DEPUIS LA LEVÉE DU SIEGE D'ORLÉANS JUSQU'A LA BATAILLE DE PATAY
Jeanne d'Arc quitte Orléans. — Les généraux français attaquent sans succès la ville de Jargeau. — Jeanne d'Arc engage le roi à partir sur-le-champ pour Reims. — Les hommes d'armes arrivent de toutes parts à l'armée du roi. — Siège de Jargeau. — Défense opiniâtre des Anglais. — Assaut et prise de Jargeau. — Le comte de Suffolk et Guillaume Regnault. — Retour de l'armée à Orléans. — Attaque de Beaugency. — Arrivée du connétable de Richemont. — Capitulation de Beaugency, — Bataille de Patay. — Défaite des Anglais.
Dans raprès-tïiidi da même jour, 8 mai, Florent d'Illiers , qui était gouverneur de Châteauduu , craignant que les Anglais , dans leur retraite , ne voulussent venger sur cette ville les revers qu'ils avaient essuyés devant Orléans, prit congé de la Pucelle et des chefs de guerre français , et reprit avec les gens d'armes qu'il avait amenés le chemin de la ville dont le gouvernement lui avait été confié. Les Orléanais, par reconnaissance pour ce brave capitaine , qui leur avait apporté les premières nouvelles de l'arrivée de la Pucelle avec le convoi , donnèrent le nom d'Illiers à la rue par laquelle ce chevalier était entré. Cette rue, l'une des principales de la ville, porte encore aujourd'hui ce nom .
Dès le lendemain de la levée du siège , Jeanne d'Arc fit ses préparatifs de départ. Une seule chose
Toccupait maintenant qu'elle avait accompli une partie de sa mission , c'était de faire sacrer le roi à Reims. En prenant congé des (Jrléanais, elle reçut de nouveaux témoignages de leur reconnaissance et de leur dévouement. « Tous pleuraient, dit la chronique, et s'offraient eux et leurs biens à elle et à sa volonté. » Elle quitta Orléans le 10 mai, et arriva àBloisle même jour.
Le bruit de la défaite des Anglais devant Orléans se répandit bientôt par toute la France , et releva partout l'espérance des partisans de Charles Yll. Le gouvernement anglais craignait surtout pour Paris, quoique le parti bourguignon y fût très-puissant. Aussi le duc de Bedford ne négligea rien pour que les Parisiens ne connussent pas la vérité ; il lit publier que les Anglais avaient, il est vrai, jugé à propos de lever le siège d'Orléans, mais qu'ils avaient pris des positions qui leur donneraient bientôt l'occasion de prendre une éclatante revanche; qu'ils venaient de s'emparer de Vendôme (ce qui était un mensonge) ; qu'ils étaient encore maîtres de tout le cours de la Loire , à l'exception d'Orléans , depuis Beaugency jusqu'à Gien ; qu'au surplus les faibles avantages qu'avaient remportés momentanément les Français n'étaient dus qu'aux sortilèges et aux maléfices d'une infâme sorcière perdue de débauches et de crimes, dont ils n'a-
\aient pas eu honte d'employer les services. Tout excitait les alarmes du régent anglais. Un prédicateur célèbre nommé frère Richard jouissait d'une grande popularité 3 il reçut l'ordre de s'éloigner, parce que cette popularité portait ombrage aux Anglais.
A peine la Pucelle avait -elle quitté Orléans, que les chefs de guerre qui étaient restés résolurent d'attaquer Jargeau , 011 s'était retirée une partie de l'armée anglaise. Un peu d'amourpropre les portait peut-être à tenter cette entreprise pendant l'absence de Jeanne, afin de prouver qu'ils pouvaient bien vaincre sans ellle. Mais leur expédition échoua complètement , et après quelques tentatives infructueuses ils furent obligés d'y renoncer. Dunois quitta alors Orléans pour se rendre auprès du roi, qui se trouvait à Loches, oia il était venu pour être plus à portée du théâtre de la guerre. Il arriva presque en même temps que Jeanne d'Arc. Le bruit de ses victoires avait devancé la Pucelle à la cour. Chacun brûlait d'impatience de revoir la jeune héroïne. Le roi, et, à son exemple, tous les courtisans , lui firent le plus brillant accueil.
