‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 93 sur 140 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

montré contre leurs frères un acharnement sans merci. Surtout, ils ne lui pardonnaient pas l'exécution du baron de Rapin, cet officier du prince de Condé qui, messager de paix, ne fut pas préservé même par un passeport du roi. Coligny, quoique réprouvant et arrêtant le plus possible les excès de la guerre, permit'à ses soldats de décharger leur colère sur les terres, les métairies, les maisons de plaisance de ces magistrats qui ne respectaient ni Thumanité, ni le droit des gens. Sur les ruines fumantes et noircies, la vengeance satisfaite laissa ces mots écrits : Justice de Rapin.

Des environs de Toulouse Coligny alla camper près de Castres; puis il marcha au sud, vers Carcassonne, enlevant toutes les petites places et tous les bourgs fortifiés.

Il venait de prendre Montréal, à cinq ou six lieues à l'ouest de Carcassonne, quand il reçut les messages de la reine de Navarre et de la cour. Le roi offrait aux Calvinistes la vie et les biens garantis, mais non la condition capitale, la liberté du culte, ce qui rendait tout accommodement impossible, comme Jeanne en était assurée. Pourtant, Coligny ne désespéra pas d'obtenir gain de cause pour ce grand principe. Lui et le prince de Navarre remirent à Biron des lettres pour le roi, la reine-mère et le duc d'Anjou, protestant de leur soumission entière du moment que les droits de leur conscience auraient satisfaction. Téligny suivit de près Biron, avec Beauvoir et Brodeau de La Chassetière, secrétaire du prince de Navarre, homme d'une sagesse reconnue. Tous trois étaient chargés d'appuver verbalement ces lettres, et ils prirent la route d'Angers, où la cour se trouvait en ce moment ; mais ni ces négocia-

;^>2 HISTOIRE DE JEANXii D'AIBRET.

tions, ni l'hiver no suspendirent |a guerre de détail qui désolait la Franco

Vers le même temps (au commencement de 1570), les États navarrais voyaient les factieux, qui semblaient écrasés sans retour par Montgomery. essayer de réparer leur défaite. Ranimées par la bataille de Moncontour, leurs espérances se fortifièrent des promesses de secours qui leur furent adressées. Une lettre du duc d'Anjou, écrite le 18 décembre 15C9, leur annonçail qu'ils seraient bientôt appuyés par des forces puissantes. Montluc leur mandait qu'il avait reçu l'ordre d'entrer en Béarn et de leur donner la main. Enfin, .Montgomery était parti pour se réunir à l'amiral, et tout paraissait ainsi favoriser une nouvelle levée de boucliers.

Sur ces assurances, le baron de Lusse et les autres seigneurs rebelles sortirent de leurs retraites. Lusse souleva le pays basque. Dans le Bigorre, Bonasse, Esgarrabaque, Sau balade , Podens, Abbadie, le chanoine idron, etc., se mirent à la tête de la révolte. Aidé par le gouverneur de la ville aragonnaise de Jaca, qui lui envoya cinq cents de ces bandoHers, de ces brigands de la frontière, toujours prêts pour le sang et le pillage, Supersanlis reparut dans les montagnes et la vallée d'Aspo. Tous ces chefs réunis marchèrent sur Tarbes, tandis que Montluc, qui ne les avait pas trompés, venait attaquer Rabastens, à cinq lieues au nord do cette capitale du Bigorre. Après avoir pris Rabastens, i! comptait marcher sur Nay, Pau, Navarroins, et subjuguer tout le Béarn, sans essuyer le même retour de fortune que Terri de.

Cette petite place de Rabastens fit une résistance opi-

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uiàtre, qui exaspéra la férocité habituelle de Montluc. Résolu de s'en emparer à tout prix, et pressant le siège sans se ménager, il reçut une arquebusade qui lui perça les deux joues, lui enleva une partie du nez, et le défigura tellement qu'il dut, pendant le reste de sa vie, porter une sorte de masque pour cacher sa face hideuse. Sa rage, portée au comble, ne connut plus de bornes. Ayant emporté la ville d'assaut, il en égorgea tous les habitants sans distinction, hommes, femmes et enfants. Deux seulement purent échapper à cette abominable boucherie. Presque en même temps, Tarbes était tombée sans coup férir au pouvoir des rebelles.

Mais ces deux fidèles serviteurs de la reine, le baron d'Àrros et le baron de Montamar, agirent a^ ec toute la promptitude et toute la décision (pie réclamaient des circonstances si critiques. A la tête des troupes béarnaises, ils marchèrent en hâte droit aux révoltés, et les attaquèrent avec tant d'impétuosité, qu'ils les taillèrent complètement en pièces. «Tarbes, » dit Olhâgaray, «qui s'étoit réjouie et enrichie du sac du Béarn, fut rendue misérable et brûlée à son tour. » Le baron de Lusse fut le seul chef qui se sauva de ce désastre. Ayant, à travers les montagnes, gagné la Basse-NavaiTe, et les barons de Damesan et d'Armandaritz s' étant joints à lui, il se jeta dans Saint-Jeau-Pied-de-Port. Ainsi adossé à la frontière, il défia dans cette position l'attaque des Béarnais, qui craignirent de fournir ii l'Espagne le prétext(^ plausible de son territoire menacé; mais ne pouvant le combattre par les armes, et voulant en finir avec ses révoltes , ils tombèrent sur les domaines du riche baron, mirent tous ses châteaux en cendres, et portèrent un tel coup à so fortune' iju'il iic s"en releva

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pas, et qu'il se vit désormais réduit à l'impuissance. Ostabat, lieu qui n'était pas alors sans importance, fut également livré aux flammes. Quant à Montluc, la défaite des rebelles à Tarbes déconcerta ses plans de campagne. « Il nous menace fort, » écrivait le baron de Montamar à la reine ; « mais il est à voir s'il fera autant de mal qu'il le dit ; nous lui mettrons en barbe gens fjui ne sont pas délibérés de se laisser battre. » En effet, il n'alla pas plus avant, et le Béarn fut sauvé de son invasion, d'un nouveau triomphe des factieux et du retour des calamités dont il venait à peine de sortir.

L'exaspération des soldats béarnais n'avait pas connu de limites; ils avaient voulu atteindre enfin la rébellion par ces moyens violents et désespérés que l'on applique aux plaies gangrenées. Jeanne se laissa gagner jusqu'à un certain point par le même sentiment. L'esprit de modération, la tolérance religieuse, n'avaient pu désarmer un parti implacable dans sa haine. La révolte redressant tant de fois la tête, la clémence toujours payée par l'ingratitude et le parjure, les complots tramés contre la personne même de la reine et de ses enfants, cet abîme de maux où le Béarn avait failli retomber, la menace incessante de soulèvements nouveaux, ce fut là, aux yeux de Jeanne, des motifs suffisants pour prendre la mesure radicale à laquelle jusqu'alors elle s'était refusée. Jugeant que l'intérêt de son peuple et celui de sa couronne, intimement hés, n'admettaient plus de ménagements, elle envoya de La Rochelle une ordonnance qui supprimait lexercice de la religion catholique dans le Béarn, en majorité protestant, et ne le laissait subsister que dans la Basse-Navarre, où l'Eglise romaine était restée dominante. Il était

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