‹ Histoire de Jeanne d'Arc dite La Pucelle d'OrléansChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

DEPUIS LA PRISE DE LA BASTILLE DE SAINT-LOCP JCSQC'A LA LEVÉE DU SIÈGE D'ORLÉANS.

Délibération du grand conseil. —Prise de la bastille de Saint-Jean-le- Dlanc. — Prise du houlevard des Augustins.— Les Français attaquent le fort desTotirnelles. — Les généraux veulcni suspendre cette attaque, — Jeanne sort de la ville malgré eux. — Assaut des Tournelles. — Jeanne est blessée. — Pictraite des Français. — Jeanne remonte à cheval. — Les Tournelles sont prises d'assaut. — Défaite des Anglais. — Jeanne d'Arc entre en triomphe dans la ville. — Les Anglais lèvent le siège d'Orléans.

Cependant le grand conseil s'était assemblé chez le chancelier d'Orléans pour arrêter ce qu'on entreprendrait le jour suivant. La Pucelle n'était pas à ce conseil, probablement parce qu'elle avait demandé elle-même à ne pas y assister, pour s'occuper davantage de SfS devoirs de rehgion , ayant seulement témoigné le désir de connaître le résultat de la délibération. 11 fut décidé qu'où attaquerait, mais seulement par feinte, les fortes bastilles de la rive droite ; qu'ensuite, au moment où les Anglais seraient occupés de ce côté, on irait assaillir les bastilles de la rive gauche , et l'on

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tâcherait de s'en emparer, ce qui rendrait libre la route de la Sologne et établirait une communication facile avec les pays de l'obéissance du roi. Jeanne fut ensuite appelée; on avait résolu de lui cacher la seconde partie de la délibération , qui devait être tenue secrète. Quand elle fut entrée dans le conseil, on lui dit qu'il avait été arrêté qu'on irait contre les grandes bastilles , au couchant de la ville : c'était ce qu'elle-même avait demandé auparavant; mais elle vit bien qu'on lui cachait quelque chose. « Dites ce que vous avez « conclu , répondit-elle avec courroux ; je saurai « garder ce secret et de plus grands. » Alors le bâtard tâcha de l'apaiser en lui disant qu'on lui avait bien déclaré la vérité , mais que si les Anglais dégarnissaient la rive gauche, on passerait la rivière pour attaquer de ce côté. Jeanne d'Arc fut contente de ce projet : « Cette conclusion, dit- « elle, me paraît bonne, pourvu toutefois qu'elle « soit ainsi exécutée. » — « Et toutefois, ajoute J. Chartier, qui raconte ce fait, d'icelle conclusion ne fut rien fait ni exécuté. » En sortant du conseil , la jeune guerrière fit proclamer une ordonnance par laquelle il était dit qu'aucun ne fût si hardi, le lendemain, de sortir de la ville et d'aller à l'attaque des bastilles, s'il p'avait d'abord été à confesse. » - • "

Jeanne voulut consacrer la fin de celte journée

par une démarche pacifique. Elle alla près des boulevards anglais, attacha à une flèche une troisième copie de sa lettre , et la fil lancer par un arclier eu criant : « Lisez , voici des nouvelles ! » Elle avait fait ajouter au bas de sa lettre les paroles suivantes : « C'est pour la troisième et dernière fois que je vous écris, et ne vous écrirai plus désormais. Signé Jhs Maria. Jeanne la Pucclle. » On vit les Anglais ramasser cette lettre, la lire et se la montrer les uns aux autres. Ce fut pour eux une occasion de lui adresser, de toutes leurs voix, des injures si cruelles et si offensantes, qu'elle ne put s'empêcher de pleurer et de prendre le Roi des deux à témoin de son innocence. Bientôt après elle ajouta qu'elle se sentait consolée , car elle venait d'avoir des nouvelles de son Seigneur.