Jeanne d'Arc voulait que sans plus tarder le roi allât se faire sacrer à Reims. « Je ne durerai « qu'un an, et guère au delà, lui disait-elle sou- « vent; il faut tâcher de bien employer ce temps-
« là. » Ou aurait pu croire qu'après ce qui venait de se passer Charles YII s'abandonnerait aux avis de la jeune inspirée , et qu'il profiterait de ce premier moment d'enthousiasme pour conduire ses armées de victoire en victoire ; il n'en fut rien : il retomba dans ses premières irrésolutions; on tenait conseil tous les jours , rien ne se décidait, et un temps précieux s'écoulait. Jeanne d'Arc voyait ces retards avec la plus vive impatience. Un jour que le roi était enfermé avec messire Christophe de Ilarcourt, évêque de Castres, son confesseur, et avec Robert le Masson , sire de Trêves , autrefois chancelier de France, mais jouissant toujours de la confiance du prince , la Pncelle vint frapper doucement à la porte. Charles VII, ayant su que c'était elle, la fit entrer sur-le-champ. Jeanne s'avança d'un air modeste, et embrassant ses genoux : a Noble « Dauphin, lui dit-elle , ne tenez plus tant et de « si longs conseils ; venez plutôt à Reims prendre « votre digne couronne. On me presse souvent « de vous y mener, » L'évèque de Castres prête nant alors la parole : « Jeanne, dit-il, ne voûte lez-vous pas nous dire ici, en présence du roi , « la manière dont votre conseil vous parle ? — u Oui, ajouta celui-ci, vous plaît-il de déclarer « ce qu'il vous mande , en présence des per- <i sonnes qui sont ici? — Je vous le dirai volon-
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« tiers, répondit Jeanne en rougissant : quand « j'éprouve quelque contrariété de ce que je ne (c suis pas facilement crue des choses que je dis « delà part de Dieu, je me retire à part, et je « prie Dieu, me plaignant à lui, et lui deman- « daat pourquoi ou ne croit pas facilement ce « que je dis. Et, ma prière faite , j'entends une « voix qui me dit : Fille de Dieu, va , va, va, je « serai à ton aide, va! Et quand j'entends cette (( voix j'éprouve une grande joie, et voudrais « être toujours en cet état. » En faisant ce récit , et particulièrement en répétant les paroles de la voix, elle paraissait ravie en extase, et levait les yeux au ciel avec une expression si vive et si touchante, que les assistants n'en perdirent jamais le souvenir.
Cependant uq grand nombre de capitaines et plusieurs princes du sang étaient d'avis qu'il fallait attaquer les Anglais en Normaûdie, où était leur plus grande puissance , afin de les chasser du royaume avant d'entreprendre le voyage de Reims; tandis que, si l'on se portait actuellement en Champagne, il faudrait traverser la Bourgogne et une partie de la Champagne, s'éloigner des contrées soumises à l'autorité du roi , s'isoler de tout appui et de tout secours, et se trouver en quelque sorte enveloppé de tous côtés par les forces ennemies. Cet avis paraissait en effet dicté
par la prudence ; mais Jeanne d'Arc , mieux inspirée, comme l'événement l'a prouvé, persista toujours à soutenir qu'il fallait que le prince allât se faire sacrer à Reims. Elle donnait pour raison qu'aussitôt après le sacre la puissance des ennemis s'en irait en diminuant ; qu'elle avait pour garantie de ce résultat l'assurance que lui en avaient donnée ses voix. Tout le monde finit par se ranger à son avis. Cependant on résolut, avant d'entreprendre ce voyage, de chasser les Anglais des villes qu'ils occupaient sur la Loire et sur la route d'Orléans à Paris. En conséquence, le roi manda de toutes parts ses nobles pour le suivre dans cette glorieuse expédition.
L'enthousiasme universel qu'excitait le récit des victoires de Jeanne d'Arc attira bientôt de tous les points des provjnces restées françaises les chevaliers encore en état de porter les armes pour la cause du roi et de la patrie. Le respect et l'amour du peuple pour celle qu'il appelait l'envoyée du Seigneur se manifestaient par des témoignages quelquefois excessifs , et qui affligeaient Jeanne. Plusieurs se prosternaient devant elle, et baisaient avec respect ses vêtements et même les pieds de sou cheval. Jeanne se fâchait quelquefois de ce qui lui semblait une sorte d'adoration criminelle; mais rien ne pouvait arrêter ces braves gens, et la crainte de les affliger par trop de pa-
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rôles sévères retenait souvent l'expression de son mécontentement.
