‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 60 sur 140 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

fants, comme Coligny et Condé, pour saisir d'un seul coup toutes les hautes têtes protestantes, et avoir ensuite facilement raison du reste. Losses, capitaine des gardes du roi, était chargé de l'exécution, qu'appuieraient Montluc et d'Escars. Ce projet fut déjoué, par bonheur, comme ceux du même genre dont nous avons parlé. Quand il fut connu, l'indignation fut extrême chez les fidèles sujets de la reine, sans distinction d'Eglise. Non contents de se ranger autour d'elle, les Protestants étaient disposés à ne pas rester sur la défensive ; Jeanne les retint, ne voulant pas qu'on pût l'accuser d'avoir commencé la guerre.

Mais la grande explosion ne pouvait tarder davantage. Déjà les épées étaient à moitié hors du fourreau. En ces circonstances solennel es, cette femme, cette veuve appelée à prendre de si importantes résolutions, se recueillit devant Dieu pour lui demander force et lumière. Elle étsit demeurée étrangère aux deux prises d'armes précédentes; mais il lui était impossible de conserver désormais cette réserve. Dans la partie décisive qui allait se jouer, elle avait la certitude de n'être pas épargnée. C'était pour les Calvinistes une question générale de vie et de mort. Si leur perte se consommait en France, elle était infaiUible dans le petit royaume navarrais. Il n'était pas douteux que les factieux de l'intérieur, soutenus par les ennemis du dehors, par ceux du nord, par ceux du midi, ne renouvelassent leurs tentatives criminelles contre la personne même de la reine; qu'elle tombât entre leurs mains, ainsi que ses enfants, et c'était un coup sans remède En restant isolée chez elle, exposée à des complots encore plus dangereux qu'une attaque à force ouverte, ferait-elle

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pour le salut de ses Etats autant qu'en allant se réunir à son beau-frère, à l'amiral, aux autres chefs, en leur apportant l'influence morale de sa présence et de celle de son fils? N'était-il pas nécessaire de grouper en faisceau toutes les forces protestantes sur le terrain oii la grande question allait se vider? Que le drapeau calviniste obtînt la victoire, et la paix serait conquise pour Jeanne comme pour ses amis et coreligionnaires : elle devait vaincre ou périr comme eux et avec eux.

Ces considérations décidèrent la reine. Elle en fit pari à son conseil; elle nomma'pour lieutenant général, eu son absence, le baron d'Arros, ce fidèle serviteur qu'entourait un respect si mérité. Elle lui adjoignit le baron de Montamar, dont le nom n'était pas placé moins haui dans l'estime générale. Autant que les circonstances 1 • lui permirent, elle mit les affaires en ordre, et partit pour Nérac avant que cette grande résolution fût annoncée. Arrivée dans cette ville, elle fit publier deux lettres qui étaient tombées entre ses mains. Dans l'une, écrite par le cardinal de Lorraine et le duc d'Aumale à la duchesse douairière de Guise leur mère, il était dit : « qu'il leur a été impossible d'empêcher la conclusion de la paix: mais qu'ils en empêcheront bien l'exécution, en sorte qu'elle se peut assurer que ce ne sera qu'une trêve pour bien peu de temps. » L'autre lettre, datée du 9 août, était adressée au cardinal de Gréqui par son agent en France. Entre autres passages, on y hsait : « L'on donne bon ordre partout pour que la force demeure au roi, pour attraper tous les principaux et leur (Mer les moyens de s'assembler, afin que les ayant rendus à ce point (comme par le règlement qui y est donné il sera aisé), on puisse exterminer une telle ver-

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mine, ennemie de Dieu, du roi et de l'Etat, et n'en laisser un seul en ce royaume qui en soit entaché, parce que ce seroit une semence pour renouveler ce mal, si Ton ne suivoit cette voie dont nos voisins nous donnent de si beaux exemples. Cependant, en attendant ce temps (qui ne peut être que de ce mois, tout au plus), l'on a advisé par toutes les provinces de faire parler aux principaux et moins passionnés de la noblesse de ladite religion, afm de les amuser et endormir, autant que faire se pourra; ce qui ne manquera pas d'arriver, où déjà plusieurs sont venus se brûler à la chandelle. »

Pour atteindre La Rochelle, ce centre commun, ce rendez-vous pour le jour du péril, vers lequel Jeanne allait se diriger aussi, que d'obstacles, que de périls à vaincre ou à éviter ! La reine était attentivement surveillée par Montluc, dont le farouche pouvoir s'étendait des bords de la Gironde à la frontière béarnaise, et qui se tenait sans cesse prêt à fondre sur toutes les contrées voisines. Il venait de lui signifier que, si elle faisait le moindre mouvement, il avait ordre de l'attaquer jusque dans ses Etats. Jeanne lui répondit que, se bornant à maintenir chez elle la paix publique et le respect de son autorité, elle ne cessait d'être à la disposition du roi en tout ce qui n'était pas contraire aux intérêts de sa maison et de sa couronne. En outre, elle pria Montluc d'envoyer sa femme et ses enfants à Nérac, pour prendre leur part d'une fête qu'elle donnait à son fils. Montluc accepta cette invitation, se flattant d'en profiter pour mieux pénétrer les vues de Jeanne ; mais, dans cet assaut de ruses de guerre, le capitaine éprouvé n'eut pas l'avantage.

Le 6 septembre, après s'être fortifiée par la sainte

Cène, comme il était d'usage parmi les Calvinistes en commençant toute grande entreprise, Jeanne quitta Nérac à l'improviste, avec ses deux enfants. Cinquante gentilshommes seulement l'accompagnaient, outre les gens de sa maison; car, trop faible pour combattre Montluc, elle ne prétendait que lui dérober sa marche, et un cortège plus nombreux aurait rendu ce dessein encore plus difficile à exécuter. Le 8, elle passa la Garonne « à trois doigts du nez du sieur de Montluc, » dit le vieil historien de Foix, Béarn et Navarre. KTomieim, protégée par le fleuve, elle s'arrêta deux jours, pour y attendre le vicomte deMontamar, Fontenailles et d'autres gentilshommes, avec les compagnies de cavalerie et de gens de pied qu'ils avaient rassemblées. Elle traversa ensuite la Dordogne, et poursuivit sa marche par le Périgord. Là, elle avait à tromper d'Escars, qui s'était vanté près de la cour qu'avec quatre mille gentilshommes dont il disposait, il fermerait la route à tout Huguenot dans le Périgord ou le Limousin. Cependant, Jeanne passa également fort près de lui, et arriva heureusement à Bergerac.

A Tonneins, la reine avait rencontré La Mothe-Fénelon, qui lui apportait un nouveau message royal. Charles IX la pressait d'abandonner la cause des Réformés de France, avec lesquels il était résolu d'en finir. C'était pour elle, lui disait-il, le seul moyen de conserver ses domaines; et faute de céder à ce conseil, ou plutôt à cette injonction, elle s'exposait à devenir u la plus misérable princesse de l'Europe. » A ces arguments, La Mothe-Fénelon ajouta de vive voix les plus courtoises instances. Mais rien ne put ébranler la détermination de Jeanne d'Albret. Elle accusa énergique-

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