‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 58 sur 140 · TROISIEME PARTIE, 1562-1568. ila · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE, 1562-1568. ila

pour la faire cesser. » Ces mots exprimaient bien la vérité de la situation.

Pendant la guerre que suspendit cette trêve précaire, Jeanne d'Albret, aux prises avec un parti infatigable dans sa haine, avait eu à compiimer encore les criminelles tentatives qui se reproduisaient tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Elle allait se rendre dans le comté de Foix, afin d'y tenir les États, convoqués pour le 5 octobre 1567, quand une sédition éclata dans le Bigorre. Un cordelier, nommé Pesquité, en donna le signal. ÉtûufféG dans le Bigorre, la révolte se rejeta sur la ville d'Oléron, aux environs de laquelle, dans les montagnes d'Aspe, se tenaient toujours Supersantis et sa troupe de brigands, prêts à toute occasion. Dans la surprise du premier moment, Oiéron tomba au pouvoir ue la populace ameutée. Cependant, le capitaine Esgarrabaque sut lui persuader de rentrer dans le devoir. Le ministre Pantelo, dont les séditieux s'étaient saisis, plaida généreusement pour eux et obtint leur pardon.

La réunion des États de Béarn fut pour le clergé catholique et pour les nobles qui suivaient sa bannière, une occasion de créer à Jeanne d'Albret de nouvelles difficultés. Les dernières ordonnances présentées à cette assemblée rencontrèrent la résistance la plus vive. Claude Regin, qu'elle avait élevé d'un rang obscur au siège épiscopal d'Oléron, et qui s'était montré d'abord plein de complaisance pour les opinions nouvelles, lui fit, cette fois, une opposition opiniâtre, notamment sur la question des bénéfices. Jeanne lui rappela que son attitude et son langage avaient été tout dilTérents jusqu'au moment où ses revenus furent diminués, que lui-même,

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à plusieurs reprises, lui avait conseillé de ne pas aller à la messe. L'évêque confondu garda le silence. Mais la reine se refusant à retirer ou à modifier ses édils , les membres hostiles exprimèrent l'intention de quitter l'assemblée. En vain Jeanne les pria de ne pas entraver l'œuvre du bien public, « de ne pas laisser les choses imparfaites. » Voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir d'eux, elle leur dit avec un sentiment d'amère douleur « qu'aux mauvais serviteurs et infidèles, elle donnoit volontiers son congé. » Furieux, ils partirent; ils se répandirent dans le pays, afin de Tagiter et de le soulever; mais toutes les mesures étaient prises pour déjouer leurs desseins. Le bruit courut qu'ils conspiraient, le baron de Lusse à leur tête , pour enlever la reine : il n'en fallut pas davantage pour faire accourir les fidèles montagnards d'Ossau, Catholiques aussi bien que Protestants, afin de la garder et do la défendre.

Les factieux se tournèrent alors vers la Basse-Navarre. Conduits par le baron de Lusse , qui cessait de dissimuler, entraînant avec eux les crédules habitants de ces montagnes écartées, auxquels ils montraient leur foi' proscrite, ils déployèrent ouvertement le drapeau de la révolte. Ils s'emparèrent du château de Garris, h deux lieues de Saint-Palais. Retranchés dans cette position , favorisés par la nature du pays, à portée de recevoir des secours espagnols, ils formaient un noyau d'insurrection qui pouvait devenir redoutable. Ce fut son fils que Jeanne envoya contre eux. Il n'avait pas encore quatorze ans, et, pour la première fois, il allait faire personnellement acte de prince. Sa mère lui avait recommandé de n'employer les armes qu'après avoir épuisé les voies de a persuasion; instructions qui étaient bien daccord avec

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son propre cœur. A son approche, les révoltes se sauvèrent dans les montagnes. Quelques-uns furent pris : Henri les renvoya vers leurs compagnons; il les chargea de leur assurer, sur sa « foi de prince, » que leur reh- ,2:ion n'avait rien à craindre ; que, s'ils mettaient bas les armes sans aucun délai, ils obtiendraient grâce entière ; <|ue la reine bornerait les rigueurs de sa justice aux hommes qui étaient leurs ennemis comme les siens, et qui les avaient si indignement abusés. Ces paroles, fidèlement transmises, eurent un plein succès. Les pauvres gens à qui elles s'adressaient accoururent en foule vers le fils de leur souveraine. Émus à son aspect, ils lui dirent comment les nobles leur avaient persuadé que la reine voulait faire massacrer tous les Catholiques, et, bien détrompés, ils abjurèrent leur égarement. Jeanne, s'étant rendue à Saint-Palais, y convoqua les États du pays; elle ratifia le pardon accordé par son fils à la fouie repentante. Quant aux chefs, trois , qui avaient été pris au château de Garris, furent pendus pour faire un prompt exemple: les autres furent déférés à la Chancellerie, juridiction suprême de ce débris de la Navarre, conservé par la maison d'Albret ; mais protégés par les Pyrénées, ils se réfugièrent sur les terres d'Espagne. De ce nombre étaient le baron de Lusse et le baron de Moneins, complice et révélateur d'une conspiration précédente, et qui trahissait de nouveau sa souveraine, comme pour effacer un remords passager.