Les préparatifs de la nouvelle expédition avançaient avec rapidité, et les troupes arrivaient de tous côtés à Selles en Berri, lieu fixé pour le rendez-vous. Quand tout fut prêt, le roi nomma au commandement de Tarmée le duc d'Alençon, avec le titre de lieutenant général. La duchesse son épouse , Marie d'Armagnac , le voyait avec peine partir pour cette campagne. Elle fit part de ses alarmes à Jeanne d'Arc^ lui disant que son mari avait été longtemps prisonnier en Angleterre, qu'il avait fallu dépenser des sommes énormes pour le racheter, et que , s'il la croyait, il demeurerait. « Ne craignez rien , Madame, lui « répondit l'héroïne, je vous le ramènerai sain « et sauf, et aussi bien portant, voire même en « meilleur état qu'il n'est à présent. » Sur cette promesse, la duchesse fut rassurée , tant les personnes même du plus haut rang avaient confiance dans cette jeune fille.
Le roi, tout en remettant au duc d'Alençon le commandement en chef de l'armée, lui avait ordonné de ne rien faire sans prendre l'avis de Jeanne d'Arc. Les troupes, réunies à Selles , partirent le 8 juin pour rejoindre la Pucelle, qui était allée à Romorantin avec le maréchal de Boussac deux jours auparavant. De cette ville
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on se dirigea sur Jargeau, dont elle avait dessein de s'emparer à la fin du jour. L'armée arriva à l'entrée d'un bois dans lequel elle passa la nuit. A la pointe du jour, les sentinelles avancées signalèrent une troupe armée qui s'avançait vers le bois. On reconnut bientôt que c'était un renfort que Duiiois, Florent d'IUiers , et quelques autres chefs amenaient d'Orléans.
On fît alors une revue générale des troupes ; leur nombre ne s'élevait qu'à environ douze cents lances ou trois mille six cents hommes. Le conseil s'assembla aussitôt; les uns prétendaient que ce serait une témérité d'attaquer avec si peu de monde une place aussi forte , défendue par une garnison nombreuse et aguerrie, qui avait à sa tête le comte de Suffolk, un des meilleur.? généraux de l'Angleterre. D'autres voulaient qu'on tentât un assaut sur-le-champ. Jeanne était de l'avis de ces derniers. « Ne craignez rien , disait- « elle , et ne faites point difficulté de donner as- « saut h ces Anglais, car Dieu conduit votre œuvre; « et, n'était cela., j'aimerais mieux garder mes « brebis que de venir m'exposera tant de contra- « dictions et de périls. » Ce discours fit impression sur l'esprit des chefs ; seulement ou résolut, au lieu de se rendre directement à Jargeau, de passer par Orléans , où l'on savait que devaient se réunir d'autres gens d'armes.
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Tous les renforts qu'on pouvait espérer étant arrivés, on partit d'Orléaos le samedi 11 juin, en se dirigeant par le val de la Loire. L'armée française pouvait compter de quatre à cinq mille hommes; Fartillerie était assez nombreuse; entre autres pièces menées d'Orléans figurait une bombarde appelée la Bergère, par allusion sans doute au premier état de la libératrice de cette ville.
L'armée française s'était flattée de s'emparer, par surprise et en arrivant, des faubourgs de Jargeau ; mais le comte de Suffolk, prévenu à temps, était sorti de la ville et avait rangé sa garnison en bataille. Les Français viennent en désordre , comme s'ils n'avaient aucune résistance à craindre , et reçoivent avec mollesse le premier choc des Anglais. SufTolk, qui s'aperçoit à l'instant de ce premier avantage , veut en profiter; il encourage les siens : les Anglais redoublent d'efforts, les Français se troublent, reculent, le désordre se met dans leurs rangs. Déjà la journée semblait être perdue, et ne devoir offrir qu'un triste pendant à celles de Crécy, d'Azincourt , de Gravant et de Verneuil; mais la Pucelle a aperçu le danger : rapide comme l'éclair, elle a arraché son étendard des mains de celui qui le portait ; elle a pressé les flancs de son coursier et s'est élancée au fort de la mêlée. Sa voix , accoutumée à fixer
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la victoire , retentit aux oreilles des Français, et ranime en même temps le courage et l'espérance des guerriers. Ils se pressent autour d'elle, et retournent au combat avec une nouvelle ardeur. Les Anglais ne s'épouvantent point; ce sont de vieux guerriers éprouvés , qui ont appris le métier de la guerre à l'école de Henri V, et qui ont suivi ce prince , de victoire en victoire, jusqu'au cœur de la France. Cependant ils ne peuvent résister à ce choc terrible , et bientôt , enfoncés de toutes parts , ils vont chercher un refuge dans la ville , abandonnant les faubourgs à l'armée française.