Dans la soirée , on fit tous les préparatifs nécessaires, et le lendemain de grand matin on vint annoncer à la Pucelle que tout était disposé. Pour mieux assurer l'exéculion du projet arrêté la veille on avait résolu, avant tl'altaquer les grandes bastilles du nord et du couchant , de s'assurer un point de débarquement sur la rive gauche du fleuve , afin de pouvoir opérer sans difficulté et avec promptitude le mouvement qui devait reporter l'attaque de ce coté, quand le moment en serait venu. On devait donc commencer la journée par s'emparer de la bastille de Saint-Jeanle-

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Blanc , auprès de laquelle , comme nous l'avons dit, se trouvait un endroit commode pour embarquer ou débarquer. Une fois maîtres du passage delà Loire, les Français assuraient leurs communication avec le Berri par la Sologne, et pouvaient à volonté porter leurs forces tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre , tenir sans cesse les Aîiglais en alarme , les empêcher de se réunir, et les battre successivement.

Le 6 mai, de grand matin, la Pacelle sortit d'Orléans, accompagnée de Dunois, des maréchaux de Raiz et de Boussac, de Grasville, de Lahire , de Florent d'IUiers , de Gaucourt , de Yillars , de plusieurs autres chevaliers et écuyers , et d'environ quatre mille combattants. On sortit de la ville par la porte Bourgogne, on s'embarqua entre la Tour-Neuve et le port Saint-Loup; et l'on vint aborder à une petite île très-voisine de la rive gauche du fleuve et peu éloignée de Saint- Jean le- Blanc. Quand toutes les troupes furent réunies dans File, on plaça deux bateaux en travers dans le canal étroit qui séparait cette île de la terre ferme , et Ton put y passer comme sur un pont.

Eu voyant ce mouvement des Français et l'attaque qu'ils préparaient contre Saint-Jean-le-Blanc, les Anglais ne songèrent même pas à défendre ce point si important; ils se hâtèrent de désemparer cette bastille et d'enlever l'artillerie , puis ils y

mirent le feu , et se retirèrent précipitamment dans les bastilles des Augustins et des Tournelles. Les généraux français, contents de cette aventage si peu disputé, mais craignant quelque attaque de la rive droite , et ne se voyant pas assez nombreux pour s'emparer ce jour-là de la bastille des Augustins , voulurent ramener leurs troupes dans la ville. Mais Jeanne ne pouvait se résoudre à quitter le champ de bataille sansavoir combattu. Suivie d'unpetit nombre de soldats, elle s'avança jusqu'auprès du boulevard des Augustins, où elle planta son étendard. En ce moment on cria que les Anglais de la rive droite passaient le fleuve et arrivaient en grand nombre du côté de Saint- Pryvé. A ce cri , les gens qui étaient avec la Pucelle furent épouvantés, et s'enfuirent vers le passage de l'île. La Pucelle fut obligée, bien malgré elle, de se retirer. Les Anglais, encouragés par cette retraite , sortirent de la bastille des Augustins et des Tournelles , poussant de grands cris et injuriant rbéroine. Bientôt ils lombèient sur les Français en désordre qui se précipitaient sur le pont flottant et encombraient le passage. Jeanne d'Arc, qu'on avait forcée de rentrer dans l'île, ne put voir tranquillement ce spectacle; elle s'élança avec Labire dans une barque , et tous deux gagnèrent la rive en traînant leurs chevaux par la bride. « Au nom du Seigneur! s'écria-t-elle en

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« touchant à terre , courons hardiment sur les « Anglais.» Acesmotsilscouchèrent leurs lances, et tombèrent avec tant de force et de hardiesse sur les Anglais, que, ceux-ci, épouvantés à leur tour, prirent la fuite honteusement. Chacun alors retourna au combat, sur les tiaces de la guerrière.

