‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 65 sur 140 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

de crocodile, c'est pour mieux allumer la guerre dont il est le tison et le flambeau. « Sa haine ne veut épargner aucun Religionnaire. « Pour pêcher plus aisément en eau trouble, il les veut faire mourir tous; » il veut « arracher les branches pour après en déraciner le tronc, d c'est-à-dire le roi lui-même et la royauté.

Tout en traçant son véhément manifeste, la reine de Navarre joignait l'action aux écrits et imprimait un surcroît d'activité aux préparatifs belliqueux. Les fortifications de La Rochelle furent réparées et accrues, notamment le bastion du Lude, auquel on donna le nom de bastion ou boulevard de l'Evangile. Les milices rochelaises formèrent ime garnison qui laissait l'armée confédérée Hbre pour tenir la campagne. Neuf gros bâtiments de guerre et plusieurs de moindre grandeur se tinrent prêts à sortir du port. On pourvut à ces premières dépenses, tant par une contribution répartie entre les plus riches habitants que par la vente des biens ecclésiastiques.

Dans la première guerre civile, les Calvinistes avaient obtenu quelque secours de la reine Elisabeth d'Angleterre. Ils se tournèrent de nouveau vers elle, au début de celle encore plus sérieuse qui s'ouvrait. Parmi les grandes puissances de l'Europe, Elisabeth représentait ridée protestante, comme Philippe II était le chef reconnu du parti catholique. Quelques années plus tard, le fils de Charles-Quint, jaloux d'anéantir cette rivalité qu'il haïssait doublement au point de vue politique et au point de vue religieux, devait lancer conti'e l'Angleterre cette formidable Armada, qui ne fut invincible que de nom. En attendant, les deux influences opposées se rencontraient l'une en face de l'autre, dans les

r^l HISTOIRE DE JEANNE D'ALBRET.

luttes intérieures de la France. Tandis que le parti protestant (puisque la persécution avait fait d'une croyance un parti armé) était conduit à cette extrémité douloureuse d'appeler les secours anglais et allemands, il était plus triste encore de voir ceux qui disposaient des forces régulières de l'Etat, inféoder le royaume de Saint-Louis au monarque espagnol, pour le triomphe de leur détestable politique, et le gouvernement de la France prendre son mot d'ordre à Tolède ou à IMadrid.

Ce fut Jeanne d'Albret qui se fit l'interprète de son parti auprès de la reine d'Angleterre. Reine aussi, elle pouvait traiter avec Elisabeth de sœur à sœur. Si les deux royaumes ne se ressemblaient pas en étendue, les grandes qualités qui étaien^ communes à l'une et à l'autre souveraine, effaçaient cette différence. Toutes deux possédaient le talent de l'homme politique, l'énergie qui appartient d'ordinaire à un autre sexe; toutes deux se faisaient honneur de défendre la même cause religieuse et avaient les mêmes ennemis ; mais, malgré les épreuves que la jeunesse d'EUsabeth eut à subir, Jeanne en rencontra de plus rudes encore. Disons aussi que les reproches que l'Histoire est obligée d'associer à son admiration pour le génie d'Elisabeth, ne mêlent pas leur ombre à la gloire de Jeanne. Enfin, — double titre, double carrière que la fille de Henri YIII ne connut pas, — Jeanne fut épouse et mère ; épouse vertueuse, malgré de cruels chagrins; mère dans l'expression la plus haute de cette sainte mission.

Dans sa lettre à la reine d'Angleterre, écrite le 15 octobre 1568, Jeanne d'Albret lui traça le tableau frappant de la situation de la France, livrée au pouvoir d'un parti qui tenait le souverain en tutelle et préparait la

OUAÏRIEME PARTIR, ir>G8-ir;70. 2i5

ruine du trône. Ce jeune et faible prince, elle le justifiait personnellement des actes oppressifs pour lesquels on abusait de son nom; ces actes, elle les rejetait sur les hommes qui le dominaient et qui avaient fait, « du prince le plus véritable, un faulseur de ses promesses. » Ces hommes, ils ont juré la perte de la maison de Bourbon, ils ont voulu arracher le fils de Jeanne des bras de sa mère ; elle s'est levée pour le défendre, pour sauvegarder les intérêts et les droits les plus sacrés. Co n'est ni contre le ciel ni contre le roi que les Protestants sont armés, quoi qu'en disent leurs ennemis; ils sont, au contraire, fidèles au roi comme à Dieu. Que la reine d'Angleterre, elle que le Seigneur « a remplie d'un tel zèle pour l'advancement de sa gloire, » ne doute donc pas des motifs qui sont invoqués auprès d'elle. « Je vous supplieray très humblement croire, » lui dit Jeanne, « que trois choses (la moindre desquelles était assez suffisante) m'ont faict partir de mes royaume et pays souverains. La première, la cause de la religion, qui ostoit en nostre France si opprimée et affligée par l'invétérée et plus que barbare tyrannie du cardinal d«' LoiTaine, assisté par gens de mesme humeur, (jue j'eusse eu honte que mon nom eust jamais esté nommé, si, pour m'opposer à telle erreur et horreur, je n'eusse apporté tous les moyens que Dieu m'a donnés, à ceste cause, et ne nous fussions joincts, mon fils et moy, à une si saincte et si grande compagnie de princes e seigneurs, qui tous comme moy, et moy comme eux, avons résolu, soubs la faveur du grand Dieu des armées, de n'espargner sang, vie, ny biens pour cest effect. »

Un îrentilhomme de la maison de la reine. Du Cha«-

tellier-Portaut, fut chargé de cette lettre. Elle fut appuyée par les démarches et les instances verbales du cardinal de Châtillon, qui, reçu par Elisabeth avec la plus grande distinction, s'était fait auprès d'elle l'agent actif et habile du Protestantisme français. La réponse d'Elisabeth fut toute sympathique, toute fraternelle, et bientôt suivie de secours efficaces. Ils consistaient en cent mille angelots (pièces d'or qui portaient la figure d'un ange), en six canons, et en munitions de toute sorte; mais ils devaient être remboursés en vin, en eau-de-vie, en sel, en laine, et surtout en métal provenant des cloches d'églises. Beaucoup de Réformés français cherchaient dès lors un asile en Angleterre. Si l'envoi fait à La Rochelle ne fut pas gratuit, Elisabeth montra envers ces fugitifs une générosité royale. Elle s'empressa de les accueillir et de leur venir en aide ; elle provoqua en leur faveur la même assistance de la part de son peuple, qui oublia les vieilles inimitiés nationales pour ne voir dans ces Français que des frères malheureux. (1)

Comme premier prince du sang, Henri de Bourbon avait droit au commandement de l'armée des Confédérés, et le prince de Condé ne balança pas à s'en démettre pour lui devant le conseil assemblé. Mais il ne convenait pas que cette haute mission fût un jouet aux mains d'un adolescent. Jeanne d'Albret fit passer l'inté-

(4) Rappelons, à l'honneur de la nation anglaise, que sa secourable ho«pitalité ne fit pas défaut dans la suite, lors de la Révolution, à d'autres Français fugitifs, qui n'avaient pas cependant pour titre auprès d'elle la communauté de religion, et parmi lesquels on comptait beaucoup de prêtres catholiques.

Page 1