Le lendemain, dès la pointe du jour, les canons elles bombardes commencèrent à tirer sur la ville. Les assiégés avaient aussi une artillerie nombreuse et qui répondait avec vigueur à celle des assiégeants. Cependant le feu, dirigé par la Pucelle, à qui tous les chefs de guerre reconnaissaient un talent extraordinaire pour disposer l'artillerie, produisit en peu d'heures un grand ravage dans la place. La justesse du coup d'oeil de Jeanne d'Arc sauva la vie au duc d'Alençon. Ce prince s'étant trop avancé pour reconnaître les dehors de la place, elle lui cria : « Éloignez -vous, ou « cette bombarde va tirer sur vous et vous tuer. » Le duc se retira, et presque aussitôt un gentilhomme d'Anjou qui probablement n'avait pas
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entendu rayertissement de Jeanne , fut tué à la place mêrne que le duc avait quittée. Cette circonstance redoubla la confiance que le prince avait dans cette jeune fille.
On annonça tout à coup que le duc de Bedford envoyait un renfort considérable en hommes, en j vivres et en artillerie, au secours de la ville as-:^'i siégée, et que Fastolf était à la tète de ce corp^V d'armée. Ces nouvelles jetèir^flt les Français ^ar^V la consternation ; déjà quelques-uns parlaie^j[<<'''ae lever le siège, plusieurs même se retifërenrt; mais bientôt les paroles et l'exemple de la Puceile . les ranimèrent, et le siège fut repris avec une^nouvelle ardeur. L'artillerie des assiégeants et celle de la place firent de nouveau entendre leurs détonations plus bruyantes et plus rapides. Ce feu terrible se soutint toute la journée et même toute la nuit suivante. Mais, à l'approche du jour, la plus grande et la plus forte tour de la place , qu'avait foudroyée sans relâche la bombarde oriéanaise la Bergère, s'écroula avec un fracas horrible. Malgré cet événement , les Anglais ne parlèrent pas de se rendre, et toute la journée se passa encore en canonades continuelles ; enfin , le matin du troisième jour, la brèche fut jugée praticable. Le comte de Suffolk demanda alors à traiter, promettant de rendre la ville dans quinze jours s'il n'était pas secouru. Les généraux fran-
çais furent unanimera<nt d'avis de n'accorder aux Anglais que la vie sauve, avec la permission d'emmener leurs chevaux, à condition qu'ils partiraient sans délai. Les Anglais refusèrent une proposition qui leur paraissait honteuse, et Tassaut fut à l'instant résolu.
Au moment où les trompettes donnèrent le signal de l'attaque, Jeanne d'Arc couvrit sa tête de son casque, et, s'adressant auducd'Alençon :
« En avant , s'écria-t-elle , gentil duc , à l'assaut ! »
Le prince pensait que c'était trop se presser , et qu'on devait attendre encore un peu.
« N'ayez doute, répliqua-t-elle, l'heure est « prête quand il plaît à Dieu. Il est temps d'agir « quand Dieu veut qu'on agisse et quand il agit « lui-même. « El voyant qu'il hésitait encore : « Ah ! gentil duc, a?-tu peur? lui demanda-t-elle « en souriant. Ne sais-tu pas que j'ai promis à « ta femme de te ramener sain et sauf? »
En achevant ces paroles, Jeanne d'Arc courut à l'assaut, qui commençait. Les gens d'armes se jetèrent de tous côtés dans le fossé, et le remplirent de fascines; d'autres élevaient un grand nombre d'échelles contre les remparts; mais les Anglais se défendaient si bien , que ce ne fut qu'après quatre heures d'un combat acharné, où cinq cents des leurs avaient perdu la vie, que le
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comte de SufFolk songea seulement à se rendre; il cria du haut des murs qu'il voulait parler au duc d'Alençon; on ne l'écouta pas , et l'attaque continua avec le même acharnement. Au plus fort du combat, Jeanne d'Arc , son étendard à la main, court à l'endroit oiî les Anglais opposaient la plus vive défense , monte à l'échelle et anime les Français à la suivre. Les Anglais, à la vue de leur fatale ennemie , font pleuvoir sur elle une grêle de pieires et de traits. Une des plus grosses pierres, lancée avec force, frappa son étendard, tomba sur sa tête et se brisa sur son casque. La violence du coup la fit tomber au pied du rempart : un cri de joie, un cri d'épouvante, sont poussés en même temps par les Anglais, et par les Français; mais soudain Jeanne se relève plus fière et plus terrible.
« Sus, sus, amis! s'écria- 1- elle; courage! « Notre-Seigneur a condamné les Anglais; à « cette heure ils sont à nous ! »
Pleins d'une nouvelle ardeur, les Français recommencent l'attaque , et la ville est emportée. Aussitôt ils se mettent à poursuivre les Anglais de rue en rue, de maison en maison, et en font un affreux carnage. On évalue à onze cents ceux qui périrent au milieu de ce désordre et de cette confusion.