Peu après, les États de Béarn furent de nouveau réunis; jamais on ne les avait vus si nombreux. Les sujets fidèles s'y pressaient pour étouffer les voix factieuses: mais cette fois, pas une ne s'éleva. Les ordonnances qu avaient rencontré une si vive opposition n'en trouvèrent

plus aucune, même de la part de l'évêque d'Oléron et de révêque de Lescar. Bien plus, sur le désir de la reine, te premier se chargea de traduire en béarnais lesÉvangiles et les Epîtres, en y ajoutant des notes explicatives, dont Jeanne se réserva la révision. Il fut ordonné aussi que la prédication aurait toujours lieu en langue vulgaire. Cette disposition s'étendait aux ministres protestants, et en conséquence, la connaissance de cet idiome était absolument exigée d'eux.

Jeanne avait obtenu un triomphe complet : elle en profita pour êire généreuse, sans excepter ceux qui méritaient le moins sa clémence. Les nobles réfugiés en Espagne , et qui osèrent protester contre les décisions des États, avaient à la cour de France des amis et des complices. Sur les instances qui lui furent adressées, Charles IX, ou plutôt, sous son nom, Catherine de Médicis, intervint en faveur des gentilshommes rebelles. M. de La Motte-Fénelon, dont Jeanne d'Albret estimait le caractère honorable et l'esprit tolérant, fut envoyé auprès d'elle, afin de soUiciter leur pardon, en excusant, ou du moins en atténuant leur crime. La reine n'eut pas de peine à prouver que les craintes alléguées pour le culte catholique n'étaient qu'un perfide et vain prétexte. Les pièces de la procédure, à charge comme à décharge, furent remises à M. de Fénelon, pour être communiquées au roi de France, et le mettre en mesure de juger lui-même, avec pleine connaissance de cause, si la justice de la reine était trop rigoureuse, et si les périls de sa couronne étaient exagérés. ProvisoiremTent, elle fit suspendre les poursuites. Ce témoignage de déférenccj elle fut d'ailleurs bien aise de le donner au l'pi, près de qui, dans ce moment; elle piaidait la

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cause (les Protestants français. L'examen des pièces ne permit aucun doute, et Fénelon, revenu en Béarn, ne put que demander grâce pour de grands coupables. Cette grâce, Jeanne l'accorda, sous condition qu'ils viendraient s'humilier devant elle et se livrer à sa merci.

Quelle différence de réputation comme de caractère entre ces deux princesses, Catherine de 3Iédicis et la reine de Navarre ! La perfidie et la duplicité de Catherine étaient si connues que l'on cherchait quelle trahison, quelle embûche, quel guet-apens pouvaient se cacher derrière ses serments, fussent-ils prêtés la main sur l'Evangile. Jeanne, au contraire, n'avait besoin que de sa simple parole ; c'était une garantie reconnue même par ses ennemis, par ceux qui avaient le plus à expier envers elle. Sur ce gage unique, les barons factieux quittèrent leur asile, arrivèrent à Pau et se jetèrent à ses pieds, en implorant sa bonté. « Les mauvais sujets re- I) belles à leurs princes,» leur dit-elle, «ne peuvent tenir » qu'à tort le rang de nobles, mais plutôt de traîtres , » contre lesquels en la justice de Dieu, moins en celle » des hommes, il n'y peut avoir grâce. Mais la très haute » providence de Dieu, ramenant tout à sa gloire et à » son honneur, m'ayant conservée jusques à présent » pour admirer sa bonté, m'apprend (puisque vous » m'assurez de votre repeiitance) d'user de clémence » envers ceux qui, marris d'avoir mal fait, désirent, en » bien faisant, effacer les traces d'une si détestable con- » juration: et, sur l'assurance de votre amendement . )) je vous quitte le passé, espérant à l'avenir que cette » grande clémence dont j'use en votre endroit me pro- » duira des fruits dignes de bons et fidèles sujets. Dieu » le veuille ! »

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Par ces dernières paroles, Jeanne faisait voir qu'elle se fiait médiocrement au repentir dont elle recevait l'assurance ; et ce n'était pas sans raison. Le baron de Lusse et ses complices étaient des auxiliaires que se réservait la cour de France ; témoin les marques de faveur qu'elle leur donna, comme si elle avait eu chez eux quelque belle action à honorer. La plupart reçurent le coUier de Tordre du Roi, cet insigne tant prodigué déjà, et qu'un tel emploi était bien fait pour rabaisser encore.

