas. Il était protestant, de même que Grévin, le savant Ramus et plusieurs autres lettrés de ce mérite, et ces grands artistes que nous avons nommés, Palissy, Jean Bullant, Cousin, Jean Goujon : on sait que ce dernier fut, à la Saint-Barthélémy, martyr de sa foi, comme le fut aussi Ramus et comme Palissy faillit l'être. Né dans l'Armagnac en 1544 (la petite terre patrimoniale d"où il tirait son nom était située auprès d'Auch), Guillaume de Salluste Du Bartas servit la cause calviniste comme guerrier et comme négociateur, car il fut envoyé par Henri IV, alors roi de Navarre, en Angleterre, en Ecosse et jusqu'en Danemark, pour des missions diplomatiques; il combattit à la journée d'Ivry, qu'il célébra dans ses vers, et mourut, quelques mois après, des suites de ses blessures. Chez le gentilhomme-poëte du Midi, a verve s'épanchait, dans ses courts loisirs, entre deux combats ou deux voyages : elle fut bien plus féconde que ne semblent le permettre ces travaux dos camps et de la politique et une carrière brisée à quarantesix ans.
Ce qui fit défaut à Du Bartas, ce fut le goût, ce furent les leçons d'une époque plus avancée. Faute de meilleurs modèles, il s'égara, sur les pas de Ronsard, dans