Le comte de Suffolk venait de voir périr son
frère , Alexandre de la Poole : lui-même, pressé de tous côtés , alhit probablement subir le même sort, quand , apercevant parmi ceux qui le poursuivaient un guerrier qui se faisait distinguer par son ardeur et par son courage, il s'adresse à lui en criant : « Es-tu gentilhomme? — Oui,» répondit le jeune guerrier , qui était un écuyer du pays d'Auvergne nommé (iuillaume Regnault. « Es-tu chevalier? continua le général anglais. — Non , reprit loyalement l'écuyer. — Tu le seras de mon fait, » dit le comte de SufTolk. Aussitôt il lui donna l'accolade avec son épée, puis la lui remit, et se rendit son prisonnier. Ainsi le brave Regnault eut pour parrain et pour prisonnier un des plus grands capitaines de l'Angleterre, et Suffolkeut l'avantage de ne se rendre qu'à un chevalier. Jean Poole, frère du comte, se rendit en même temps ainsi que plusieurs autres grands seigneurs. Presque tous les autres furent massacrés par suite de l'irritation qu'avait causée aux Français une résistance si longue et si meurtrière , et même , comme il survint quelques débats pour le partage des prisonniei's, les soldats en profilèrent pour en mettre à mort un grand nombre. LaPucelleet leducd'Alençon, informés de cet événement, se hâtèrent de faire embarquer le comte de Suffolk, son frère et une quarantaine d'autres seigneurs , dans un graud bateau
qui les conduisit sans danger jusqu'à Orléans. Dans la soirée , Jeanne d'Arc et le duc d'Alençon reprirent le chemin d'Orléans , où ils arrivèrent pendant la nuit. Ils furent reçus avec enthousiasme, et ils s'empressèrent d'annoncer au roi la prise de Jargeau. De toutes parts arrivaient à Orléans des chefs de guerre qui amenaient des renforts à l'armée du roi : Louis de Bourbon, comte de Vendôme; André de Laval, sire de Lohéac; son frère Gui de Laval ; le seigneur de la Tour-d'Auvergne, le vidame de Chartres, Thibault d'Armagnac, dit de Termes, et beaucoup d'autres encore vinrent se joindre au duc d'Alençon et à la Pucelle. L'armée croissait à vue d'œil, et bientôt elle s'éleva à six à sept mille hommes. Aussitôt on résolut d'aller assiéger Béaugency, ville située sur la rive droite de la Loire, à vingt-quatre kilomètres au-dessous d'Orléans. Le 15 juin, l'armée se mit en route , emmenant avec elle une grande quantité de vivres et une artillerie nombreuse. En passant on s'empara du pont de Meung-sur-Loire , en laissant le château , occupé par lord Scales , et l'on arriva bientôt devant Béaugency, où commandait le fameux Talbot. A l'approche des Français , il ne se trouva pas assez fort pour défendre la ville ; plaçant sa garnison, renforcée de celle de la Ferté- Hubert , dans la citadelle , dont il confia le com-
mandement à Richard Guétiii , il se dirigea sur Janville pour se joindre aux troupes qu'amenait de Paris sir Falslof , et qui venaient trop tard pour sauver Jargeiu.
Leduc d'Aleiiçon, après s'êlre logé dans la ville , commença immédiatement le siège de la forteresse. Taudis qu'il le poussait avec vigueur, un événement inattendu faillit jeter la division dans l'armée et arrêter dans son cours la fortune de la France. Arlus, comte de Ricbemont, lassé de l'inaction où le retenait sa disgrâce (1) , avait résolu de servir le roi malgré lui, car le sire de la Trémoille était plus quejamais en crédit auprès du roi ; et craignant toujours d'être mis hors du gouvernement, il s'attachait à éloigner du roi le connétable et tous ses partisans. Le royaume se trouvait ainsi privé du service de plusieurs puissants seigneurs; mais personne n'osait parler contre ce la Trémoille , qui était le maître de la volonté du roi, et l'avait de plus en plus irrité contre le connétable. Celui-ci, de son côté, avait peut-être plus facilement supporté sa disgrâce penda it que les revers accablaient Charles VII, espérant toujours que ce prince, dans sa détresse, aurait recours à son bras, éloignerait de lui la Trémoille; mais, quand il apprit qu'une jeune fllle venait de changer tout à coup la face des
(1) Voir Vlntrodiiciion sur les causes de celle disgrâce.
