QUATRIEME PARTIE
par son exemple quand ce n'était pas par ses leçons directes, ayant appris pour toute religion des pratiques superstitieuses qu'on le vit mêler plus tard à l'opprobre de ses dépravations, ce prince aurait eu besoin, comme Charles IX, son frère, d'avoir en partage des dons exceptionnels, pour résister à de telles influences; et peut-être le caractère violent de Charles IX leur cédat-il moins facilement que l'indolente faiblesse du troisième fils de Catherine, matière inerte, faible et molle, qu'elle put manier et efiféminer à son gré. Sous le nom du duc d'Anjou, le commandement de l'armée appartenait en réalité au maréchal de Tavannes.
Une guerre de détail et de postes, des prises ou des reprises de petites places remplirent la campagne d'hiver. La rigueur de la saison apporta d'ailleurs un obstacle aux opérations, et força les deux partis à les suspendre. Jusqu'alors, tout compensé, la fortune des armes avait été favorable aux Protestants; mais le 13 mars 1569, fut livrée la bataille de Jarnac. Les forces étaient à peu près égales, une vingtaine de mille hommes de chaque côté. De la part des Calvinistes, l'action fut mal engagée ; leurs difierents corps, arrivant l'un après l'autre, ne purent tenir contre les forces réunies de l'armée catholique. La bataille ne fut guère sérieuse (ju'autour du prince de Condé. Pour réparer les fautes et le désordre de la journée, le prince de Condé dépassa la hmite où semblent s'arrêter les forces humaines. Résolu à vaincre ou à périr dans un effort désespéré, il venait de se mettre à la tête d'un gros de gentilshommes, l'élite de son armée, quand le cheval du comte de La Rochefoucauld, son beau-frère, lui Crissa la jambe d'un coup de pied. On le pressa de se
retirer, mais, pour rép:>ase, il montra la devise de sa cornette : D)ix le péril pjur Christ et le pays, et dans cet état, l'ûs brisé perçant la cliair, il chargea , tAtc baissée, sur les escadrons ennemis. Il renversa d'abord tout devant lui, puis, accablé sous le nombre, son cheval ayant été tué, il combattit encore un genou en terre. Forcé enfin de se rendre, on venait de le porter au pied d'un arbre, quand Montesquiou, capitaine des gardes et favori du duc d'Anjou, accourut vers lui en poussant des cris de fureur et de mort. Au nom de Montesquiou, que Condé entendit prononcer : « Je suis » mort, d'Argence, » dit-il au gentilhomme auquel il s'était rendu (ce gentilhomme lui devait la vie et avait promis de le protéger); « je suis mort, tu ne me sau- » veras pas. » 11 se couvrit la tête de son manteau, comme César à l'aspect des poignards levés sur lui, et dans l'inst.int, Montesquiou, arrivant par derrière, lui brisa le crâne d'un coup de pistolet.
C'est ainsi que le plus lâche assassinat trancha une vie qui ne fut pas exempte de blâme, mais sur laquelle brillèrent la plupart des qualités qui font les héros. Loin de flétrir et de châtier l'action odieuse de Montesquieu, le duc d'Anjou y joignit l'insulte pour les restes de la victime. Le corps de Condé, attaché sur le dus d'une vieille ânesse, jambes et bras pendants, raconte Brantôme, fut porté à Jarnac comme un trophée, au milieu des outrages de la soldatesque. Il fut exposé ddns une salle basse du château, où le malheureux prince avait logé la veille, et où le duc d'Anjou le remplaçait. Là, on amena les Calvinistes prisonniers, pour les forcer de contempler ce triste spectacle, qui les fit tous fondre en larmes. Après que les vainqueurs se fu-
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relit assouvis de ces indignes scènes, la dépouille de Condé fut remise à M. de Longue ville, son beau-frère, qui la réclama, et, par les soins du prince de Béarn, il fut enseveli à Vendôme, dans la sépulture des Bourbons (1).
L'armée calviniste, ralliée par Coligny à Tonnay- Charente, avait perdu seulement quelques centaines d'hommes ; mais plus que le nombre, le mérite et la qualité de beaucoup de ses morts rendaient ses perles sensibles. Celle de Condé Tétait, à elle seule, plus que toutes les autres. Les larmes des prisonniers de Jarnac étaient l'expression fidèle de la douleur qu'un malheur si grand excita dans le parti entier. La voix même de Coligny ne pouvait surmonter la désolation généralCv Il semblait qu'avec Condé eussent péri toutes les espérances de la cause.
Au milieu de ce deuil et de ce découragement, une femme se présenta : c'était la reine de Navarre, accourue de La Rochelle à la nouvelle du désastre que l'on venait d'essuyer. Elle ne s'arrêta pas à le déplorer : elle ne songea qu'à en prévenir les suites. Devant les généraux, devant les soldats consternés et abattus,
(1) Un obélisque avait été élevé, en 1770, par le comte de Jarnac, sur la place où Condé fut frappé. 11 fut renversé pendant la Révolution. Un autre fut érigé en 1818 par le département de la Charente, avec une inscription latine dont voici la traduction : « Ici mourut, par un coup détes- ». table, l'an 1569, à l'âge de 39 ans, Louis de Bourbon-Condé, » qui, distingué par tous les mérites propres à la guerre et » à la paix, égala par sa valeur, son caractère et ses talents, » la gloire de ses ancêtres, et fut digne d'une fin moins fu- )) neste. » — L'assassin de Condé fut tué, quelques mois après, au siège de Saint-Jean-d'Angely.
elle paraît, ayant à ses côtés son fils, qui n'avait pu se trouver à la bataille de Jarnac, et le fils du vaillant prince que l'on pleurait, ce jeune Henri de Condé, maintenant tout-à-fait orphelin. Cette seule vue émeut 1 es cœurs et commence à relever les esprits ; mais la voix de Jeanne produit un efTet bien plus grand encore. Au nom du ciel, au nom de la foi que l'armée a juré de défendre, au nom du héros que l'on a perdu et dont elle montre le fils, elle fait appel au courage et à la constance qui ne sauraient fléchir sous un revers d'un jour. Elle rend grâce à Dieu de lui avoir accordé un fils, (' nourri comme elle de la pure parole, » qui appartient corps et âme à la cause du Seigneur, et qu'elle donne à l'armée comme le gage le plus précieux dont elle puisse disposer. A défaut de ce parent illustre qu'il aurait eu pour guide et pour maître, elle l'offre pour marcher à la tête des troupes, moins comme général que comme premier soldat. Elle le présenta, raconte d'Aubigné, « au gros de la cavalerie à part, puis à celui de l'infanterie; et là, après avoir preste un serment notable sur son âme, honneur et vie de n'abandonner jamais la Cause, en reçut un réciproque, et quant et quant fut proclamé chef aux cris et exultations. » Henri de Bourbon, s'avançant avec sa vivacité habituelle confirma les paroles de sa mère. « n jure sur son âme, honneur et vie, de n'abandonner jamais la Cause. » Le serment prêté par Henri de Bourbon est répété aussitôt par le jeune Condé. Jeanne, électrisée par cet enthousiasme qu'elle a fait naître, presse dans ses bras le fils de son sang et le fils de son adoption. Ce mouvement fit redoubler les cris d'ej]thousiasme. Puis, « cette princes. c, » continue d"Au-