CHAPITRE X
DEPUIS LE RETOUR DE L'ARMÉE A GIEN JnSQD'A LA CAPTIVITÉ DE JEANNE.
Le duc de Bourgogne accepte les fonctions de régent. — Charles VII accorde îles lettres de noblesse à Jeanne d'Arc et à sa famille. — • Siège et prise de Saint-Pierre-le-Mouiier. — iNouvediix exploits de la Pucelle. - Sié^je de la Cliaritt^-sur-Loire. — Les saintes protectrices de Jeanne Uii annoncent sa captivité. — Le duc de Bourgogne s'eiuparede Gournay et de Clioisy,et vient assiéger Coinpiègne. — Jeanne d'Arc s'introduit dans la place. — Elle est prise dans une sortie, et livrée au sire de Luxembourg.
A peine les Français se furent-ils éloignés que les Anglais rentrèrent à Paris. Le duc de Bedford, pour prévenir la défection du duc de Bourgogne, lui avait fait les propositions qui pouvaient flalter le plus sou ambition et sa vanité. Ce prince, ramené, par cette séduction toute-puissante, dans les intérêts de l'Angleterre , abusa le roi par des promesses mensongères , en obtint uu sauf -conduit pour venir à Paris , et même la remise de Poot-Saint-Maxence et de Compiègne. Mais Guillaume de Flavy ne craignit pas de désobéir à l'ordre qu'il avait reçu , et de refuser au duc de Bourgogne l'entrée dans celte dernière ville.
Le duc Philippe arriva à Paris le 30 septembre, avec une escorte de cinq à six mille combattants : les Parisiens lui firent, une brillante réception, cai- ils comnitiiiçaieul à se lasser des Anglais. Ils
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demandèrent au duc de Bedford de leur donner ce prince pour régent, L'Anglais y consentit , mais à regret ; le duc de Bourgogne fit quelque difficulté d'accepter un pouvoir qu'il était probablement venu chercher. Il se fit beaucoup prier par le duc de Bedford , par le cardinal de Winchester, par le parlement et par l'université de Paris , et il se rendit , comme on se rend toujours en pareil cas, en déclarant qu'il se sacrifiait à l'intérêt public , et qu'il ne pouvait résister à des vœux si généralement exprimés. Le duc de Bedford, ayant ainsi abandonné la régence, se contenta du gouvernement de la Normandie , et se rendit dans cette province avec ses troupes.
Cependant le duc Philippe ne rompit point encore ouvertement les négociations commencées avec la France. Le chancelier et les conseillers du roi arrivèrent, sur un sauf -conduit, à Saint -Denis. Les sires de Luxembourg et de Lannoy s'y rendirent de leur côté. Par suite de ces pourparlers, la trêve conclue à Compiègne fut solennellement proclamée à Paris , en même temps que la régence du duc de Bourgogne , et l'on indiqua la ville d'Auxerre comme le lieu où devaient se tenir les conférences.
Mais on ne croyait plus à toutes ces protestations pacifiques, et la trêve n'était observée par personne. Quelque temps après le départ du duc
de Bedford pour Rouen , le duc de Bourgogne s'en alla ausi avec presque tous ses gens, laissant la ville sans défense; seulement, pour apaiser les murmures, il recommanda publiquement que, si les Armagnacs revenaient, on eût à se bien défendre , et il confia le gouvernement de Paris au maréchal de l'Isle-Adam. Quant à lui, il était pressé de retourner en Flandre pour célébrer son mariage , qui venait d'être conclu avec l'infante Isabelle de Portugal, fille du roi Jean 1" (1).