Les Anglais furent ramenés en désordre jusque dans leurs bastilles, et laissèrent la terre jonchée de leurs raorts. La Pucelle avait placé son étendard sur les fossés du boulevard des Augustin s. Bientôt le sire de Raiz et beaucoup d'autres arrivèrent ; les Anglais , animés par Glacidas , se défendirent avec la plus grande vigueur , et le combat devint très-sanglant,

La garde du pont flottant avait été confiée à d'Aulou et à quelques autres chevaliers , parmi lesquels se trouvait un Espagnol nommé le sire Alphonse de Parlada. Ce passage était d'autant plus important, que c'était le seul chemin de retraite pour les Français, dans le cas où ils seraient repoussés. Au plus fort de l'action, un homme d'armes de bonne mine , grand et bien armé , vint à passer; ils voulurent qu'il restât avec eux pour défendre le poste qui leur avait été confié. Le guerrier répondit avec dédain qu'il n'en ferait rien. « D'aussi vaillants que vous y de- « meurent bien, reprit l'Espagnol. — Mais non « pas moi, » répliqua le Français. La querelle

s'engagea , et pour la terminer ils se portèrent un noble défi, à qui se montrerait plus vaillant à Tattaque de la bastille. Aussitôt, se prenant par la main, ils coururent de toutes leurs forces jusqu'à l'assaut, où ils sesignalèrentàFenvipardes prodiges de valeur. D'Aulon, entraîné lui-même par l'exemple de ces deux guerriers , les suivit, et le pont ne fut plus gardé par personne. Bientôt il les aperçut luttant avec courage contre les Anglais qui défendaient les palissades. Parmi ceux-ci un guerrier d'une taille élevée et d'une force extraordinaire , profitant de l'avantage du lieu , repoussait presque à lui seul les efforts de Partada et de son compagnon. D'Aulon s'approcha alors de maître .Jean , fameux canonnier du pays de Lorraine, qui avait fait beaucoup de mal aux Anglais pendant tout le siège, il lui dit d'ajuster cet Anglais. Maître Jean obéit, et du premier coup il le renversa mort par terre. Nos deux guerriers s'élancèrent alors dans l'intérieur de la palissade, et une foule d'autres s'y précipitèrent après eux. La Pucelle surtout se faisait remarquer au milieu de la mêlée par son intrépidité , son habileté et son courage héroïque. Quoique blessée au pied par une chausse-trape , elle ne quitta pas un instant le combat , et resta constamment exposée aux traits de l'ennemi. Malgré leur vigoureuse défense, les Anglais furent obligés de céder à

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l'attaque impétueuse des Français, et la bastille fut emportée d'assaut. La plupart de ses défenseurs furent tués , et ceux qui purent échapper se sauvèrent dans les Tournelles.

On trouva dans la forteresse beaucoup de prisonniers aux yeux de qui la jeune guerrière parut comme un ange libérateur. La bastille renfermait une assez grande quantité de vivres et des richesses considérables; mais de peur que le pillage n'arrêtât trop longtemps les Français, et que les Anglais ne profitassent de ce moment de désordre pour les attaquer avec avantage , la Pucelle y fit mettre le feu.

Le soir même , les Français mirent le siège devant les Tournelles et les boulevards environnants. Ainsi les rôles se trouvèrent changés, du moins de ce côté de la ville, et les assiégés devinrent assiégeants à leur tour. Jeanne ne voulut pas abandonner les combattants. « Laisserons -nous, « disait-elle, nos gens en péril?» Cependant, à force de prières , on la décida à rentrer dans Orléans. Pendant toute la nuit , les habitants traversèrent le fleuve dans de petites barques, et portèrent des vivres aux gens de guerre tenant le siège devant la bastille et les boulevards des Tournelles.

Dans la soirée , les généraux français tinrent conseil, et furent unanimement d'avis qu'ayant

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trop peu de monde à opposer aux forces anglaises, on suspendrait l'attaque des forteresses de la rive gauche, pour ne pas dégarnir la place du côté du nord et du couchant, où se trouvait la plus grande partie de l'armée ennemie , et que, maintenant que la ville était pleine de vivres, on attendrait un nouveau secours du roi, qui pourrait arriver sans obstacles. Celte décision paraissait dictée par la prudence, d'autant plus que les Anglais semblaient vouloir concentrer toutes leurs forces sur la rive droite , et qu'ils venaient de retirer leurs gens de la bastille de Saint -Prj'vé, pour renforcer la bastille de Saint-Laurent.