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affaires, et d'effacer en quelques jours la gloire des plus renommés capitaines que possédât alors la France, il craignit de se voir enlever la palme qu'il ne croyait réservée qu à lui seul. C'est alors qu'il prit la résolution, sans en demander l'autorisation au roi , de rassembler à la hâte tous les hommes d'armes qu'il put tirer de ses terres du Poitou, avec les garnisons de la Flèche, de Sablé et de Durtal, ce qui forma un corps de quatre cents lances (douze cents hommes de cavalerie) et huit cents archers, qu'il voulut joindre à l'armée royale. Dès que Charles YIl connut son entreprise, il lui envoya le sire de la Jaille pour lui signifier de ne pas être si hardi pour passer outre, sinon le roi le ferait combattre. Le connétable, qui rencontra le messager du roi à Loudun, lui répondit sans s'émouvoir : Ce que j'en fais est « pour le bien du roi et du royaume, et si « quelqu'un vient à combattre, nous verrons. — « Monseigneur, répondit la Jaille, il me semble « que vous ferez très-bien . »
Richemont partit aussitôt de Loudun, traversa la Tienne à gué, et arriva à Amboise avec ses troupes. Le capitaine Regnault de Bours , qui commandait dans celte ville, le laissa passer le pont malgré les ordres du roi. Le connétable arriva bientôt à quelque distance de Beaugency, et envoya les seigneurs de Rostrenen et de Cor-
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moisen demander logement pour lui et ses gens. Le duc d'Alençon , Jeanne d'Arc et les autres généraux se trouvèrent fort embarrassés, car ils avaient reçu du roi l'ordre formel de ne le pas recevoir. Dans le conseil qui se tint à ce sujet, le duc d'Alençon alla jusqu'à dire qu'il s'en irait plutôt que de le laisser venir, et la Pucelle, tranchant plus fortement la difficulté , était d'avis qu'il fallait combattre le connétable, car elle ne connaissait que les ordres du roi. Cependant Lahire et plusieurs autres capitaines, qui étaient contents de l'arrivée de Richemont, dont le coucours leur paraissait si utile dans ces circonstances critiques, expliquèrent à Jeanne d'Arc que le roi était trompé par de faux rapports ; que c'était à elle , par le pouvoir qu'elle avait sur l'esprit du prince, à obtenir le pardon des offenses du connétable, s'il en avait commis, et à ne faire aucune difficulté de le recevoir. Plusieurs chevaliers garantirent par serment et sous leur sceau que le duc de Richemont servirait le roi avec fidélité et loyauté. Cette assurance , et la connaissance qu'on avait de l'arrivée prochaine de l'armée anglaise, commandée par Fastolf et Talbot, déterminèrent Jeanne et le duc d'Alençon à accueillir le connétable. Le lendemain , la Pucelle et tous les chefs allèrent à la rencontre de Richemont. Celui-ci , à ce que raconte son historien , dit à la
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Pu celle en l'abordant : « Jeanne , on m'a dit que « Yous vouliez me combattre. Je ne sais si vous « venez de Dieu ou non; si vous êtes de par Dieu, « je ne vous crains en rien , car Dieu sait mon « bon vouloir; si vous êtes de par le diable, je « vous crains encore moins. » On voit percer dans ces paroles la jalousie que lui inspirait la jeune héroïne , et l'opinion qu'il partageait peutêtre avec ses ennemis que les exploits de Jeanne d'Arc n'étaient dus qu'à la sorcellerie; or personne n'était plus grand ennemi des sorciers et des hérétiques que le connétable de Richemont.
Après la réunion des gens du connétable à l'armée royale^ Richard Guétin , bailli d'Évreux, commandant la citadelle de Beaugency, voyant qu'il ne pouvait plus se défendre, fit demander à capituler. On lui accorda sa demande à des conditions assez avantageuses. Chaque homme eut la permission de sortir en gardant son cheval , son armure et la valeur d'un marc d'argent, moyennant toutefois la promesse faite par serment qu'ils ne se battraient pas contre les Français avant dix jours. Ces conditions acceptées de part et d'autre , les Anglais sortirent de la place le samedi 28 juin au matin, et se dirigèrent sur Meung.