Avant d'employer Jeanne d'Arc à de nouvelles expéditions, Charles YII voulut lui témoigner sa reconnaissance , en lui accordant les distinctions honorables que cette jeune vierge avait méritées par son dévouement et son courage. Par lettres patentes du mois de décembre 1429, expédiées en la chancellerie des comptes le 16 janvier suivant, le roi anobht Jeanne d'Arc et toute sa famille , « pour rendre gloire , disent les lettres patentes , à la haute et divine Sagesse, des grâces nombreuses et éclatantes dont il lui a plu nous combler par le célèbre ministère de notre chère et bien-aimée la Pucelle Jeanne d'Arc, de Domremy, et que, par le secours de la divine clémence, nous avons espérance de voir s'accroître encore. » Le roi donna aux frères de Jeanne le droit de porter des armoiries « d'azur à une épée d'argent en pal,
(1) M. de Baranto, IHstoire ries ducs de Bourgogne.
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croisée ou pommelée d'or, soutenant de la pointe une couronne d'or, et côtoyée de deux fleurs de lis de même. » Ce sont ces armoiries qui ont fait changer le nom de la famille d'Arc en celui de Dulys ou de Dalis.
Le roi ne borna pas là les témoignages de sa reconnaissance. Youlant que tout répondît au ministère qu'il avait plu à Dieu de confier à la jeune inspirée, il exigea qu'elle portât désormais de riches vêtements , et lui donna un état de maison qui égalait celui d'un comte. » Elle avait, dit un écrivain contemporain, outre de nobles demoiselles attachées à sa personne , un intendant, un écuyer, des pages, des valets de main , de pied et de chambre. Elle était respectée du roi, des grands de sa cour, et de tout le peuple , comme une espèce de divinité. »
Tous ces honneurs n'avaient point altéré le caractère de Jeanne d'Arc. Toujours même régularité de mœurs, même douceur de manières, toujours même assiduité à remplir ses devoirs de religion, même empressement à recevoir les sacrements de l'Église; son zèle à cet égard semblait même plutôt s'accroître que s'affaiblir. Son air, ses gestes, ses discours étaient pleins d'honnêteté et de pudeur. Le sire d'Aulon , à qui le roi avait confié la garde de cette jeune fille , répétait souvent qu'il ne croyait pas qu'il y eût une femme
plus chaste qu'elle au monde. Les Anglais euxmêmes , dit leur célèbre historien Hume , ne lui ont jamais rien reproché relativement à ses mœurs. Ainsi , ni la gloire , ni Ui prospérité , ni les louanges, ni la vie tumultueuse des camps, ni l'air corrompu de la cour , n'avaient terni la pureté de cœur de l'humble fille des champs.
Comme nous l'avons dit plus haut, on ne comptait plus sur la paix. Le duc d'Alençon demanda à aller avec la Pucelle en Normandie, pour reconquérir son apanage; mais le conseil du roi s'y opposa, parce qu'on voulait auparavant s'assurer de toutle cours de la Loire, ainsi qu'on en avait déjà formé le dessein avant l'expédition de Reims. On rassembla en conséquence à Bourges un certain nombre de gens d'armes , et l'on en donna le commandement au sire d'Albret et à la Pucelle. Ils commencèrent par aller assiéger S lint-Pierre-le-Moutier, petite ville située entre l'Allier et la Loire, à seize kilomètres du confluent de ces deux rivières.
Ce fut encore là un des plus beaux exploits de Jeanne. Les Français n'étaient pas nombreux; leurs plus fameux capitaines étaient occupés dans d'autres entreprises ou dans diverses garnisons. Le siège durait depuis quelques jours; les assiégés se défendaient bien. Déjà plusieurs attaques avaient échoué. Un jour que les Français repous-
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ses se retiraient en désordre et que les meilleurs hommes d'armes pensaient à lever le siège, Jeanne, demeurée presque seule, ne voulut pas s'éloigner du rempart. Le sire d'Aulon, son écuyer, accourut pour l'emmener. Pourquoi^ lui c( dit-il, restez-vous ainsi seule, et ne vous retirez- « vous pas comme les autres? — Je ne suis pas « seule , répondit- elle en ôtant son casque , j'ai « cinquante mille hommes avec moi, et je ne « partirai pas que la ville ne soit prise. » La Pucelle lui sembla insensée, et il continua de l'engager à se retirer; mais sans s'arrêter à ces discours, elle se mit à crier de toute sa force : « Aux « fagots , aux claies , tout le monde, afin de faire « le . pont. » Sa voix ranima les guerrriers ; ils obéirent à ses ordres avec empressement. En un instant le fossé fut comblé, l'assaut recommencé, la ville prise. Jeanne ne fit jamais rien qui parût plus merveilleux ni plus divin (1).
