‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 66 sur 140 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

rêt de la Cause — la cause ^ ce seul mot disait tout — avant les prérogatives de la naiss-^nce. Refusant l'honneur, même nominal, fait à son fils, elle déclara qu'elle n'était venue que pour partager, ainsi que lui, la lutte commune ; qu'à son beau-frère seul il appartenait d'exercer un commandement si bien placé entre ses mains; qu'elle et ses enfants étaient « prêts à lui obéir en tout et partout. » Jeanne donna au jeune prince, sur la conduite qu'il avait à tenir dans cette carrière qui s'ouvrait devant lui. des directions oîi s'associaient l'esprit de l'Evangile et l'héroïsme de l'antiquité. Elle le revêtit de son armure de combat, en le vouant à la défense de la foi; elle le conduisit au camp, le remit à son oncle, devenu son chef, et se sépara de lui sans aucun signe de faiblesse de part ni d'autre. « Le contentement de servir une si belle cause, » ditelle, « surmontoit en moi le sexe, en lui l'âge. »

Avant d'affronter les dangers de la guerre, Henri de Bourbon venait d'échapper à un autre péril très grand. Un jour, il faisait une promenade en mer. Les habitudes de son enfance l'avaient plus familiarisé avec les rochers des Pyrénées qu'avee les flots de l'Océan. Il s'y laissa tomber, et il allait y périr, quand un capitaine de navire, nommé Jacques Lardeau, se jetant à la nage, le ressaisit et le sauva. A La Rochelle, le prince de Béarn trouva pour compagnon et pour ami son cousin-germain, Henri de Gondé, plus âgé que lui d'un an, le fils de la noble et malheureuse Éléonore de Roye. Enfants tous deux, ils avaient vu plus d'une fois pleurer leur mère; mais Henri de Condé avait perdu la sienne, et la léhdre affection de Jeanne d'Albret se chargea de la lui rendre autant qu'il était possible.

2iH HISTOIRE DE JEANNE D'ALBRET.

En gardant, sur le désir de la reine de Navarre, le commandement militaire, le prince de Gondé la pria d'accepter le gouvernement civil. L'amiral, les autres chefs de l'armée, le maire et les échevins de La Rochelle, avaient admiré l'élévation de sentiments et la sagesse dont la royale mère venait de faire preuve. Tous à l'envi ratifièrent ce partage d'attributions, et les Rochelais saluèrent de leurs acclamations le pouvoir qu'une illustre princesse allait exercer au milieu d'eux. Le 17 janvier 1569, leurs magistrats et leurs représentants accédèrent au traité d'alliance avec l'Angleterre, ne considérant dans cette puissance que l'amie de l'Église opprimée, et ne méconnaissant nullement la souveraineté du roi, même quand ils se croyaient en droit de lui résister. Dans cette circonstance, la voix de Jeanne d'Albret ne permit aucune hésitation. « La reine de Navarre donnoit le branle à tout, » dit un auteur peu favorable aux Protestants, « dans une ville où elle jouissoit de la plus haute considération; le peuple, dont l'esprit n'approfondit rien, n'imagina pas qu'elle s'égarât avec tant de vertus; il la suivit aveuglement dans une démarche qu'elle croyoit nécessaire, et qu'elle suggéra à tout le monde (1). »

D'Andelot, qui avait été colonel général de Tinfanterie royale, exerça la même charge dans l'armée protestante. Pour commandant militaire de La Rochelle, le choix du conseil tomba sur l'homme le plus digne de ces fonctions entre tous les capitaines, non-seulement par sa valeur, mais encore, — mérite plus rare, — par sa vertu reconnue, par son esprit de modération et de

(1) Arcère, Histoire de La Rochelle, tome 1er, page 372.

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justice : c'était La Noue, dont le nom seul en dit assez. Parmi les plus beaux caractères de son temps, Montaigne distingue « la constante bonté, douceur de mœurs et facilité consciencieuse de Monsieur de La Noue, en une telle injustice de parts armés (partis armés)... où toujours il s'est nourri, grand homme de guerre et très (expérimenté. » Quel terme d'éloge serait plus fort que « cette constante bonté, cette douceur de mœurs, » dans une époque de passions acharnées et au milieu des luttes civiles? Humain envers les vaincus, allégeant le plus possible aux populations les charges et les maux de la guerre, La Noue était si scrupuleux à tout payer, que. dans les maisons désertées par leurs maîtres, il laissait, en partant, l'argent qui leur était dû, d'après l'estimation la plus juste.

Né en 1531, le brave gentilhomme breton avait combattu tout jeune en Itahe, puis en Picardie, sur la frontière du Nord. Ayant embrassé le Calvinisme, il trouva dans les guerres de religion une nouvelle carrière pour son courage, — carrière douloureuse, mais où il se lit honorer dans le parti qu'il combattait comme dans le sien. Par la suite, quand le roi de Navarre se fut joint à Henri III pour combattre la Ligue, l'épée de La Noue se retrouva toujours aussi loyale. Il s'agissait de réunir un convoi de munitions pour secourir Senlis assiégé : les traitants refusaient d'en fournir sans argent comptant ou garanties équivalentes. « Oh! bien, » dit La Noue, « ce sera donc moi qui ferai la dépense. Garde » son argent quiconque l'estime plus que son honneur! » Tandis que j'aurai une goutte de sang et un arpent de » terre, je l'emploierai pour la défense de l'État où » Dieu m'a fait naître. » Et il engagea sa terre de Tour-

nelles entre les mains des marchand*?. Ses Mémoires, qui portent le titre de Discours politiques et militaires, sont le fidèle miroir de cette belle âme. Aussi juste dans ses écrits que dans sa conduite, il loue ce qui est à louer sous le drapeau catholique , il blâme re qui est à blâmer sous le drapeau protestant. La Noue avait écrit des remarques ou notes sur les Vies des Grands Hommes de Plutarque. Elles sont restées inédites, et l'on doit le reofretter : le texte et le commentateur étaient bien faits l'un pour l'autre.

Au bout de quelques semaines, le prince de Condé était déjà maître de l'Âunis, d'une partie de la Saintonge, de TAngoumois et du Poitou. En Languedoc, en Provence et en Dauphiné, Jacques de Crussol, comte d'Acier, leva lui seul près de vingt mille hommes. Sur sa cornette, on voyait un Hercule, qui, des coups de sa massue, abattait une hvdr^ dont les têtes étaient des figures de moines, d'évêques et de cardinaux. Partout la France était en feu, et les hommes sages, catholiques comme protestants, déploraient tant de maux et en accusaient les Guises, ces mauvais génies de la France. Aucun ne croyait qu'un Coligny, un d'Andelot, un La Noue, dont le caractère honorait leur époque, cédassent à des idées de révolte et d'ambition, et n'auraient pas continué à servir loyalement le roi et l'État, comme ils l'avaient fait dès leur jeunesse, si la cour eût gardé la foi jurée, si l'on eût respecté les droits sacrés de la conscience. Entre les deux reines, chacune placée dans un des camps opposés, Catherine de Médicis ot Jeanne d'Albret. l'estime depersoime ne pouvait balancer un moment.

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