Quand la Pucelle apprit le résultat de cette délibération, elle répondit : « Vous avez été à votre « conseil, et j'ai été au mien. Croyez que le conseil « de mon Seigneur s'accomplira, et que celui des « hommes périra. Qu'on se tienne prêt de bonne « heure, j'aurai demain beaucoup à faire, plus vx que je n'ai eu jusqu'à présent; il sortira du « sang de mon corps au-dessus du sein ; je serai « blessée devant la bastille du bout du pont. »

Le lendemain , 7 mai 1429, dès la pointe du jour, la jeune héroïne , après avoir accompli ses devoirs religieux, se disposa, malgré la résolution prise par les généraux , à conduire les troupes à l'attaque des Tournelles. Les chefs firent tout ce qu'ils purent pour la retenir, mais elle avait pour

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elle les bourgeois. Au moment de son départ, son hôte ^ le trésorier du duc d'Orléans, lui disait : « Jeanne, restez à dîner avec nous, pour manger « cette alose qu'on vient d'apporter. — Gardez- « la pour souper, reprit-elle; je reviendrai ce soir « en passant sur le pont de la ville, après avoir « pris les Tournelles , et je vous ramènerai « quelque goddem pour en manger sa part. » Elle monta à cheval et se dirigea vers la porte Bourgogne, suivie d'une grande partie de la garnison et d'une foule de citoyensd'Orléans. Comme on avait prévu ce qui allait arriver, on avait confié la garde de cette porte au seigneur de Gaucourl, grand maître de la maison du roi , et l'un des chevaliers les plus célèbres de ce temps par sa fermeté et son courage. Jeanne trouva la porte fermée , et le sire de Gaucourt , paraissant à la tête de ses hommes d'armes, déclara que personne ne passerait. Ces paroles excitèrent une indignation générale parmi le peuple et les soldats. Déjà les cris et les menaces retentissaient , lorsque la Pucelle s'avançant au milieu du tumulte , et imposant silence à la multitude : « Yous êtes un mé- « chant homme , cria-t-elle à Gaucourt ; mais , « que vous le vouliez ou non , les gens d'armes « viendront et gagneront aujourd'hui comme ils « ont déjà gagné. » Elle commanda d'ouvrir la porte : tout le monde se jeta sur le sire de Gaucourt

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et sur sa suite ; il y faillit périr. La porte fut ouverte, et le peuple sortit à grands flots de la ville.

La Pucelle et la foule qui l'accompagnait passèrent la Loire sans obstacle. Jeanne se réunit aussitôt aux chefs de guerre restés devant les Toumelles , afin de se concerter pour l'attaque de cette forteresse redoutable. Elle était établie , comme nous l'avons dit , sur le bout du pont ; un fossé où coulait l'eau de la rivière la fermait du côté de la terre ; et en avant de ce fossé , sur le rivage , s'étendait une redoute ou boulevard très-fort , qui la couvrait du côté de la Sologne. Cette redoute était elle-même défendue par des fossés profonds et remplis d'eau. Le conseil déclara qu'on réunirait toutes les forces pour emporter d'assaut ce boulevard.

Pendant ces préparatifs, les chefs, qui la veille avaient décidé qu'on ne ferait point de sortie ce jour-là, et qui avaient donné Tordre de tenir les portes de la ville fermées , entraînés eux-mêmes par l'élan général qu'avait imprimé la Pucelle , s'étaient précipités sur ses pas pour partager ses périls et sa gloire. Bientôt on vit accourir Dunois , le maréchal de Raiz , les sires de Grasville, de Guitry , de Coaraze et de Yillars , messire Denis de Chailly, Florent d'Illiers, Thibaut de Termes , l'amiral Louis de Bulan , le Bourg de Mascaran , de Gaucourt, de Gontaut , Lahire , et