Après la prise de Saint-Pierre-le-Moutier , les généraux résolurent d'aller assiéger la Charitésur-Loire, et d'emmener la Pucelle avec eux. Celle-ci n'était point d'avis que l'on tentât cette entreprise; mais elle n'essaya point de faire prévaloir son opinion; elie se fit un devoir d'obéir aux chefs de guerre. Elle suivit donc , dans celle expédition, le sire d'Albret et le maréchal de
(1) M. (le Barante, Histoire des ducs de Bourgogne,
Boussac , chargé du commandement. On était au cœur de l'hiver, et un froid excessif se faisait sentir. La place qu'on allait assiéger était trèsforte, et son gouverneur, nomme Perrinat- Grasset, vaillant capitaine, joignait la finesse et la ruse à la fermeté et au courage. Les Français n'étaient pas fort nombreux. On livra plusieurs assauts sanglants , et toujours sans succès. Enfin une fausse alerte donnée par Perriuat-Grasset mit en déroute les Français, et ils prirent la fuite, après avoir abandonné leur artillerie.
Ce revers fut compensé par la prise de Louviers en Normandie, dont Lahire s'empara par escalade , à peu près à la même époque , à la tête de six cents hommes déterminés. Maître de cette ville , cet intrépide capitaine faisait des courses jusqu'aux portes de Rouen. D'un autre côté, les garnisons françaises des environs de Paris avaient presque toutes réussi à se conserver et à se défendre. En outre, Paris se remplissait chaque jour de mécontents. Une vaste conjuration se forma pour faire entrer dans la ville les gens de guerre du parti du roi , mais elle fut découverte.
Ces nouvelles déterminèrent le conseil du roi à porter de nouveau la guerre dans les environs de Paris et sur la Seine. Charles envoya donc toutes ses forces vers Paris ; la Pucelle faisait partie de celle expédition. Dès que Jeanne et les secours
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qu'elle amenait furent arrivés, tout commença à prospérer mieux pour les Français. Les Anglais de la garnison de Corbeil et les gens venus de Paris furent repoussés devant Melun, qu'ils voulaient reprendre. C'est dans cette ville que les saintes protectrices de Théroïne , qui tant de fois lui avaient annoncé des succès, lui apparurent et lui dirent qu'elle tomberait, avant la Saint- Jean, au pouvoir de ses ennemis ; qu'il le fallait absolument; qu'elle ne s'effrayât point et acceptât cette croix avec reconnaissance, et que Dieu soutiendrait ses forces et son courage. Presque tous les jours, à compter de ce moment, les deux saintes lui renouvelèrent l'assurance du malheur dont elle était menacée. Jeanne d'Arc cessa alors entièrement de donner son avis dans les délibérations des généraux et chefs de guerre , et s'en rapporta aveuglément àleur volonté. Elle s'abstint toutefois de leur faire connaître la révélation qui la déterminait à prendre ce parti. Elle craignait probablement de décourager les troupes par celte confidence inutile.
Le 25 avril, les Français s'emparèrent de l'abbaye fortifiée de Saint-Maur-les -Fossés, place très-importante à cause de sa situation à 8 kilora. de Paris, dans une péninsule de la Marne. Une nouvelle conjuration éclata dans Paris, parmi les prisonniers qui étaient à la Bastille; ils étaient sur
le point d'égorger le capitaine , lorsque le sire de risle-Adam arriva au plus vite; et, frappant lui-nièn:ie de sa hache ceux qui venaient de tuer la garde des portes, il arrêta le succès de l'ei.treprise, et fît noyer tous ces nialheureux prisonniers.
