CHAPITRE XI
Captivité de jeanse d'arc. —commencement de sox procJ;s.
I.e sire de Luxembourg envoie sa prisonnière au château de Beaurevoir. — I/évêque de Beauvais promet dix mille francs, au nom des Anglais, pour qu'elle lui soit livrée. — Le sire de l.uxenibouig y consent. — Elle est transférée à Arras et remise aux ofTicii-rs du roi d'Angleterre. — Nouveaux succès des Français. — Jeanne est conduite à la tour du cliàKau de Rouen. — Cruautés exercées contre elle ilans la piison. — Elle est mise en jugement. — Procédure monstrueuse. — Torture morale. — Maladie de Jeanne — Première condamnation. — On la force sur l'échafaudàse rétracter. — Sa peine est commuée en imc prison perpétuelle au pain et à l'eau.
A peine la Pucelle était-elle tombée au pouvoir de ses ennemis , qu'on put voir quelle ardeur de
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"vengeance excitaient contre elle les Anglais, leurs partisans et leurs serviteurs. Frère Martin, qui prenait le titre de mciître en théologie et de vicaire général de la foi au royaume de France, écrivit au duc de Bourgogne pour l'inviter à reraettre cette infortunée entre ses mains. Jean de Luxembourg, sans faire beaucoup d'attention à cette injonction, envoya sa prisonnière, avec une escorte nombreuse, au château de Beaulieu. Mais, comme elle fît une tentative pour s'échapper, il l'envoya quelques jours après à son château de Beaurevoir, situé en Picardie , où son épouse , la dame de Beaurevoir, et sa sœur, la demoiselle de Luxembourg , firent à l'illustre prisonnière l'accueil le plus affectueux.
Bientôt l'université de Paris, c'est-à-dire ceux de ses docteurs qui étaient restés dans cette ville et servaient le parti anglais, écrivirent au duc de Bourgogne pour demander instamment que Jeanne fût remise à l'inquisiteur de la foi et à l'évêque de Beauvais, dans le diocèse duquel elle avait été prise. Le duc ne répondit point; l'université redoubla ses instances; mais ces lettres ne produisirent encore nul effet. L'évêque de Beauvais, qui commença dès lors à poursuivre la mort de la Pucelle avec le zèle du plus ardent serviteur des Anglais, fît signifier au duc de Bourgogne, en présence de ses chevaliers et dans sa bastille de-
vaut Compiègne, une lettre de réquisition qui fut remise par des vicaires apostoliques. Pareille injonction fut faite au sire de Luxembourg.
Le sire de Luxembourg céda à tant d'instances, et surtout à la promesse de dix mille francs que lui avait faite l'évêque de Beauvais pour qu'il se dessaisît de sa prisonnière. Il livra la Pucelle au gouvernement anglais. Pendant ces négociations, dont Jeanne d'Arc était instruite, la crainte de tomber entre les mains des Anglais et l'espoir de s'échapper et d'être encore utile à son pays , la déterminèrent à tenter une évasion du château de Beaurevoir, oii elle était alors enfermée. Elle s'élança du haut du donjon de cette forteresse ; mais dans sa chute elle se blessa grièvement , et demeura évanouie au pied des remparts. Les gardiens accoururent , on lui donna des soins et on la rapporta dans son appartement. Dès qu'elle fut rétablie , on la conduisit à Arras, oii elle devait être remise aux officiers du roi d'Angleterre. De là elle fut amenée au château de Crotoy , forteresse située en Picardie, à l'embouchure de la Somme. Là elle eut la consolation de trouver un ecclésiastique, prisonnier comme elle, homme d'un mérite et d'un rang disligués, nommé maître Nicolas de Quenville , chancelier de l'église d'Amiens. Il célébrait souvent la messe dans une des salles du donjon, et Jeanne y assistait régulière-
ment. Souvent elle se confessait à son compagnon d'infortune, et recevait de ses mains le sacrement de FEucharistie. Elle recevait aussi des consola^ tionsde ses célestes protectrices, qui ne cessaient de lui apparaître et de l'engager à la patience et à la résignation. Elles lui reprochèrent la tentative qu'elle avait faite en se précipitant du donjon de Beaurevoir, comme un acte de désespoir; elle en demanda humblement pardon à Dieu , et promit de se soumettre à ce qu'il plairait à sa sainte volonté.