A peine la garnison de Beaugency était -elle partie, qu'un homme d'armes de Lahire vint an-
iioncer aux Français l'arrivée des Anglais, dont l'avaut-garde seule se montait à environ mille hommes. En apprenant celte nouvelle, Jeanne d'Arc dit à Richemont : « Ah ! beau connétable , « vous n'êtes point venu de par moi ; mais , puisque « vous êtes venu, vous serez le bienvenu. »
On envoya au-sitôt de la cavalerie pour reconnaître lennemi, et l'on se hâta de ranger l'armée en bataille pour être prêt à le recevoir; car on était persuadé que les An^lais ne s'étaient asemblés en si grand nombre que pour livrer une bataille décisive à l'armée française. Bien des personnes avaient des craintes; on savait combien les Anglais étaient habiles à disposer les batailles; on se souvenait d'Azincourt, de Cravant, de Yerneuil, et Ton ne croyait pas prudent de risquer une bataille en rase campagne. Le duc d'Alençon demanda alors à Jeanne d'Arc, en présence de tous les capitaines, ce qu'il y avait à faire. Elle répondit aussitôt en élevant la voix : a Avez -vous de bons éperons? — Que dites- « vou^? s'écrièrent les assistants : devons-nous « donc prendre la fuite? — Non , reprit-elle , ce a seront les Anglais qui ne se défendront point tt et seront vaincus, et nous aurons besoin d'é- « perons pour les poursuivre. » Elle ajouta que ce triomphe coûterait très -peu de monde à l'armée française.
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Quelques instants après, Talbot, Scales et Faslolf parurent à la tête de quatre mille conabattants. Ils ignoraient la prise de Beaugency , et ils étaient venus pour en faire lever le siège ; ils furent un peu déconcertés en apercevant l'étendard royal flotter sur les tours de la forteresse , et l'armée française rangée en bataille et prête à les recevoir. « Frappez hardiment sur eux, s'écria « Jeanne d'Arc, ils ne demeureront pas longce temps sans prendre la fuite. » Sur sa parole, les généraux français firent leurs dispositions pour attaquer l'ennemi; mais dès que les Anglais aperçurent ce mouvement, ils se retirèrent avec précipitation du côté de Meung. Les Français les suivirent. Les Anglais avaient d'abord eu l'intention de se retirer en partie dans cette ville et de s'y fortifier; mais quand ils apprirent l'arrivée des Français , ils abandonnèrent Meung , emmenant avec eux ceux de leurs gens qui y tenaient garnison, et dirigèrent leur marche sur Janville, à travers la Beauce.
Quand les coureurs français eurent fait connaître ce mouvement des ennemis, il y eut dans l'armée française un moment d'hésitation. Les uns, croyant tout fini pour ce jour-là, voulaient retourner à Beaugency ; d'autres ne pouvaient encore se faire à l'idée d'attaquer les Anglais en rase campagne. « Qu'on aille hardiment contre
« eux , ne cessait de répéter Jeanne d'Arc ; sans « faute ils seront vaincus. En mon Dieu , ajou- « tait -elle, il les faut combattre. Quand ils « seraient pendus aux nues, nous les aurons; « car Dieu nous a envoyés pour les punir. Le « gentil roi aura aujourd'hui la plus grande vic- « toire qu'il ait jamais eue ; mon conseil m'a dit « qu'ils étaient tous à nous. » En même temps le connétable fit porter son étendard en avant, et ce mouvement, joint aux paroles de la Pucelle , qui n'avaient jamais été vaines, détermina les plus indécis.
On forma une forte avant- garde des gens d'armes les mieux montés, et pour les commander on choisit Lahire, Poton de Xaintrailles, Ambroise de Lore, Thibault de Termes, le sire de Beaumanoir, Jamet de Tillon et d'autres braves chevaliers. Jeanne d'Arc, qui aimait beaucoup à conduire l'avant-garde, fut très-fâchée qu'on en eût donné le commandement à Lahire ; mais on avait jugé plus utile qu'elle demeurât au corps de bataille avec le duc d'Aleuçon, le connétable , le comte de Dunois , le maréchal de Boussac , l'amiral de Culan, les seigneurs d'Albret,de Laval et de Gaucourt.
Lahire et les autres capitaines de l'avant-garde avaient ordre de serrer de près les Anglais, et de ne pas leur laisser le temps de se retirer dans
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quelque forte position, ou de se retrancher avec ces pieux ou pals aigus qui avaient été si souvent funestes à la cavalerie française. Soixante à quatre-vingts hommes furent détachés de l'avantgarde pour aller en éclaireurs à la découverte de Tennemi. Ces guerriers aventuriers s'avancèrent rapidement dans cette helle plaine de Beauce , alors presque inculte et couverte seulement de loin en loin de quelques jeunes bois. Ils avaient fait environ vingt kilomètres , et commençaient à craindre d'avoir suivi une mauvaise direction , quand un cerf effrayé de leur approche se leva , et prit rapidement sa course devant eux. Un instant après une grande clameur se fit entendre : c'étaient des soldats de l'armée anglaise au milieu desquels le cerf venait de se précipiter, qui poussaient des cris de joie à la vue d'une proie qui venait s'offrir d'elle-même à leurs coups. Les coureurs français reconnurent bientôt que l'ennemi était là, et envoyèrent aussitôt prévenir l'avant-garde et le corps de bataille, qui la suivaient de près.