Jeanne d'Arc arriva à Lagny-pur-Marne dans les premiers jours de mai 1430; elle y trouva le vaillant Jean Foucault, Gf ofiroy de Saiut-Aubin, l'Écossais Kannède, et un capitaine nommé Barrée. On vint lui annoncer qu'un corps de trois à quatre cents Anglais ou Bourguignons ravageait le pays. Ce corps était commandé par un nommé Franquetd'Arras, homme d'armes au service du duc de Bourgogne, également célèbre pir sa vaillance et par ses cruautés. Jeanne s'en alla l'attaquer. Il avait de bons archers, et se retrancha fortement : tout son monde avait mis pied à terre; deux fois Jeanne et les Français furent repoussés, deux fois la Pucelle les ramena à la charge , et la victoire si longtemps di^putée se déclara enfui pour elle. La plupart des ennemis furent passés au fil de l'épée; les autres, au nombre desquels était Franquet d'Arras, furent faits prisonniers. Jeanne voulait le garder pour l'échanger avec un brave Parisien , maître d'une fameuse hôtellerie à l'enseigne de l'Ours, que l'on retenait en prison pour quelque entreprise faite en faveur du roi. Le bailli de Senlis et les juges de Lagny deman-
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daient au contraire que Franquet leur fût livré, afin de puuir ses brigandages. Sur ces entrefaites Jeanne apprit que rtioname auquel elle s'intéressait était mort. Elle dit alors au bailli : « Puisque « l'homme que je voulais avoir est mort, faites « de celui-ci ce que justice voudra. » Son procès fut suivi, et on le décapita. Cette exécution , injuste ou légitime, mais dont il est démontré que Jeanne était innocente, forma dans la suite un chef d'accusation contre elle (1).
Jamais la Pucelle n'avait inspiré tant de terreur aux Anglais, et par conséquent une si grande haine à leurs chefs. Les archers et les hommes d'armes qu'on enrôlait en Angleterre prenaient la fuite , et se cachaient plutôt que de venir eu France combattre contre Jeanne; et l'on était contraint de publier de sévères ordonnances contre les capitaines et les soldats qui tardaient à partir ou s'y refusaient, effrayés de ses sortilèges (2),
Pour raminer le courage des Anglais qui étaient en France, et pour relever l'espoir des Parisiens, le conseil d'Angleterre résolut d'envoyer le jeune roi Henri YI , qui avait alors neuf ans , se faire couronner roi de France à Saint- Denis. Il débarqua à Calais le jour de saint Georges, patron de l'Angleterre, et fut conduit
(1) Villaret, Histoire de France.
(2) M. de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne,
ea grande pompe à Rouen. La nouvelle de l'arrivée de Henri VI ne tarda pas à parvenir à Paris, où le chancelier et le grand conseil de France firent chanter le Te Deum, faire des processions, et allumer des feux de joie, pour rendre grâces à Dieu de cet événement. On annonça qu'il arriverait avec un grand nombre de soldats ; ou disait aussi , pour se rendre le peuple favorable , que le duc de Bourgogne assemblait une forte armée.
En effet, le duc Phihppe, à qui son beau frère, le duc de Bedford , avait promis la Champagne et la Brie et donné d'énormes sommes d'argent , paraissait moins disposé que jamais à faire la paix. Accompagné de Jean de Luxembourg, son principal capitaine, il vint assiéger Gournay-sur- Aronde, forteresse qui appartenait au comte de Clermont. Le capitaine promit de la rendre s'il n'était pas secouru avant le mois d'août , et en attendant de ne commettre aucun acte de guerre contre le duc de Bourgogne.