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Poton de Xaintrailles. Ils étaient suivis de nouvelles troupes et d'une artillerie considérable. De leur côté, les Anglais avaient, pour repousser une attaque aussi fornoidable, l'avantage d'une position jugée imprenable et défendue par sire Guillaume Gîadesdale, par la fleur de leurs meilleurs guerriers , et par une nombreuse artillerie. A dix heures du matin, tous les préparatifs sont terminés , les troupes sont rangées en bataille ; la charge sonne , et le boulevard est assailli de toutes parts. Aux cris des combattants, au cliquetis des armes , se mêle le fracas épouvantable de l'artillerie , servie de part et d'autre avec une égale ardeur. Cependant les chevaliers s'élançaient dans les fossés , s'efforçaient de gravir les retranchements et combattaient corps à corps avec les ennemis. Les Anglais se défendaient avec une vigilance et une hardiesse de maintien que rien ne pouvait ébranler ; ils renversaient les échelles que dressaient les Français , avec des haches, des maillets de plomb et des guisarmes. Malgré de si vigoureux efforts , la virtoire demeurait toujours incertaine : un grand nombre de guerriers français avaient succombé et remplissaient le fossé de leurs cadavres : beaucoup d'autres étaient grièvement blessés. La Pucelle n'avait pas cessé un instant de rester exposée à tous les traits de l'ennemi, principalement dirigés

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contre elle. Animés d'un enthousiasme indomptable , on l'apercevait partout à la fois, dirigeant l'attaque, excitant les uns , ramenant les autres au combat , les encourageant tous par les promesses de la victoire. « Que chacun, disait-elle , « ait bon cœur et bonne espérance en Dieu, car « l'heure approche où les Anglais seront décon- « fîts, et toutes choses viendront à bonne lin. »

Le combat durait depuis trois heures , la lassitude et le découragement commençaient à se faire sentir. Jeanne, s'u percevant que les Français mollissaient, s'élance dans le fossé, saisit une échelle , l'applique contre le rempart et y monte la première. A l'instant môme , un trait vient la frapper au-dessus du sein , entre le cou et l'épaule : elle tomba dans le fossé , presque sans connaissance. Les Anglais l'environnent aussitôt : elle se relève à demi , les repousse à coups d'épée , et se défend encore avec autant d'adresse que de courage. Le sire de Gamache , qui voit le danger de la jeune héroïne, s'élance pour la secourir, renverse avec sa hache plusieurs ennemis , et , présentant son cheval à la Pucelle : « Acceptez « ce don , brave chevalière , lui dit-il. Plus de (c rancune , j'avais à tort mal présumé de vous. « — Sans rancune, répondit-elle, car jamais je « ne vis chevalier si bien appris. »

Sa blessure était si grave, qu'elle ne put se tenir

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à cheval. On fut obligé de l'emporter, on la désarma et on l'étendit sur Therbe. Dunois et plusieurs autres cbefs étaient accourus ; son chapelain et son page lui prodiguaient leurs secours. La flèche sortait de près d'un demi-pied derrière le cou. La douleur et l'effroi la saisirent; elle se mit à pleurer; mais après avoir prié un moment elle reprit courage : « Je viens d'être consolée, « dit-elle aux assistants, j'ai vu mes deux saintes « protectrices. » Elle arracha elle-même le trait de sa blessure : le sang coulait alors en abondance. « Ce n'est pas du saug, dit-elle aux guerriers qui « l'enwonnaient, c'est de la gloire qui coule de « cette blessure. » Des hommes d'armes s'approchèrent et lui offrirent de charmer la blessure par des paroles mystérieuses , ainsi que cela se pratiquait souvent parmi les hommes de guerre. « J'aimerais mieux mourir, dit Jeanne avec inc( dignation , que de faire quelque chose que je « saurais être un péché , ou contre la volonté de c( Dieu. Je sais bien , ajouta-t-elle , que je dois « mourir un jour; mais je ne sais où , ni quand, « ni comment. Donc, si l'on peut sans pécher « guérir ma blessure , je le veux bien. » On mit sur sa blessure un appareil d'huile d'olive et de vieux lard. Jeanne alors appela son confesseur, et se livra aux actes d'une piété aussi tendre qu'ardente et profonde.

Cependant sa blessure et tant d'heures passées à un assaut inutile avaient jeté les Français dans un complet découragement. Danois fit sonner la retraite et ordonna d'emmener les canons. Jeanne d'Arc, affligée d'une telle résolution, pria Dunois (l'attendre encore un peu. « En mon Dieu, répé- « tait-elle, vous entrerez bientôt , n'ayez doute. « Quand vous verrez flotter mon étendard vers « la bastille, reprenez vos armes, elle sera vôtre; « pour quoi, reposez- vous un peu; buvez et « mangez. » On lui obéit. Bientôt elle reprit ses armes, demanda son cheval, s'élança légèrement dessus, comme si elle eût perdu le sentiment de ses fatigues et de sa blessure , et se retira seule dans une vigne voisine pour prier Dieu.

