TROISIEME PARTIE
ment les perfides conseillers qui, sous le masque religieux, poussaient le monarque à détruire la maison de Bourbon, et provoquaient contre les Protestants des cruautés dont il aurait à rendre compte devant Dieu. Néanmoins, l'envoyé de la cour avait accompagné la reine dans son voyage, en continuant son rôle de conseiller officieux. Arrivée à Bergerac, et voulant « se dépêtrer de ses importunités, » Jeanne fit partir pour Paris un de ses gentilshommes, porteur de lettres pour le roi, la reine, le duc d'Anjou et le cardinal de Bourbon. Voici celle qui était adressée à Charles IX :
« Monseigneur, lors que j'ay reçeu vostre lettre par le sieur de La Motte, j'estois bien avant en chemin, ayant esté surprinse d'une telle mutation, laquelle nous menaçoit depuis quelque temps que nous avons veu l'animosité de nos ennemis si desbordée, que leur rage et passion a estouffé ceste espérance de repos par vostre Édict de pacification, lequel, Monseigneur, ayant esté non seulement mal observé, mais du tout renversé par les inventions du Cardinal de Lorraine, lequel, outre les promesses qu'il vous a tousjours pieu donnera tous vos pauvres sujects de la Religion réformée par lettres aux Parlemens, et d'autres particulières qu'il a escrites (comme j'en suis bon tesmoin) par la Guienne, a rendu les effects dudit Édict vains et sans exécution : et tenant les choses en suspens, a tant fait faire des massacres que, se euidant (croyant) par la patience que nous avons eue de ces estranges façons, hors de toute bride, a voulu passer outre, s'attachant aux Princes de vostre sang, comme l'exemple en est à la poursuite qu'il a faite de Monsieur le Prince mon frère, lequel il a contraiuct venir cercher secours parmi ses parens, et luy estant mou fils si proche (1), et moy si alliée, nous n'avons peu moins, Monseigneur, que luy venir offrir ce que le sang et l'amitié
(1) G'est-à-dire ; mon fils lui étant si proche.
^2^■l lil^TlOlRE DE JEANNE D'ALBllET.
nous commande. Nous sçavons assez vostre volonté, vous nous en avez trop assurés de bouche et par escrit ; qui est que vous désirez tirer le service de nous qu'avec toute fidélité, obéissance et révérence nous vous devons, et auquel ne voulons faillir pour la vie, et sçavons, Monseigneur, que vostre bonté et affection naturelle, que nous portez, nous veult conserver, et non pas ruiner. Doncques si nous voyons tels efforts exécutez contre nous, qui sera celuy qui, sachant bien que vous estes Roy très-véritable, et que vous nous avez promis le contraire, ne jugera que cela est fait sans vostre sceu, et par Taccoustumée et de si long temps expérimentée malice du Cardinal de Lorraine? Je dy encores que nous ne le sceussions, comme au vray nous faisons. Je vous supplie donc très-humblement. Monseigneur, trouver bon et 'prendre en bonne part que je sois partie de chés moy avec mon fils, en intention de servir à mon Dieu, à vous qui estes mon Roy souverain, et ù mon sang, nous opposans tant que nous aurons vie et biens aux entreprinses de ceux qui, ouvertement et d'une effrontée malice, y veulent faire violence, et croire que les armes ne sont entre nos mains que pour ces trois choses là : empescher que l'on ne nous rase de dessus la terre, comme il a esté complotté, et vous servir et conserveries Princes de vostre sang. Pour mon particulier, Monseigneur, le dict Cardinal a eu grand tort de vouloir changer vostre puissance et authorité en violence, lors qu'il a voulu faire ravir mon fils d'entre mes mains pour le vous mener, comme si vostre simple commandement n'avoit assez de pouvoir sur luy et moy, que je vous supplie très-humblement. Monseigneur, croire vous estre si très-humbles et très-obéissans serviteurs et servante, qu'esgalant nostre fidélité à l'infidélité dudit Cardinal et de ses complices, je vous asseureray que lors qu'il vous plaira en faire l'essay et de l'un et de l'autre, vous trouvères plus de vérité en mes effects qu'en ses paroles, comme un gentilhomme que j 'envoyé vers vos Majestés le vous dira, et Monsieur de La Motte qui (je m'asseure) s'en va satisfaict de mon intention, qui ne sera jamais autre, Monseigneur, que de mettre vie et biens pour la conservation de vostre grandeur et règne, que je supplie à Dieu
TROISIEME l'AKIIE. ir,(>2-lo(iS.
remplir de sa bénédiction, et vous donner. Monseigneur, très-longue vie.