Ce prince alla ensuite mettre le siège devant Clioisy -sur-Oise, situé sur la route de Noyon à Compiègne. La Pucelle, le comte de Vendôme, et plusieurs autres seigneurs accoururent au secours de cette forteresse. Arrivés devant Soissons, oiî ils venaient de passer l'Aisne , ils trouvèrent les portes fermées. Guichard Journel , que le comte de Clermont avait laissé pour gouverneur de cette
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ville s'occupait en ce moment de traiter avec le duc de Bourgogne ; il persuada aux habitants que, s'ils recevaient une si nombreuse troupe dans leurs murs, ils s'exposaient à être bientôt affamés, et en même temps il s'excusa auprès du comte de Vendôme sur la volonté du peuple. Rebutés par les difficultés qui s'opposaient à leur entreprise, le prince et les chefs de guerre qui l'avaient accompagné renoncèrent à s'y obstiner davantage. Yoyant que le pays manquait de vivres, ils partirent le lendemain , passèrent la Seine et la Marne , et se rendirent vers la Loire. Jeanne d'Arc ne les suivit point; elle retourna à Compiègne, et envoya de tous côtés demander de nouvelles troupes. A peine les généraux français se furent-ils retirés , que Guichard Journel vendit la ville de Soissons et la remit au duc de Luxembourg.
Le sire de Chabannes , Théaulde de Yalperga^ Regnaut de Fontaines, Poton de Xaintrailles, et plusieurs autres chevaliers célèbres par leur courage, étaient accourus dans Compiègne à la voix de la jeune guerrière. Deux mille hommes de troupes les accompagnaient. Ils résolurent, pour déterminer le duc à lever le siège de Choisy, d'aller attaquer Pont l'Évêque et les faubourgs de Noyon, oii ce prince avait laissé des bagages et une partie de son armée. Jeanne d'Arc les accompagna dans cette entreprise , sans la blâmer ni l'approuver*
Un matin à la pointe du jour, ils tombèrent sur les Anglais de Pont-rÉvêque , dont sir John de Montgommery était chef. Déjà les ennemis étaient contraints de plier; déjà les Français avaient renversé tous les obstacles, et Jeanne d'Arc, Valperga et Xaintrailles avaient pénétré jusqu'au milieu des retranchements anglais, quand les sires de Brimeu et de Saveuse arrivèrent de Noyon en toute hâte avec un renfort considérable de Bourguignons, et forcèrent les Français à la retraite, qui du reste se fit en bon ordre. Bientôt la forteresse de Choisy, n'espérant plus pouvoir être secourue, et ne pouvant rés-ister à l'artillerie formidable du duc de Bourgogne, fut obligée de capituler.
Ce prince vint ensuite mettre le siège devant Compièg!;e; c'était la principale ville que les Françiis eussent dans le pays. Le sire Guillaume de Flavy, qui la commandait, était un vaillant homme de guerre, mais dur et cruel. Ce terrible capitaine avait fait les plus grands préparatifs pour se bien défendre. Les habitants étaient dévoués à la cause française; les muraUles étaient fortes et réparées à neuf; la garnison, nombreuse et bien approvisionnée; l'artillerie, bien servie. Aussi le duc de Bourgogne réunit toutes ses forces pour un siège si difticile. Il fit entourer la ville presque de tous côtés ; le sire de Luxembourg , le
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sire Baudouin de Noyelles, sire John de Montgommery et le duc lui-même commandaient les postes principaux.