Son étendard était toujours aux mains de l'homme d'armes chargé de le porter ; ce guerrier était resté au bord du premier fossé , devant le boulevard, et on pouvait l'apercevoir de l'endroit . où la jeune héroïne s'était retirée. Elle dit à un gentilhomme qui l'avait suivie et qui se trouvait à quelques pas : « Donnez-vous garde quand la queue de mou étendard aura l'air de toucher contre le boulevard. » Un moment après le gentilhomme lui dit : « Jeanne, il y toaclie, — Tout est votre , s'écria la jeune héroïne, et vous pouvez y entrer. » A ces mots elle remonte sur son cheval, et s'élance vers le boulevard en criant :

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« A l'assaut! » Elle prend son étendard des mains de celui qui le portait , et s'avance , en Tagitant , jusqu'au bord du fossé. A cette vue^ les Anglais, qui la croyaient à demi morte de sa blessure, se troublent et sont saisis d'épouvante. Les Français, au contraire, enflammés d'un nouveau courage, reviennent à l'assaut , et recommencent à escalader le boulevard. « Tout est vôtre, leur répète Jeanne, et vous pouvez entrer. » Et après qu'elle eut prononcé ces paroles , dit la chronique , les Français montèrent sur le boulevard aussi aisément que s'il y avait eu un escalier. En même temps l'attaque des bourgeois commençait du côté de la ville. Dès que ceux qui étaient restés à Orléans s'aperçurent qu'on revenait à l'assaut, ils ne purent résister au désir de prendre part à la gloire de leurs compagnons d'armes. Déjà du boulevard de Belle -Croix, situé dans une île au milieu du pont, ils n'avaient cessé de tirer leurs canons et leurs coule vrines contre le fort des Tournelles , pendant qu'on l'attaquait du côté opposé. Bientôt ils voulurent monter aussi à l'assaut ; mais plusieurs arches du pont avaient été rompues , et semblaient présenter un obstacle insurmontable pour arriver jusqu'aux remparts ennemis. En un instant on traîne de la ville à la redoute les soUves nécessaires pour établir à la hâte un pont-volant d'une pile à l'autre.

Nouvel obstacle ; aucune solive ne se trouve de la longueur des arches. N'importe, on prend la plus longue , un brave charpentier y ajoute à la hâte , avec des chevilles , une pièce de bois qu'il soutient , tant bien que mal , avec un étai ; et sur ce pont chancelant s'élance aussitôt l'intrépide Nicole de Giresme , chevalier commandeur de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem. En vain les traits et les boulets sifflent autour de lui, en vain les flois grondent au-dessous, il s'avance rapidement sur la solive étroite qui crie sous ses pas, il arrive à la pile opposée , et, l'épée à la main , il monte sur le boulevard ennemi. Une foule de chevaliers suivent un si noble exemple, les lances se croisent, les boucliers s'enlre-choquent, les Anglais se défendent en vain avec le courage du désespoir. Le boulevard du nord des ïournelles est emporté au même instant que celui du sud tombe au pouvoir de Jeanne d'Arc.

Le vertige et la terreur s'emparent alors des Anglais; il leur semble qu'une foule innombrable les assiège de toutes parts ; quelques-uns même croient voir l'archange saint Michel, saint Aignan et saint Euverte, patrons d'Orléans, montés §ur des chevaux blancs, et combattant pour les Français. Toute défense devenant inutile, Glacidas veut se retirer dans la bastille elle-même , derrière le second fossé. Jeanne d'Arc, montée sur

