PREMIÈRE PARTIE. iS28-lS
bel ornement. En elle on retrouvait, avec les dons extérieurs, avec la première fleur de la jeunesse qui se développe et s'épanouit, toute la bonne grâce et l'esprit de sa mère. « Elle était d'une humeur si joviale, » dit Favin, « que l'on ne se pouvoit ennuyer auprès d'elle: éloquente entre les personnes de son temps, selon les erres de la reine Marguerite, et qui, par le moyen de ses discours, pouvait charmer les ennuis et passions (chagrins) de l'âme. » Outre ces agréments, la princesse de Navarre faisait admirer une élévation de sentiments et une force d'esprit fidèlement reflétées par l'air de noblesse qui s'alliait au charme de sa physionomie. En 1545, une fille étant née du mariage de l'héritier de la couronne (depuis Henri II) et de la trop célèbre Catherine de Médicis, ce fut Jeanne qui la tint sur les fonts baptismaux, avec la reine de France Èléonore. Cette circonstance devint, entre notre princesse et Elisabeth sa filleule, l'origine d'une Uaison qui ne fut pas oubliée plus tard, comme on le verra. Quant à Catherine de Médicis, elle et la future reine de Navarre devaient aussi, mais bien différemment, se retrouver en présence.
Quelle cause ajournait et retardait le mariage auquel François Prêtait revenu pour Jeanne? Apparemment l'opposition de la reine 3Iarguerite, fortifiée de celle de son mari , car Henri d'Albret, tout en tenant noblement état de prince, était bon et prudent ménager, et les prodigalités d'Antoine de Bourbon avaient bien de quoi exciter ses alarmes. Par la mort de son père, Antoine avait succédé au titre de duc de Vendôme, e1 rien n'annonçait que, devenu chef de sa maison, il ftit disposé à changer ses habitudes. Néanmoins, au milieu
.V2 uisroiRi': mi jkan.ne dalbukj.
tic >a vio frivole, il témoignait pour Jeanno un amour ({u'elle no voyait pas avec indifférence. Les défauts d'Antoine lui étaient moins connus que ses qualités aimables, rehaussées par les avantages de sa figure et de toute sa personne; surtout la bravoure qu'il avait fait briller en plus d'une occasion lui faisait un titre auprès d'une princesse dont le cœur était si haut placé.
Après la mort de François V"^ (1547), le nouveau roi Henri II prit en main, à son tour, cette affaire importante, le choix d'un époux pour l'héritière de Navarre. Cette substitution au droit commun, au droit du père et de la mère, cette toute-puissance arbitraire sur le domaine de la famille peut sembler non moins étrange que tyrannique : mais c'était, ne l'oublions pas, comme une prérogative de suzerain et de maître suprême, revendiquée au profit de l'intérêt d'État.
Un nouveau prétendant sétait mis sur les rangs: François de Guise, alors duc d'Aumale, et qui devint duc de Guise en 1550. Au courage miUtaire qu'il possédait comme Antoine de Bourbon, il joignait une habileté, des talents et une valeur de caractère que celui-ci n'avait pas. Il parvint à décider en sa faveur le roi de France, qui, néanmoins, se crut obligé d'en référer à sa cousine. Mais Jeanne ne se montra pas moins susceptible au sujet de cette alliance, qu'elle ne lavait été à douze ans, lorsqu'on lui avait proposé le duc de Gueldres. « Voudriez-vous, Monsieur, » répondit-elle, « que celle qui me doit porter la queue fût ma » belle-sœur, et que la fille de M"» de Valentinois vînt » à me côtoyer?» Cette réponse hardie fut admirée de la cour, et le roi ne parla plus du prétendant ainsi repoussé.
PREMIKUK PAKTIK, LViS-irio:;. y.)
Il y en avait un troisième, Piiilippe d'Espagne, (jiii. veuf de Marie de Portugal, retrouvait libre celle que son père lui avait destinée dans ses calculs ambitieux. Quelques années auparavant, à Aiigsbourg, Cliari(>s- Ouint avait fait son testament, et il y «lésignait Jeanne «le Navarre au choix de son tils, comme une princesse « d'une santé vigoureuse, d'un caractère admirable, vertueuse et d'un cœur digne de sa naissance. » Mais la politique française était là, toujours attentive à combattre et à (li'jouer ce projet d'une alliance espagnole, lue révolte pm Guyenne, au sujet des impôts, révolte que le roi de Navarre, gouverneur de cette province, fut malignement accusé d'avoir laissé éclater par sa faute, peut-être même d'avoir favorisée en secret, avait amené un refroidissement entre la cour de France el lui. Mécontent, Henri d'Albret se tenait à l'écart avec sa femme et sa fille, et Ton pouvait craindre que l'Espagne, profitant de cette disposition, ne vînt à gagner sa cause. Le roi de France brusqua donc une décision que favorisaient les sentiments personnels de Jeanne : ils se rendit à Moulins, capitale de la province qui renfermait ce fief dont la famille de Bourbon avait [)ns son nom; là, il manda le roi et la reine de Navarre, pour (jue le mariage de leur fille avec le duc de Yendôme y fût célébré.
Henri d'Albret et Marguerite arrivèrent en Bourbonnais: mais, quoique ayant à lutter en même temps contre le vœu du roi de France, contre le désir de leui* fille et contre les instances d'Antoine de Bourbon, ils se montrèrent d'abord aussi peu disposés à céder l'un que l'autre. Pourtant, les larmes de Jeanne commencèrent à ébranler peu à peu la résolution de son père. Le roi de
France, qui s'en aperçut, mit alors en œuvre auprès de lui l'appât le plus puissant : Tespérance de recouvrer la Haute-Navarre, quand une circonstance favorable se présenterait; et, pour lui faire accepter cette perspective lin peu vague, il lui offrait, en attendant, une pension de vingt mille livres sur le trésor royal. Bercé plus d'une fois par de pareilles promesses, Henri étail devenu défiant; il préféra une rente de quinze mille livres à prendre sur la recette de la Gascogne, qui passait par ses mains : de la sorte, et pour plus de sûreté, il se paierait lui-même. La proposition fut acceptée sur l'heure; mais, en accordant son consentement, le roi de Navarre fit venir son gendre futur, lui adressa une verte remontrance sur son humeur prodigue, et exigea l'engagement d'une réforme complète. Antoine promit avec empressement, et peut-être de bonne foi, tout ce qui lui était demandé : une conduite plus sage, une entière docilité aux sages conseils du prince qui allait devenir son père; assurances qui valurent de sa part ce qu'elles valent le plus souvent en pareil cas.
Telles étaient sans doute les trop justes prévisions de Marguerite ; aussi persista-t-elle dans sa résistance jusqu'à la dernière extrémité. Elle alla jusqu'aux supplications, jusqu'aux pleurs; mais Henri H ne parla pas en neveu, il parla en souverain, et Marguerite dut céder à toutes ces volontés, à tous ces désirs ligués contre elle seule. Par le contrat de mariage, le roi et la reine constituèrent à leur fdle une dot de cent mille écus au soleil (monnaie du temps), dont l'emploi fut réglé par eux. Son douaire fut fixé à dix mille livres de rente, et le prince dut lui donner une valeur de dix mille écus en habits et bijoux. Antoine de Bourbon apportait