‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 47 sur 140 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

des expressions forgées, dans des recherches malheureuses d harmonie imitative, dans le fâcheux effort de parler grec et latin en français: mais quant aux sujets de ses poëmes. ils attestent un esprit qui s'élançait hardiment vers les sphères les plus hautes. Jeanne d'Albret lui avait montré les Livres saints comme la source par excellence offerte au génie, et il suivit constamment la voie qu'elle lui traça. Gest, en particulier, sur l'invitation de cette princesse qu'il composa son poëme de Judith; non pas, bien certainement, que l'acte exceptionnel de l'héroïne de Béthuhe fût, selon Jeanne, un exemple à mettre en action : mais cette femme, poussant l'horreur de l'infidèle et l'amour de sa foi jusqu'à une résolution extra-humaine, offre un sujet de drame et de poëme souvent traité depuis, et qui était fait pour frapper, surtout dans ces temps de luttes religieuses, un esprit sans cesse nourri de la Bible. Après Judith, Du Bartas célébra, dans sàSemaïjie, les merveilles de la création, et, au milieu de ses défauts, on voit jaillir des beautés incontestables. Ainsi, c'est probablement à Jeanne d'Albret que notre littérature naissante est redevable de ces œuvres où elle tâcha, cent ans avant Milton, de s'élever jusqu'à la sublimité de l'épopée sainte. Ce séjour de Jeanne d'Albret à Paris, rempli par de si nobles soins, était mêlé de quelques excursions dans ses domaines les moins éloignés. Elle s'assurait ainsi par ses propres yeux de la manière dont ils étaient administrés et, de plus, elle préparait par ces absences passagères l'exécution de son dessein secret. La cour ne put s'étonner quand Jeanne annonça qu'elle allait continuer ces petits voyages en visitant les domaines qu'elle possédait en Picardie, ceux de Marie, de La Fère. Le prince

son fils ne les connaissait pas encore ; elle demanda au roi la permission de l'emmener avec elle, ce qui ne fit pas difficulté. Arrivé à Marie, elle obtint l'autorisation de conduire Henri dans le Vendômois, à Sainte-Suzanne dans le Maine, à La Flèche en Anjou. Là, elle se trouvait sur la route des | rovinces méridionales. Quand elle partit de La Flèche, ce ne fut pas pour reprendre le chemin de Paris. Pressant son voyage, et sans s'arrêter, elle passa la Loire, elle traversa le Poitou, la Gascogne, et elle arriva en Béarn, où l'on comprit alors le principal motif de cette absence qui avait surpris et affligé ses sujets.

Sur la route , la reine de Navarre avait écrit au roi pour s'excuser auprès de lui, alléguant les troubles qui s'étaient élevés dans ses États. En effet, l'évêque de Pamiers, Robert de Pélevé, le constant ennemi de Jeanne, avait profité de son absence pour soulever de nouveau les passions religieuses. Une très sage ordonnance de la reine fut l'arme dont il se servit. De vielles habitudes populaires avaient fait des processions l'occasion d'ignobles orgies. Dans les villes et les campagnes, le cortège était suivi par une foule portant des bannières, qui courait, criait, s'agitait et terminait la fête par les excès de l'ivrognerie et les danses les plus indécentes. C'était un scandale comparable à ces fêtes de l'Ane et des Fous, à ces parades sacrilèges que l'on eut tant de peine à supprimer. La reine de Navarre, décidée -à fa re disparaître une coutume qui blessait la morale publque et la religion catholique elle-même, avait formellement interdit les processions dans ses États, et, autant qu'elle l'avait pu, avec l'autorisation du roi , dans ses terres domaniales ; elle avait donné l'ordre d'arracher les mais au-

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