le boulevard du sud ;, l'étendard à la main , lui crie : « Ha ! Glacidas ! Glacidas ! rends-toi au Roi « descieux!... Tu m'as vilainement injuriée, « mais j'ai grand' pitié de ton âme et de celle des « tiens. » Glacidas, sans l'écouler , se précipite sur le pont-levis qui communiquait du boulevard à la forteresse. Mais pendant qu'il passait avec une foule de ses gens , une bombarde dirigée par l'ordre d'Aulon brisa ce pont. Le cbef anglais et tous les siens tombent dans le fleuve en poussant d'borribles hurlements, et restent ensevelis sous les eaux. Là périrent, avec Glacidas, le sire de Pommiers, le sire de Moulines, le bailli de Mantes, et plusieurs autres chevaliers bannerets et nobles d'Angleterre, au grand regret des assaillants, qui en espéraient de bonnes rançons. Un plus noble motif fît répandre d'abondantes larmes à Jeanne d'Arc. Elle pleura en pensant au péril où devaient se trouver en ce moment , devant le tribunal de Dieu, l'àme de Glacidas et celle de tant de guerriers cruels ensevelis avec lui dans les flots. Les boulevards conquis, la bastille fut emportée presque sans résistance. Tout ce qui s'y trouvait fut tué ou fait prisonnier. On évalue à sept à huit mille les combattants que les Anglais perdirent à la prise des trois bastilles de Saint-Loup, des Augustiuset des Tournelles. C'est à peuples le même nombre de guerriers que les Français avaient

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perdus à la bataille d'Aziacourt ; celle de Verneuil n'avait coulé que cinq mille hommes.

La communication fut bientôt rétablie entre les Tournelles et la ville , à l'aide de planches et de solives 'apportées de la ville. Ainsi la Pucelle put revenir à Orléans par le pont , comme elle l'avait annoncé le matin. Plusieurs autres de ses prédictions s'étaient vérifiées pendant cette journée. Elle avait été blessée , ainsi qu'elle l'avait prédit souvent et depuis longtmps; Glacidas avait péri comme elle le lui avait dit quelques jours auparavant. Tout se montrait en elle de plus en plus miraculeux.

Son entrée à Orléans fut un véritable triomphe. Quoiqu'elle fût entourée de tant de braves chevaliers qui certes avaient vaillamment combattu, la victoire semblait sou ouvrage à elle seule. Du- Dois l'accompagnait avec respect; des cris de joie éclataient partout sur son passage. Les Orléanais voulaient la contempler chacun à leur tour, ils exaltaient la vaillance de leurs défenseurs et portaient jusqu'au ciel le nom de leur jeune libératrice. Toutes les cloches de la ville fuient mises à l'instant en mouvement , et sonnèrent pendant toute la nuit. Le peuple se précipita en foule dans les églises pour remercier Dieu et chanter avec enthousiasme un Te Deum solennel d'action de grâces.

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Jeanne d'Arc , rentrée dans sa demeure , envoya chercher un chirurgien pour mettre un nouvel appareil à sa blessure. Quoiqu'elle n'eût ni bu ni mangé de la journée, elle ne voulut prendre que quatre ou cinq tranches de pain trempées dans un peu de vin mêlé avec beaucoup d'eau.

Parmi les événements mémorables de cette journée, dont chacun racontait à l'envi les circonstances merveilleuses , ce qui frappait surtout les esprits, c'est que les Anglais de la rive droite n'avaient pas fait le moindre signe de secourir la bastille des Tournelles, ni d'attaquer la ville, qui s'était trouvée longtemps dégarnie de ses meilleurs défenseurs. Le succès des Français acheva de jeter la consternation parmi les ennemis. Pendant la nuit, au bruit des réjouissances d'Orléans, les généraux anglais tinrent conseil, et résolurent de lever le siège.

