QUATRIEME PARTIE
chaque prêtre et de chaque moine fût régulièrement examinée par un tribunal ; puis, que tous fussent bannis, si tous méritaient de l'être; que les moyens de surveillance et de répression les plus sévères fussent adoptés pour l'avenir, c'était bien; mais l'abolition du culte même et l'expulsion en masse, sans formes juridiques, ne sauraient être approuvées par quiconque fait passer avant tout un principe fondamental (1).
Maintenant, disons que si jamais il y eut de puissantes causes de ressentiment, ce furent bien celles auxquelles la reine de Navarre obéit. Louons -la encore plus pour avoir résisté jusqu'alors aux passions de son époque et à tant de motifs particuliers dont elle pouvait s'armer, que nous ne la blâmerons d'avoir fini par céder à leur empire. Aucun juge équitable n'assimilera les mesures prises par Jeanne d'Albret, après tant de révoltes et de crimes, et les persécutions gratuites, les prisons, les gibets, les bûchers auxquels furent livrés, dès le règne de François pr, dans les premiers et faibles commencements de la Réforme, ses plus inoffensifs
(i) Ce sera un éternel honneur pour l'Église réformée de France d'avoir condamné formellement, il y a peu d'années, l'application malheureuse d'anciens édits conti-e le Catholicisme, que la Suède, pays si avancé et si éclairé du reste, a eu le tort de ne pas effacer encore entièrement de sa législation. C'est en voulant la liberté pour autrui comme pour eux-mêmes que les fils de cette Église, si longtemps persécutée, se donnent le droit d'accuser les actes d'oppression commis contre leur croyance par certains gouvernements chez qui l'Inquisition n'est pas morte. Telle n'est pas la position du parti qui se fait, en toute circonstance, l'approbateur de ces actes, et qui continue au milieu de nous, en plein dixneuvième siècle, les doctrines et les passions des vieux ligueurs.
sectateurs ; personne non plus ne confondra les prises d'armes des Calvinistes, poussés à défendre leur droit de prier et leur droit de vivre, et ces rébellions opiniâtres qui répondaient à la tolérance et au pardon de la princesse béarnaise. Si Jeanne d'Albret, quand elle supprimait l'exercice du Catholicisme dans le Béarn, ne crut pas être inconséquente en continuant de réclamer la liberté du Calvinisme en France, c'est qu'elle ne voulait cette liberté qu'associée au respect des lois, à la soumission au prince, et non comme un instrument de troubles incessants ; c'est que l'Église réformée ne professait pas ce principe anarchique, subversif, anti- moral, qui tenait pour nuls serments et devoirs à l'égard des princes dissidents; doctrine odieuse que Jeanne d'Albret était trop fondée à rappeler dans son exposé de motifs, et qui put paraître à bien des consciences, comme à la sienne, une suffisante justification. Elle n'eut d'ailleurs recours contre personne aux odieuses persécutions, aux monstrueux moyens que la cour de Versailles employa, cent et quelques années plus tard, et dans un temps parfaitement tranquille, pour multiplier les nouveaux convertis. Néanmoins, soit par lassitude de tant de troubles et de malheurs, soit par l'ascendant moral de la reine, fort peu de Catholiques béarnais refusèrent d'abandonner leur foi, et la part faite sur les biens d'Église aux membres du clergé qui abjureraient, en trouva un grand nombre disposés à gagner cette espèce de prime. Leur exemple dut contribuer beaucoup à la facilité avec laquelle fut acceptée et ratifiée la suppression du culte ancien. Il est certain que le Catholicisme n'eut en Béarn rien qui ressemblât aux assemblées du Désert.
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De la nouvelle amnistie qu'elle donna, Jeanne excepta seulement les principaux factieuX; tels que le baron de Lusse, le baron d'Audaux, l'évêque d'Oléron et les sept membres du conseil qui, avec Péré pour agent, avait fait tant de victimes. Deux d'entre eux, La Borde et Busy, demandèrent leur grâce et l'obtinrent, sous condition d'embrasser le Calvinisme. « Jeanne, » dit le religieux barnabite Mirasson, dans son Histoire des Troubles du Bëarn, « punissoit des rebelles, des séditieux et des gens qui croyoient qu'on ne devoit point lui obéir dans les choses temporelles, parce qu'elle étoit hérétique. » Il put arriver, comme à la suite de la rébellion précédente, que sa volonté fût dépassée, en son absence, par un zèle trop violent ; mais, c'est encore le moine historien qui le dit : « S'il y eut des Catholiques injustement mis à mort, il est vraisemblable que ce fut à l'insu de Jeanne et contre son intention. » Nous ajouterons qu'aucun de ceux qui périrent ne fut frappé comme Catholique ; tous le furent comme factieux. C'est à ce dernier titre seulement qu'étaient condamnés Busy et La Borde; ce point doit être constaté, tout en blâmant la condition mise à leur grâce. Il est donc constant que Jeanne ne versa jamais de sang pour cause de religion, même quand les circonstances la poussèrent à une mesure qu'elle regarda comme nécessaire et légitime.
Une disposition digne de remarque, à l'égard des coupables livrés au glaive de la loi, c'est que Jeanne voulut que leur condamnation fût toute personnelle et s'éteignît avec eux, afin d'effacer pour leurs descendants toute note d'infamie. Elle abolissait ainsi ce barbare et inique supplément de peine qui s'étendait à une famille innocente, la frappait dans ses biens, dans son
honneur, et qui, pour la honte de la législation, fut encore maintenue pendant deux siècles en France. Enfin, la reine ordonna que tous ses sujets vécussent en paix les uns avec les autres , et il fut défendu, sous peine de la vie, de raviver les discordes et les haines en rappelant le passé.
Jugeant le repos de ses États désormais assuré, Jeanne put s'occuper, plus tranquille, de cet autre gouvernement qu'elle dirigeait dans la ville qui était devenue comme la métropole protestante, gouvernement civil et militaire à la fois. L'armée catholique s'était bornée à menacer La Rochelle, sans tenter une entreprise telle que l'attaque en règle d'une place si forte et si bien défendue ; mais les intelligences et les surprises étaient à craindre, et ce geni'^e de péril exigeait une continuelle surveillance. L'activité de Jeanne suffisait à tout et multipliait les ressources. Une nouvelle armée, destinée à opérer dans les provinces voisines de La Rochelle, fut organisée par ses soins et placée sous le commandement de son cousin René de Rohan, sans préjudice de cinq cents chevaux qu'elle put envoyer aux princes et à Tamiral, sous la conduite des capitaines Renty et Baudiné, avec une somme d'argent considérable, fournie par les armateurs de La Rochelle. La marine de ce port, marine de commerce et marine de gueiTe tout ensemble, faisait flotter avec avantage son pavillon, et rapportait large butin. « La ville de La Rochelle, » dit La Noue, « équipa et arma quantité de vaisseaux qui firent plusieurs riches prises , dont il revint de grands deniers à la cause générale ; car encore qu'on ne prît alors que le dixième pour le droit d'amirauté, on ne laissa pas d'en tirer profit de plus