‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 64 sur 140 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

suite acharnée d'une escadre espagnole, il vient aborder, le 6 juin 1568, à La Rochelle. Il avait perdu seulement, dans l'expédition et sur la côte d'Amérique, un de ses navires et quelques hommes. L'ambassadeur d'Espagne demanda que le vaillant capitaine fût livré à son maître, et cette lâcheté n'aurait pas été refusée : de Gourgues dut se cacher en Normandie, et même, suivant un historien, se réfugier en Angleterre; mais ce retour triomphant, cette victoire privée qui vengeait la foi protestante avec le nom français et l'humanité, excita l'enthousiasme de la population rochelaise, et la nouvelle guerre qui éclata aussitôt après, la trouva plus confiante que jamais dans ses forces et dans son énergie. Quelques mots de La Noue peignent fidèlement les Rochelais : « ce peuple rude et loyal, autant beUiqueux que trafiqueur. »

Dans la lutte qui s'ouvrait, La Rochelle allait être la capitale de la confédération protestante. Les suites d'une absurde et funeste intolérance créaient ainsi dans l'Etat une ligue armée , en opposition à celle qui s'était formée, hors du gouvernement régulier, sous les auspices de Rome et de l'Espagne. De La Rochelle, la reine de Navarre lança un manifeste où elle exposait de nouveau les motifs de défense légitime qui la forçaient, comme tous les Protestants français, de prendre les armes. Toujours professant pour le roi des sentiments inaltéraljles de dévouement et d'amitié, elle n'épargnait pas les plus violents reproches à ceux qui le trompaient, et surtout au cardinal de Lorraine. En parlant de ce personnage , sa plume s'emportait jusqu'à une âpreté d'expression <iui pourrait surprendre, si l'on ne se rappelait quel était alors le style de la polémique, non-seulement sur le

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terrain brûlant de la politique ou de la religion, mais souvent même entre savants, pour une innocente question de science, d'érudition ou de littérature. Les convictions étaient tellement ardentes qu'elles ne connaissaient ni réserve ni ménagements : la discussion allait jusqu'au pamphlet, le pamphlet jusqu'à l'injure.

Il faut penser, d'ailleurs, que le cardinal de LoiTaine, dans sa haine générale contre les Protestants, était, pour la reine de Navarre en particulier, un ennemi capital : « C'est, )) dit-elle, « un homme d'un parler feint et plein de déception , un hypocrite au naturel barbare, que ni la crainte de Dieu, ni l'honneur, la prud'hommie, le sang, la honte ne peut brider, tant l'envie et l'ambition de voir régner les siens le dominent et l'entraînent. Hypocrite, il n'est pas si catholique romain qu'il ne préfère sa passion à la religion; politique espagnohsé, il joue à la pelotte de sa foi et de son honneur. » Les fautes commises par le roi, elles sont dues uniquement à ce mauvais génie de la France et du prince, « à la trahison, à la félonie et exécrable méchanceté de ce perdu et damnable cardinal. » Si les Guises ont les armes à la main, ce n'est pas pour conserver au roi 3a couronne, « mais pour la départir (partager) entre eux et en jeter quelques lopins à la gueule des chiens qui, envieux d'icelle, leur pourraient aboyer. » Sevil , v cet homme sanguinaire » a provoqué cette cruelle guerre. « Sa barbare cruauté n'a épargné ni le sexe ni l'âge. » Tous les maux pubhcs ont pour cause « la malice venimeuse du cardinal de Lorraine, de cette hydre à laquelle, pour une tête de méchanceté qu'on lui coupe, il en renaît sept. » Rien n'arrête la furie de ce cardinal enragé : « Quand i! parle de paix avec ses finesses renardières et ses larmes

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