TROISIÈME PARTIE
tour desquels avaient lieu les danses obscènes. Cette mesure excita dans une partie du peuple, à Pamiers , un mécontentement qui, exploité par quelques affidés laïques de l'évêque et par la plupart des membres du clergé, éclata en scènes de violences contre les Protestants. Ces excès en provoquèrent d'autres, par forme de représailles. Des officiers royaux venus du Languedoc avaient rétabli l'ordre , quand arriva le vicomte de Joyeuse. Loin d'assurer la tranquillité, la soldatesque indisciplinée qu'il commandait renouvela les déplorables scènes que cette malheureuse ville de Pamiers avait déjà subies; Catholiques et Calvinistes en furent également victimes. Jeanne était encore à Paris: elle obtint qu'on envoyât dans 1r comté de Foix , en quaUté de commissaire royal, un homme d'un caractère équitable et modéré, Jacques d'Angennes, seigneur de Rambouillet, qui sut justifier sa mission pacificatrice.
Mais le retour de Jeanne n'en était pas moins bien nécessaire. A peine arrivée, elle eut à se défendre contre un de cps complots sans cesse fomentés par l'hostilité religieuse, associée avec l'esprit turbulent de quelques seigneurs qui croyaient toujours qu'une main de femme n'aurait pas la fori^e de les contenir. La ville d'Oléron était particulièrement le foyer de ces menées. La conspiration avait pour but d'enlever la reine et ses enfants, de s'emparer des places les plus importantes, et de faire main basse sur les Protestants quand ils seraient réunis pour la célébration de la Cène. Avec le seigneur de Gcrdretz, chez qui se rassemblaient les conspirateurs, les principaux étaient les seigneurs de Moneins, de Sainte- Colombe et plusieurs autres gentilshommes, labbé de Saubalade, dont le père, Esgarrabaque , était capitaine
lyO HISTOIRE DE JEANNE D'ALBUEl.
du quartier d'Oléron ; le conseiller Jean de Bordenave , l'avocat Jean Supersantis, enfin, les chanoines des deux évêchés d'Oléron et de Lescar.
Rien absolument n'avait transpiré. Encore quelques jours, et le complot éclatait; mais un des conjurés, le baron de Moneins, recula devant un tel crime. Pressé par sa conscience, il révéla tout au sénéchal de Béarn, au baron d'Audaux. La reine était en route pour les bains des Eaux-Chaudes. En son absence, le sénéchal se hâta de prendre les mesures nécessaires: avant tout, il s'occupa d'Oléron, où le danger était le plus grand, puis, accompagné du révélateur, il courut trouver la reine, qu'il rejoignit à Ossau. Par ordre de Jeanne, il se rendit aussitôt à Oléron avec les forces qu'il put réunir. Mais, voyant le complot découvert, l'abbé de Saubalade en brusqua l'exécution, souleva l'écume du peuple, et engagea la lutte. Le sénéchal étant parvenu à se saisir de lui, la populace le réclama avec une telle fureur qu'il fut relâché. Forte de cette concession, elle se rendit maîtresse du faubourg, et s'y livra à toute la férocité du fanatisme en délire. Cependant, l'abbé de Saubalade, pressé par son père, par le sénéchal, par Tévêque Claude Regin, finit par abandonner la ville. Des montagnes d'Aspe, Supersantis accourait avec une troupe de bandits, avides de prendre leur part de meurtre et de pillage ; heureusement, il était trop tard, et la révolte partielle, déconcertée par l'absence de concours, fut comprimée sans plus de peine. Ce fut probablement cette raison qui détermina la reine à user d'indulgence plutôt que de rigueur.
Ce fils que Jeanne d'Albret s'était vue réduite à reprendre et à enlever par la ruse, elle avait la bien ferme
résolution de le garder désormais près d'elle. Henri avail alors treize ans. La Gaucherie étant mort, elle le remplaça, comme précepteur du jeune prince, par Florent Chrestien, homme non moins érudit, laborieux écrivain en vers et en prose, protestant, et serviteur éprouvé de la maison de Vendôme. Néanmoins, les leçons de ces deux savants maîtres ne purent avancer beaucoup chez Henri l'instruction classique et scientifique. Il resta , sous ce rapport, très inférieur à quelques gentilshommes de son temps, à Du Plessis-3Iornay, à d'Aubigné, qui, mêlés pourtant à toutes les agitations, à toutes les luttes de l'époque, n'en furent pas moins de véritables lettrés. Henri de Bourbon ne dépassa pas, à cet égard, le niveau ordinaire. Mais si les patientes études convenaient mal à son caractère ardent et peu appliqué, cette vivacité était loin d'exclure en lui l'observation des hommes et la pénétration du coup d'œil. On en avait eu la preuve quand les projets de Catherine et du duc d'Albe furent éventés à Bayonne par une intelligence si jeune encore. Habile à tous les exercices du corps, accoutumé dès ses premières années à supporter la fatigue, il avait appris aussi, ce qui est plus difficile, à vaincre le sommeil, de manière qu'il avait à sa disposition le veiller et le dormir; et c'est ainsi que, dans la suite, il passait « moins de temps au lit que Mayenne à table.» Cette lutte contre la nature était entrée dans les vues de sa mère. C'était un préservatif contre la mollesse, contre le gotit des plaisirs, contre l'empire des sens. Sauvegarde encore plus précieuse, la reine tâchait d'inculquer à son fils d'excellents principes en politique et en morale ; c'est l'évêque Péréfixe qui le dit, tout en ajoutant, naturellement, qu'elle lui en avait donné de très mauvais en re-
ligion. Pour résumer en deux mots l'esprit dans lequel rélevait cette grande princesse, alliance vivante ellemême de Plutarque et de la Bible, elle voulait faire de son fils un Romain évangélique. Dans son enfance, il avait été le compagnon d'école des petits paysans des Pyrénées, comme leur compagnon de ieux : à Paris, on lui avait fait suivre les classes du collège de Navarre, afm qu'il connût, autant que possible, l'éducation publique et son égalité salutaire, qui entrait bien dans le plan adopté pour l'héritier de la couronne béarna^'se.
A mesure qu'il grandissait, Jeanne sentait de plus en plus le besoin d'opposer ce frein salutaire des principes religieux et moraux à des passions qui déjà se laissaient entrevoir, à des dangers dont l'indication se trahit dans les éloges mêmes que l'on faisait du jeune héritier des Bourbons : « Le prince de Navarre, » écrivait un contemporain, « acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs. Il s'insinue dans les cœurs avec une adresse incroyable. Si les hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les dames ne l'aiment pas moins. Il a le visage fort bien fait, le nez ni trop grand ni trop petit, les yeux fort doux, le teint brun, mais fort uni, et tout cela est animé d'une vivacité si peu commune, que s'il n'est bien avec les dames, il y aura bien du malheur.» En eftVt, parmi les dames charmées de Vaccorlise du gentil prince, c'était à qui lui offrirait bals et fêtes, et sans doute plus, que la reine ne l'aurait voulu. Dans ses goûts précoces, Henri de Bourbon laissait aussi voir celui du jeu, autre défaut qui fut une des ombres mêlées à ses grandes qualités. A ses inclinations naturelles, la cour de Catherine de Médicis