La vue des cavaliers français jeta les Anglais dans de grandes incertitudes. Sir Jean Fastolf et d'autres étaient d'avis de ne point combattre, mais de se retirer dans les châteaux, villes et forteresses, et d'abandonner la campagne jusqu'à ce qu'on eût reçu des renforts qu'on attendait d'An-
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gleterre. Leurs gens, disaient-ils, étaient encore elJVayésde la perle qu'ils avaient éprouvée devant Orléans et à Jargeau ; les Français, au contraire , étaient pleins d'orgueil et d'assurance; il fallait donc donner aux esprits le temps de se raffermir, et ne rien précipiter. Mais ces observations ne furent point goûtées par un grand nombre de capitaines, et surtout par Talbot, qui décida que, si les ennemis venaient, il fallait les combatre.
On se rangea à cet avis ; mais une autre difficulté s'éleva sur l'ordonnance du combat. Les uns voulaient qu'on mît pied à terre à la place même où l'on était, et où se trouvait une forte haie qui pourrait les empêcher d'être tournés par la cavalerie. D'autres , et ce fut le plus grand nombre , décidèrent qu'il fallait prendre position à un demikdomèlre plus loin , en s'appuyant sur un monastère fortifié et sur un bois qui se trouvaient à cette distance, non loin du vill.ige de Patay. Pendant que l'armée anglaise exécutait ses mouvements pour se porter sur les points indiqués , l'avant-garde française était accourue précipitamment et avait suivi sa marche. Elle arriva presque eu même temps que l'ennemi auprès de Patay, dans un endroit appelé le lieudes Cognées; et avant que les Anglais fussent rangés, que tous les hommes d'armes eussent mis pied à terre , et que les ai chers eussent plauté devant eux leurs
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pieux aiguisés , Lahire , Xaintrailles et les autres chevaliers, suivis de quatorze à quinze cents combattants, se jetèrent de plein choc au travers des ennemis. L'attaque fut si impétueuse , que Falstof, le bâtard de Thian et d'autres chevaliers ne songèrent pas à résister, et prirent la fuite à toute bride. Le combat ne fut pas long-. En un instant ceux qui avaient mis pied à terre furent enveloppés et taillés en pièces par les Français. En vain Talbqt et les autres capitaines anglais firent-ils tous leurs efforts pour rallier leurs gens et rétablir le combat, ils ne purent que retarder leur défaite et la rendre plus sanglante. En ce moment arriva le corps de bataille des Français, qui acheva la déroute. Il y eut un grand massacre des archers anglais, presque tous périrent.
Lord Scales, lord Hungerford, sir Henri Branche , sir Thomas Rameston , et plusieurs autres vaillants chevaliers tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Talbot lui-même se rendit à Xaintrailles. « Eh bien! seigneur Talbot, lui dit le duc « d'Alençon , vous ne vous attendiez pas à cela « ce matin. — C'est la fortune de la guerre, » répondit froidement le héros Anglais.
On évalue la perte des Anglais dans cette bataille à quatre à cinq mille hommes, dont deux à trois mille tués et le reste fait prisonniers. Un fait extraordinaire , et qui est attesté par tous les
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contemporains ; c'est qu'il n'en coûta aux Français qne la vie d'un ppiil guerrier, gentilhomme de la compagnie de Thibault d'Armagnac.
Jeanne d'Arc fit dans ce combat des prodiges de valeur; mais dès que la victoire fut décidée, et tandis que les guerriers ne s'occupaient que de la poursuite des fuyards , qui étaient traités bien empilement quand ils n'avaient pas de quoi se racheter, Jeanne ne s'inquiéta plus que du sort de ces malheureux. Elle s'efforçait d'arrêter la fureur des gens de guerre , elle donnait des soins aux blessés, et quand elle ne voyait plus d'espoir de leur conserver la vie, elle les encourageait par de bonnes paroles et appelait un confesseur pour les aider au moins à mourir chrétiennemeut.
Un grand nombre de vaillants guerriers, entre autres Jacques de Mailly, Gilles de Saint-Simon, Louis de Marconnay et Jean de Labaye , furent armés chevaliers sur le champ de bataille. Ensuite le duc d'Alençon, le connétable et les autres capitaines se retirèrent à Patay pour passer la nuit et se reposer des fatigues de la journée, tandis que l'avant-garde poursuivait les fuyards jusqu'à Janville , qui ouvrit avec joie ses portes aux vainqueurs.
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