‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 94 sur 140 · QUATRIEME PARTIE, 1o · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE, 1o

enjoint à tous les prêtres et à tous les moines, que Jeanne appelait les ennemis de l'Etat, de sortir du Béarn dans un délai fixé, sans pouvoir y rentrer autrement que par permission. Ceux-là néanmoins pouvaient y rester, jouir tranquillement de leurs biens et même en recevoir s'ils n'en avaient pas, qui embrasseraient la foi réformée.

Cette ordonnance était accompagnée d'un préambule où la reine en exposait et en développait les motifs. Elle rappelait cette doctrine destructive de toute obéissance et de toute fidélité , qu'aucun devoir, aucun serment n'oblige envers les princes hérétiques; les conférences qu'elle avait provoquées à diverses reprises, entre les ministres des deux Eglises, pour débattre amiablement les questions religieuses qui les divisaient, conférences auxquelles les prêtres catholiques n'avaient pas jugé à propos de se présenter; les meurtres commis sur plusieurs de ceux qu'elle avait chargés de prêcher les vrais et seuls principes de tout gouvernement, c'est-à-dire la morale éternelle ; la guerre à mort entretenue contre elle par une faction qui invoquait ouvertement une souveraineté étrangère. Elle considérait le clergé romain comme étant l'auteur de tous les troubles et de tous les maux publics, et comme devant subir la juste conséquence de ses actes ; elle établissait que, dans l'intérêt public, la religion du plus grand nombre devait seule être suivie, ceux qui ne voudraient pas se conformer aux lois n'ayant qu'à s'en aller vivre ailleurs.

Commençons par poser un principe invariable : la liberté religieuse est un droit tellement sacré, tellement primordial, tellement au-dessus de tous les pouvoirs humain'^, qu'aucune majorité, de même qu'aucune

puissance personnelle, ne saurait prévaloir contre lui ; que vainement cent millions d'hommes se prétendraient fondés, de par le nombre, à violer ce droit chez un seul. Ecartons donc, d'une manière absolue, cet argument de la majorité mis en avant parla reine de Navarre. Nous le combattrions dans la bouche de ceux qui voudraient en faire usage contre une minorité protestante ; nous ne l'admettons pas davantage contre une minorité catholique. En dérogeant à cette loi de la hberté des cultes qu'elle avait respectée jusqu'alors, même quand elle était sollicitée d'y manquer, Jeanne d'Albret paya un regrettable tribut aux circonstances et à la raison d'Etat. Si grande et si active que fût la part du clergé romain dans les calamités publiques et dans les attentats commis contre son pouvoir et sa personne, cet acte d'autorité nous paraît excessif. Nul, fût-ce le dernier et le plus criminel des hommes, ne doit être frappé sans jugement; c'est encore un de ces principes qui n'admettent pas d'exception. Nous n'en dirons pas autant de la clôture des monastères, mesure d'ordre et de sûreté qui n'aurait pas atteint le culte, et qui pouvait être prise au même titre qu'elle l'a été de nos jours, dans des pays qui n'en restaient pas moins catholiques. Sans contester le droit qu'ont plusieurs individus de vivre en commun, à la clarté du grand jour et sous la loi générale, on peut regarder comme dangereuses des associations à portes closes, organisées de manière à devenir, en quelque sorte, une personne à mille têtes, possédant, acquérant, recueillant des legs et des patrimoines, absorbant une partie des forces de la société civile, et capables de peser gravement sur elle. Que les couvents fussent donc supprimés; que la conduite de

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