‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 75 sur 140 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

non comme un danger, pour les droits de la reine et de son fils. Une grande partie du peuple se laissa prendre à cette imposture, qui avait pour organe un des premiers dignitaires du royaume. A la tête des soldats dont la reine lui avait confié le commandement pour un autre usage, le sénéchal se présenta devant Orthez, répétant qu'il venait maintenir l'autorité légitime prise en dépôt et sauvegardée par la France. Le commandant PieiTe d'Auga, seigneur de Gouze, à quid'Arros avait ordonné de quitter Orthez et de se retirer à Navarreins, voulait cependant résister ; mais, pressé par les habitants, qui craignaient les malheurs d'une défense impossible, il consentit à négocier une capitulation. Le sénéchal donna toute assurance aux Religionnaires pour leurs personnes et leurs biens, ajoutant que rien ne serait « innové» , garantie qui n'empêcha pas les excès du parti vainqueur. Il est presque superflu d'ajouter que l'Académie, gloire de la ville, ne fut pas épargnée. Gratien de Lurbe tint ferme dans le château jusqu'à la dernière extrémité : il ne céda qu'à la famine.

Lescar, la rivale d'Orthez, était acquise d'avance au mouvement qui triomphait. Nulle part n'étaient mieux justifiées les énergiques expressions de notre vieux chroniqueur Olhagaray : « La populace béarnaise, aveuglée de tout en tout, arboroit les enseignes françoises et s'esjouissoit au feu de leur pays et à ses cendres. » Le 9 avril, Caubios, un des gentilshommes révoltés, entra dans Lescar sans coup férir, les Catholiques, c'est-à-dire la grande majorité de la population, lui en ayant ouvert les portes. Des acclamations joyeuses le saluèrent; mais la bande féroce dont il était

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suivi ne s'en rua pas moins sur ceux-là mêmes qui la fêtaient avec tant d'allégresse. D'affreux massacres, les plus hideux excès, firent de la malheureuse ville un théâtre d'horreur. A Bellocq, les habitants, après s'être bravement défendus, et ne pouvant tenir davantage, profitèrent de la nuit pour s'échapper. Il ne resta que cinq Cathohques et un vieillard protestant, à qui ses ([uatre-vingts ans ne firent pas obtenir grâce. Près de là, un enfant, le fils d'un laboureur, fut « extraordinairement tourmenté pour aller à la messe. » La fermeté de son refus étonna et lassa tant de barbarie: le baron d'Armandaritz lui fit rendre la liberté.

Dans une telle situation, ayant en face l'invasion du dehors, autour d'eux le débordement de la révolte, d'Arros et Montamar jugèrent impossible de tenir la campagne : en l'essayant, ils auraient compromis le peu de forces qui leur restaient. Ils confièrent la ville de Pau à la fidéhté du Conseil souverain et des habitants, et s'enfermèrent dans Navarreins, avec tous les Béarnais, gentilshommes , capitaines ou autres , qui étaient résolus à lutter jus({u'à la mort pour leur souveraine légitime et l'indépendance de leur patrie.

Le sanctuaire même de la justice, la cour suprême du pays, avait ses défections. Deux conseillers au Parlement de Pau, Jérôme de Marca et Jean de Bordenave, allèrent jusqu'à Nay, au-devant de Terride, pour saluer sa venue; ils menaient avec eux vingt chevaux couverts de croix blanches, signe de ralliement du parti catholique. Leurs collègues, voyant un tel exemple donné dans leurs rangs, se sentaient faiblir et chanceler. Ils craignaient la domination française, mais l'énergie leur faisait défaut, et, comme il arrive souvent en

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pareille disposition, ils essayèrent d'un moyen terme. On décida de proposer que aie pays fût remis entre les mains du sieur de Gramont pour le garder à ^[onsieur le prince (de Béarn), pour empêcher l'entrée de l'armée. » Mais les démarches tentées auprès du vicomte de Terride, pour lui faire accepter cet arrangement , furent accueillies par un refus dédaigneux. La cour de France avait trouvé l'occasion de s'emparer de cette proie convoitée depuis longtemps, et, profitant de la trahison des uns, de la défaillance des autres, c'était pour son compte qu'elle entendait agir.

De concert avec le général de Charles IX, le séné chai d'Audaux convoqua les Etats, pour faire consacrer en apparence le meurtre du pays par le pays lui-même. La capitale résistant encore, ce fut à Lescar, dans cette malheureuse ville, sanglante et dévastée, que fut réuni, le 4 avril, ce semblant de représentation des trois ordres, clergé, noblesse et tiers-état. Pierre de Luger remplissait les fonctions de syndic. Terride s'était avancé jusque sous les murs de Pau, à Yisenos. De là, il somma l'assemblée d"avoir à se remettre, corps et biens, « à la protection de Sa Majesté, » qui garderait le Béarn on dépôt. Il garantissait le maintien des fors, coutumes vX privilèges nationaux. En cas de refus, il ne cachait pas qu'il userait « de la rigueur des armes. »

A cette hautaine signification dont ils s'étaient faits les provocateurs et les complices, les soi-disant représentants du pays « firent les étonnés. » Comme affaire de forme, sans doute, et voulant colorer un peu leur conduite, ils demandèrent terme pour avertir leur « dame souveraine et Monsieur son fils de la sommation dudit sieur Terride. » Cette permission même leur

fut refusée par l'envahisseur. On voudrait croire que. sous une pression si brutale et si insolente, quelque honte leur monta au front, qu'une dernière étincelle de sentiment patriotique les lit souvenir qu'ils étaient Béarnais; en tout cas, cet éclair aurait été bien fugitif. Engagés dans cette triste voie, ils n'avaient plus qu'à courber la tète et à consommer la vente de leur patrie. Par l'organe de Luger, ils acceptèrent les conditions qui leur étaient imposées d'un ton si absolu; ils déclarèrent se remettre sous la protection du roi de France, « sans préjudice de continuer en la fidélité de ladite daine et de sadite postérité, » réserve de convention, simple formule qui ne tirait pas à conséquence.

Après s'être fait donner ce simulacre de sanction nationale, Teriide essaya d'enlever Pau par une brusque attaque; mais la vue du drapeau étranger avait réveillé l'énergie des habitants, et ce coup de main fut vigoureusement repoussé. Alors, tandis qu'il envoyait sa cavalerie cerner Navarreins, Terride ayant amené quelques pièces de canon, et se préparant à ouvrir le feu, le Parlement décida de céder à la force. Le général français fit son entrée dans la capitale béarnaise. Il avait promis de « ne vexer personne, ains (mais) d'entretenir » toute la ville en paix. » Seize ministres qu'il y trouva eurent, malgré cette parole, une chambre du château pour prison, en attendant que le roi disposât de leur sort. Le plus ëminent de tous, Pierre A'irot, avait été mille fois en butte, lui et les siens, aux plus furieuses menaces. Néanmoins, son caractère et son mérite le plaçaient si haut, qu'il n'y eut pas un homme marquant dans l'armée française, y compris le général, qui ne vînt le visiter et ne se fît honneur de converser avec lui. Il eut

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