)) De Bergerac, le seiziesme de septembre 1568. Vostre très humble et très obéissante sujecte et tante.
» Jeanne (1). »
Dans sa lettre à Catherine de Médicis, Jeanne d'Albret rappelait également tous les actes d'oppression et de perfidie qui, malgré s( n dévouement à la couronne de France, la forçaient à prendre les armes : les complots du cardinal de Lorraine, le projet d'enlèvement formé en dernier lieu par lui et ses complices. Ces complots, ils ne sont pas, disait-elle, dirigés contre les Protestants seuls; ils menacent l'autorité royale et la reine-mère elle-même ; c'est à celle-ci de voir si elle ne trouvera pas plus de garanties dans la maison de Bourbon que dans les Guises, ces dangereux ennemis de TÉtat et du repos public. Au duc d'Anjou, la reine de Navarre
(1) Un passage de cette lettre demande, ce nous semble, quelques mots d'explication : c'est celui qui est relatif au prince de Condé, contraint de « venir chercher secours parmi ses parens. » Condé partit de Noyers le 25 août : Jeanne d'Albret quitta Nérac le 6 septembre, et, depuis le moment où elle avait rebroussé chemin à Saint-Gaudeus, il s'était passé plusieurs jours. Le calcul des dates et des distances prouve que les dépêches qu'elle reçut à Saint-Gaudens ne pouvaient lui annoncer le départ du prince comme accompli ; mais elles le lui annonçaient sans doute comme décidé, comme prochain, d'après la connaissance qu'avait Condé des projets de la cour, et elles devaient donner rendez-vous à Jeanne dans le refuge convenu pour le moment du péril. D'ailleurs, dans l'intervalle, et jusqu'au jour (16 septembre) où fut écrite la lettre de Bergerac, la reine avait pu recevoir avis que son beau-frère était en route, et par là s'explique le passage dont il s'agit.
adressait aussi un pressant appel au nom de ces princes du sang si indignement traités. Enfin, chez le cardinal de Bourbon, elle essayait de'réveiller le sentiment de ce qu'il devait à sa famille et à son propre honneur.
Renforcée à Bergerac par l'intrépide Clermont de Piles, l'un des héros de ces guerres, Jeanne continua sa marche par Mucidan, où Briquemault la rejoignit avec de nouveaux soldats. Laissant sur sa gauche Aubeterre et Barbézieux, elle atteignit Archiac. Là, Condé vint au-devant de sa belle-sœur avec une nombreuse noblesse, empressée à saluer la courageuse princesse qui apportait à la cause commune le prestige d'une couronne royale, rehaussée par l'éclat de ses hautes qualités. La résolution et l'habileté qu'elle avait montrées dans ce long et périlleux trajet, venaient de la grandir encore. Les quatre mille hommes environ qu'elle amenait, commandés par de vaillants chefs, ajoutaient moins aux forces du parti que sa présence personnelle.
Accompagnée par Condé, la reine fit son entrée dans La Rochelle le 29 septembre, au milieu de l'enthousiasme de la population, qui voyait désormais la victoire assurée. La Rochelle n'avait pas oublié le séjour de Jeanne d'Albret dans ses murs en 1557; elle se rappelait tout ce qu'elle avait dû au roi Henri II de Navarre, comme gouverneur de la Guyenne et des provinces voisines, charge héréditaire dont son petit-fils, le prince de Béarn, avait été investi à son lour. Édifices publics, embellissements, travaux utiles, ces souvenirs redisaient aux Rochelais la bienveillante sollicitude de la maison d'Albret. Tout leur parlait donc en faveur de la princesse qui. bravant les périls de la
guerre, venait se placer au milieu d'eux. Les députés de la ville la complimentèrent, ainsi que ses enfants. Le prince de Béarn, qui n'avait pas encore quinze ans accomplis, charma tout le monde par sa «gentillesse de » cœur et sa « gaillardise d'esprit. » Sa réponse à la pompeuse harangue des députés fut courte, franche et vive : « Je ne me suis pas tant étudié, » dit-il, « pour » savoir bien parler comme vous; mais je vous assure » que si je ne dis pas assez bien, je ferai mieux: car » je sais beaucoup mieux faire que dire. »
■m, HISTOIRE m .IKANN!^ D'ALBRET.