‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 92 sur 140 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

une centaine de cavaliers et fi'ois à quatre cents habitants armés, qui valurent de bons soldats, de Piles arrêta le duc d'Anjou pendant six semaines, du 15 octobre au 2 décembre, sous les murs d'une place que l'on croyait prendre en quelques jours. Les pertes des troupes royales devant Saint-Jean-d'Angely dépassèrent celles de Goligny devant Poitiers ; l'évaluation la moins haute ( il en est qui vont à six mille ), les porte à plus de trois mille hommes, en comptant, sans doute, les maladies et la désertion; tellement que cette armée en fut ruinée à demi. L'intrépide commandant ne capitula qu'à bout de ressources. Il fut stipulé que lui et sa garnison sortiraient avec armes et bagages, enseignes déployées, pour se retirer où ils voudraient, sous la seule condition de ne pas servir pendant quatre mois ; mais , malgré les efforts des généraux cathoUques, admirateurs de tant décourage, les soldats huguenots furent complètement dépouillés, et quelques-uns tués. Par suite de ces violences, de Piles se regarda comme dégagé de sa parole, et alla rejoindre les princes et l'amiral.

Charles IX n'avait pu voir sans jalousie son frère, objet bien marqué des préférences maternelles, recevoir le commandement de l'armée, avec le titre de lieutenant général du royaume. Excité par le cardinal de Lorraine, dont l'alliance avec Catherine de Médicis n'empêchait pas les luttes de domination et d'influence entre eux, le roi sentit cette jalousie redoubler quand deuxvictoires, remportées sous le commandement nominal du duc d'Anjou, eurent fait à celui-ci une sorte d'auréole. Charles s'écriait avec colère que, s'il eût commandé les troupes du duc de Nemours et du duc d'Aumale, n les retires n'eussent point passé. » Il voulut

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aller se mettre en personne à la tête de l'armée, Échappant à sa mère, il se rendit au camp devant Saint-Jeand'Angely, où elle le suivit, n'ayant pu le retenir. Mais les voluptés dont il fut entouré eurent bientôt raison de ces velléités guerrières, et il quitta le camp, disant que « des hérétiques en déroute n'étoient pas gibier de roi; » que « c'étoit à ses généraux à leur donner la chasse. »

Cette chasse se présentait comme une partie plus rude qu'on ne l'aurait cru le lendemain de Moncontour. Catherine en revint aux négociations; elle envoya près de la reine de Navarre, à La Rochelle, un homme fait pour inspirer la confiance, Castelnau, l'auteur des intéressants Mémoires complétés par Le Laboureur. Il était chargé de porter des paroles pacifiques, d'assurer que la reine-mère ne travaillerait qu'à obtenir de son fils des conditions favorables aux Calvinistes, s'ils voulaient faire acte de soumission. Jeanne répondit, comme elle l'avait toujours fait, que le rétabhssement de la paix était l'objet de tous ses vœux, qu'elle y emploierait tous ses efforts, si l'on accordait la liberté de conscience avec de solides garanties ; mais qu'elle avait trop lieu de se défier de cette démarche; et elle fit connaître une instruction secrète tombée entre ses mains, qui développait tout un plan de perfidie et de mensonge Feindre le désir d'une paix que Tonne voulait pas, aller jusqu'à nommer des arbitres soi-disant chargés d'en poser les bases, et paralyser ainsi l'ardeur et les forces lies Calvinistes; refroidir le zèle de la reine d'Angleterre et des princes allemands à leur égard en les assurant de ces prétendues intentions pacifiques; fomenter des révoltes dans la Grande-Brotagne, y aider mémo

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par de^ secours, afin d'occuper Elisabeth chez elle, tandis que l'on s'appuierait sur l'alliance espagnole ; tel était ce plan qui édifiait suffisamment la reine de ISavarre sur les paroles dont Castelnau était porteur de la part de Catherine.

Néanmoins, Joanne ne voulut pas prendre sur elle de les repousser. Il fut convenu entre elle et Castelnau que ces ouvertures seraient transmises aux princes et à l'amiral ; mais d'avance elle déclara comme certain que, sans la liberté de conscience et des garanties sérieuses, foule négociation serait inutile ; moyennant ces conditions, elle ne doutait pas que les Confédérés ne fussent prêts à poser les armes. Cotte communication fut portée au camp de l'amiral par le baron de Beauvoir. Peu après, la reine y dépécha également Téligny avec ses instructions particulières, et la cour y envoya le grandmaître de l'artillerie, Biron.

Il est certain que Tattitude et les opérations du parti calviniste, au lendemain d'une défaite qui semblait l'anéantir, étaient bien de nature à déconcerter les prévisions de ses ennemis. Jamais général n'avait été plus grand après un triomphe (^ue ne l'était Coligny après cotte ruine. Il s'en relevait avec une armée nouvelle, pour transporter la guerre sur un autre terrain, et prendre l'initiative la plus hardie.

Pendant que la mémorable résistance de Saint- Jeand'Angely retenait et neutralisait les forces catholiqur-, l'amiral mettait à profit l'imprudence qui. dit encore La Noue, « laissa rouler sans nul empêchement cette petite pelote de neige, » de sorte que, « en peu de temps elle se fit grosse comme une maison. » Après avoir passé la Dordogne et le Lot, Coligny était arrivé

sans obstacle à Montauban. Il se cantonna dans cette contrée, où les Calvinistes étaient nombreux, pour y reposer ses troupes et recevoir les volontaires qui accoururent sous ses drapeaux. La présence de l'héritier de la maison d'Albret contribua puissamment h renforcer la petite armée, dans ces provinces du Midi où le nom de cette famille était populaire, même en dehors de ses domaines. Le prince de Béarn faisait un apprentissage sérieux de la guerre, comme sa mère lo voulait, et ne vivait pas autrement que les soldats, partageant leurs privations et leurs fatigues.

Informé de la marche de l'amiral, Montgonierv, pour opérer sa jonction avec lui, s'était rapproché de la Garonne, au-dessous d'Agen. Afin de lui donner passage, Coligny, sur l'autre rive, se porta vers Aiguillon, s'en empara et fit jeter un pont un peu au-dessus, à Port-Sainte-Marie. Montluc, renfermé dans Agen, parvint à rompre ce pont, au moyen de moulins qu'il laissa emporter par le fleuve grossi et rapide: mais Montgomery le traversa dans des bateaux, et, le 10 décembre, la réunion fut accomplie (i). Avec ce renfort, l'amiral remonta les bords de la Garonne jusqu'à Toulouse. Dam ville, qui avait remis le siège devant Mazères, fut rappelé en hâte par les magistrats toulousains, épouvantés de l'approche d'un ennemi qu'ils avaient cru anéanti, et qui venait de si loin porter la guerre jusque sous leurs remparts. Sans que Dam ville en sortît, les Huguenots satisfirent des ressentiments dès longtemps amassés. Le Parlement de Toulouse avait

(1) Cette date nous paraît phis vraisemblable que celle du 10 novembre, qui est aussi donnée.

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