M. de Fénelon avait près de la reine de Navarre une autre mission; il s'agissait de la décider à venir à Paris, sous prétexte que sa présence serait la meilleure garantie pour la paix du royaume ; mais elle n'avait pas plus à se confier à la bonne foi de Catherine qu'à celle de ses ennemis intérieurs, auxquels, sous ses yeux, une prime d'encouragement était donnée. Elle déclina donc l'invitation qui lui était faite, alléguant les soins que réclamait le gouvernement de ses Etats. Elle profita de cette occasion pour insister, auprès de l'envoyé royal, sur les conditions <ju'elle jugeait seules propres à établir en France une tranquillité durable, c'est-à-dire une complète et sincère liberté de conscience. A ces arguments verbaux, et pour les faire valoir plus directement auprès du roi, Jeanne ajouta une lettre dont elle chargea un de ses gentilshommes M. de La Yaupillière.

Le jugement de Montluc, sur la dernière pacification, la caractérisait trop justement, et les Calvinistes assez crédules pour s'y être un moment trompés, pouvaient juger ce que signifiait la parole de la femme italienne. Cette paix était pour les Ik!gu"nols {)res(|ue aus.-.i

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mourtrièro <]ue la guerre ; pour mieux dire, c'était une guerre qui les moissonnait sans combats et à coup sûr. On porte à plusieurs milliers le nombre de ceux qui périrent ainsi, dans l'espace de quelques mois, non-seulement un à un, mais dans des massacres tels, entre autres, que celui d'Orléans. Deux cents étaient enfermés dans la prison : la populace y ayant mis le feu, ces malheureux cherchèrent à fuir ; les piques et les hallebardes les repoussèrent au milieu des flammes. Lyon, Rouen, Bourges, Troyes, Auxerre, et quantité d"autres villes moins considérables, marquèrent aussi dans ces scènes sanglantes. La sauvegarde même du roi n'était pas une défense, témoin le baron de Rapin, intendant de la maison du prince de Condé, qui, envoyé en Languedoc pour y porter le traité de paix, fut aiTêté et décapité par arrêt du Parlement de Toulouse (1). Les associations organisées pour anéantir l'hérésie croissaient en nombre et en ardeur, et se faisaient reconnaître à leurs exploits. On a une de leurs formules d'engagement, intitulée : Serment des Associés de la ligue chrétienne et royale. Elle est du 25 juin 1568, alors que, nominalement, la paix existait. Entre autres signatures, elle porte celle de l'évêque de Troyes, Claude de Beaufremont, et d'un grand nombre de membres de son clergé. Les associés, appartenant à toutes les conditions sociales, déclaraient prendre les armes pour le service du roi, et par les ordres du duc d'Anjou, son frère, dont le nom servait de mot de ralliement à ce parti. En Languedoc, le vicomte de Joyeuse recrutait des compagnies, qui étaient une ré-

(1) L'historien Rapin-Thoira? était son descendant.

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miniscence de la croisade contre les Albigeois. Les nouveaux croisés portaient pour insigne une croix avec ces mots : Eamus nos et moriamur cum Christo (]Marchons et moiu'ons avec Jésus-Christ); odieuse profanation de ce nom de paix et de salut, qui devenait une devise de haine et de carnage.

Tous ces faits, Jeanne d'Albret les signalait dans sa lettre à Charles IX, comme devant amener inévitablement une nouvelle guerre civile plus terrible que les précédentes. A sa voix, le chancelier de L'Hôpital joi,gnit encore la sienne ; il fit entendre des remontrances, des conseils, des supplications, qui étaient le suprême effort de ce grand homme pour épargner à son pays les plus affreux malheurs. Mais ses éloquentes paroles furent inutiles. Phihppe ÏI plus que Charles IX régnait en France, grâce à la faction qui lui livrait le royaume. L'Hôpital était rangé au nombre de ceux qu'elle appelait les poliiiques, c'est-à-dire les Catholiques qui ne lui étaient pas affiliés. Le peuple fanatique de Paris, dans son inepte injustice, n'avait que des injures pour le nom de l'illustre et vertueux chancelier, qu'elle regardait comme aux trois quarts huguenot. Navré des maux présents, navré de ceux qu'il prévoyait, L'Hôpital quitta cette cour indigne de posséder un tel homme. Il se retira dans sa maison de Vignay, près d'Etampes, afin de s'isoler des crimes de son temps, puisqu'il ne pouvait plus rien pour les empêcher. Catherine de Médicis lui reprit les sceaux de France, que des mains si pures ne pouvaient, en effet, tenir à son gré, et qu'elle remit à l'évêque Jean de Morvilliers, créature du cardinal de Lorraine. L'Hôpital vécut encore cinq ans dans sa retraite, et mourut — c'est un

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