Le lendemain, dimanche 8 mai, dès la pointe du jour, ils firent sortir toutes leurs troupes des bastilles et des boulevards de la rive droite , et les rangèrent en bataille; leur nombre était encore si considérable, que leurs files s'étendaient jusque sur les fossés de la ville, et que les Français crurent qu'ils leur offraient le combat. A cette vue, les capitaines qui étaient dans Orléans sortirent et se disposèrent à l'accepter; mais Jeanne d'Arc, que sa blessure retenait au lit , se leva aussitôt ,

ir

se revêtit de cette armure légère, faite en mailles de fer, qu'on nommait jaseron, et sortit de la ville avec les maréchaux de Raiz et de Boussac , le sire d'Illiers, Xaintrailles, Lahire et d'autres chevaliers. Arrivée devant les troupes, elle les rangea elle-même en bataille en face et assez près des Anglais; puis, s'adressant aux Français, elle leur dit : « Pour l'amour et l'honneur du saint di- « manche, ne les attaquez point les premiers, et « ne leur demandez rien; car c'est le plaisir et la « volonté de Dieu qu'on leur permette de s'en <( aller s'ils veulent partir; s'ils vous assaillent, « défendez-vous hardiment; vous serez les maî- « très. » Elle fit alors apporter une table qu'on décora d'ornements religieux; et sur cet autel improvisé, placé sous la voûte du ciel, au milieu de la campagne, entre la ville et l'armée ennemie, on célébra deux messes d'actions de grâces, que toute cette multitude entendit dans le silence du recueillement et du respect le plus profond. A la fin de la seconde messe, Jeanne, encore prosternée , demanda si les Anglais avaient le visage tourné vers les Français. On lui répondit que non, et qu'ils regardaient vers Meung. « En mon « Dieu, reprit-elle, ils s'en vont; laissez-les « partir, et allons rendre grâces à Dieu. Nous ne « les poursuivrons pas outre , parce que c'est « aujourd'hui dimanclip. « En effet, les Anglais

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avaient commencé leur retraite en bel ordre , leurs étendards déployés. Malgré ce que venait de di re la Pucelle, beaucoup de gens se mirent à les poursuivre et à frapper sur les traînards et les bagages ; et Jeanne ne cessait de leur crier : c( Laissez-les aller; ne les tuez pas ; vous les aurez « une autre fois; aujourd'hui il suffit de leur dé- « part. » Sa voix fut entendue, et on cessa de les harceler; seulement Lahire et Ambroise de Lore, accompagnés de cent à cent vingt lances, les suivirent pendant près de douze kilomètres pour connaître la direction qu'ils allaient prendre.

Le peuple d'Orléans sortit en foule de la ville, et se répandit dans les bastilles, qui furent trouvées pleines de vivres, d'artillerie et de munitions. Ces forteresses furent renversées de fond en comble par l'ordre des capitaines; seulement les canons et les bombardes furent emmenés dans la ville. La rentrée de la Pucelle dans Orléans fut un nouveau triomphe; mais la jeune et modeste guerrière rapportait à Dieu toute la gloire de ses succès, et elle voulut qu'à lui seul en fût attribué tout l'honneur , et témoigné la reconnaissance. Par ses ordres une procession solennelle de tous les prêtres d'Orléans parcourut les rues et les remparts de la ville en faisant retentir les airs d'hymnes et de cantiques d'actions de grâces. Tous les ans , à pareil jour, cette cérémonie reli-

gieuse et touchante est renouvelée , et cet usage s'est perpétué jusqu'à nos jours. Interrompue seulement pendatit quelques années de troubles et d'aiiarcliie, cette fête s'est de nouveau célébrée aussitôt que le culte catholique a été rétabU en France.

Ainsi s'était accomplie la prophétie que Jeanne d'Arc avait faite au peuple d'Orléans, la veille de la fête de l'Ascension , que dans cinq jours il ne resterait pas un Anglais devant la place.

Ainsi s'était accompUe la promesse qu'elle avait faite depuis son départ de Yaucouleurs , qu'elle ferait lever le siège d'Orléans , premier objet de sa mission.

Depuis sept mois les Anglais assiégeaient cette ville, dernier rempart de la monarchie. Jeanne d'Arc paraît, et après trois jours de combats livrés malgré l'avis des chefs l'armée anglaise est en pleine retraite. Trois jours ont suffi à une jeune paysanne, à une enfant de dix-huit ans , pour changer la face du royaume, et relever le trône de saint Louis. Celui qui, comme Jeanne d'Arc le proclamait elle-même , ne verrait pas dans ces événements la manifestation de la volonté de Dieu, serait frappé dun bien triste aveuglement.

DE JEANNE d'aRC. 135

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