Jeanne d'Arc, dès qu'elle apprit que Compiègne était ainsi resserré, partit de Crespy à la tèle d'une troupe de chevaliers intrépides qu'elle avait rassemblés, arriva avant le jour devant Compiègne, et entra dans la place à l'insu des assiégeants, le 23 mai 1430. La venue de Jeanne répandit une grande joie parmi le peuple. On voulut profiler de cet enthousiasme à l'instant pour aller attaquer le quartier du sire Baudouin de Noyelle, établi à Marigoy, au bout de la chaussée, et lâcher de détruire les fortifications qu'il faisait élever en cet endroit. En conséquence la Pucelle, avec plusieurs chefs de guerre, et environ six cents hommes d'armes , sortit par la porte du Pont et tomba à l'improviste sur les ennemis. Le premier choc fut rude ; les Bourguignons étaient presque tous sans armes. Dans ce moment le sire de Luxembourg et quelques-uns de ses cavaliers vinrent dans ce quartier pour reconnaître la ville de plus près. Il crie aux armes, et, en attendant qu'on puisse lui amener du secours de son quartier, qui était voisin, il soutient de son mieux l'attaque des Français. Bientôt le cri d'alarme se répand parmi tous les assiégeants, et ils commencent à arriver en foule. Les Français n'étaient
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pas en nombre pour résister ; ils se mirent en retraite. Jamais Jeanne d'Arc ne déploya plus de hardiesse et de vaillance que dans cette occasion; deux fois elle repoussa les ennemis, dont le nombre augmentait sans cesse, jusque dans leurs retranchements de Marigny. Elle tenta une troisième charge, et les fit plier encore ; mais elle ne put les ramener cette fois que j usqu'à moitié chemin ; enfin, voyant qu'il fallait rentrer dans la ville, laPucelle marcha la dernière, se retournant sans cesse et faisant face à l'ennemi , afin de couvrir la retraite des siens et les ramener sans perte dans la place. Les Anglais et les Bourguignons se lançaient vigoureusement à la poursuite. Ils reconnaissaient l'étendard de la Pucelle , et la distinguaient à sa huque d'écarlate bordée d'or et d'argent; enfin ils poussèrent jusqu'à elle, et s'avancèrent à grands pas pour couper le chemin à sa troupe. Ce mouvement jeta l'effroi parmi les guerriers de Jeanne d'Arc, ils se précipitèrent en tumulte vers la barrière du pont. De crainte que l'ennemi n'entrât dans la ville à la faveur de ce désordre, la barrière n'était pas entièrement ouverte. En ce moment les Bourguignons firent une charge terrible sur les derrières de la troupe française. Une partie de ceux qui combattaient en cet endroit se précipitèrent tout armés dans la rivière; plusieurs se rendirent prisonniers. Jeanne se trouva envi-
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ronnée d'ennemis. Elle fit des prodiges de valeur pour éviter d'être prise , et chercha à gagner les champs du côté de la Picardie; mais un archer picard la saisit par sa huque de velours, et la fit tomber de son cheval. Elle fut alors saisie et désarmée par Lionel, bâtard de Yendôme, qui se trouva près d'elle.
Elle fut aussitôt amenée au quartier du sire de Luxembourg , et la nouvelle s'en étant répandue parmi les assiégeants, ce fut une joie sans pareille. On aurait dit qu'ils avaient gagné quelque grande bataille, ou que toute la Fraûce était à eux; car les Anglais ne craignaient rien tant que cette pauvre fille. Chacun accourait de tous côtés pour la voir. Le duc de Bourgogne ne fut pas des derniers ; il vint au logisoù elle avait été amenée, et lui parla, sans qu'on pût bien savoir ce qu'il lui dit (1).
On se hâta d'annoncer cette nouvelle à toutes les villes qui tenaient le parti du roi anglais, ainsi qu'en Bourgogne et en Angleterre. Le Te Deum fut chanté en grande solennité par ordre du duc de Bedford.
Du côté des Français, la douleur était aussi vive que pouvait l'être la joie des ennemis. Aux regrets qu'excita cette perte se mêlèrent de fâcheux soupçons. Le bruit courait que les chevaliers et les seigneurs, jaloux de sa grande renommée, avaient
(1) M. de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne,
tramé sa ruine. Le sire de Flavy, déjà si détesté, fut surtout accusé : on prétendait qu'il l'avait vendue d'avance au sire de Luxembourg, et qu'il avait fait fermer la porte sur elle pour qu'elle demeurât aux mains des ennemis. Mais cette dernière accusation n'est guère probable ; car Flavy défendit si vaillamment Compiègne, qu'il n'est pas à croire qu'il eût des intelligences avec les ennemis; ce récit prouverait seulement toute la haine qu'on lui portait. Quant à la jalousie que la jeune vierge avait inspirée à un grand nombre de capitaines et de généraux , cela n'est malheureusement que trop vrai , et l'abandon où on la laissa après sa captivité suffirait, à défaut d'autres preuves, pour le démontrer.