Cependant la prise de la Pucelle n'avait point abattu le courage des Français , et ils continuaient d'obtenir les succès auxquels elle les avait accoutumés. La ville de Compiègne, assiégée depuis six mois et réduite aux dernières extrémités, était sur le point de se rendre , lorsque les Français vinrent attaquer les Bourguignons et les Anglais , les défirent complètement , et les forcèrent à lever le siège. La délivrance de Compiègne fut suivie immédiatement de la reprise de plusieurs places , tant en Picardie que dans l'Îlede-France. Xaintrailles remporta une victoire complète, dans les champs de Germigny, sur les Anglais et les Bourguignons réunis, et fit un nombre prodigieux de prisonniers. Le fameux Barbazan , surnommé le chevalier sans reproche, nommé gouverneur de Champagne , battit deux
fois les ennemis , à Chappe et à la Croisselte.
Tant de défaites, que ne réparait point la reprise de quelques petites forteresses aux environs de Paris, mettaient la rage au cœur des Anglais. Leur gouvernement, eifrayé de tant de revers, crut qu'il n'y avait désormais de salut pour lui que dans la mort de la Puçelle. Il ordonna en conséquence qu'on travaillât sans délai au procès de cette infortunée, dans le triste espoir de rendre le courage aux armées britanniques, de jeter un reproche d'infamie sur la cause du roi Charles Yll, etd'épouvanterses partisans, Elleétait la première origine de la ruine de leurs affaires ; quand elle avait paru, ils étaient au comble de leur gloire , et depuis rien ne leur avait réussi. Ils s'imaginaient que tout leur tournerait à mal tant que Jeanne vivrait. Les chefs les plus sages étaient eux-mêmes animés d'un besoin extrême de vengeance contre cette malheureuse fille. Leur fureur était si grande , qu'ils firent brûler à Paris une pauvre femme de Bretngne, uniquement parce ((u'elle affirmait, d'après les visions qu'elle avait de Dieu le Père, que Jeanne était bonne chrétienne, qu'elle n'avait rien fait que du bien, et ([u'elle était venue de la part de Dieu.
Après six mois passés dans les prisons de Beaurevoir, d'Arras et de Crotoy , Jeanne avait été conduite à Rouen , où se trouvait le jeune roi
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Henri avec le gouvernement anglais. Elle fut enfermée dans la grosse tour du château ; c'est la seule tour de cet édifice qui existe encore aujourd'hui , et elle porte toujours le même nom. Pendant le jour elle avait les pieds retenus par des ceps de fer, qui tenaient eux-mêmes, au moyon d'une serrure fermant à clef, à une grosse pièce de bois. La nuit, elle était couchée, ferrée par les jambes, dit un témoin oculaire, de deux paires défera chaîne, attachée très- étroitement à une chaîne de fer qui traversait les pieds de son lit, et qui tenait à une grosse pièce de bois de la longueur d'un mètre soixante centimètres , et fermant à clef; une seconde chaîne la retenait par le milieu du corps^ par quoi ne pouvait mouvoir de sa place (1). » Cinq archers anglais pris dans les derniers rangs de la populace étaient chargés de la garder. Trois demeuraient dans sa chambre pendant la nuit, et deux autres faisaient faction à sa porte. Ces misérables insultaient leur malheureuse prisonnière, et la maltraitaient indignement. Ce n'est pas seulement les gens du commun qui se montraient cruels envers elle; le sire de Luxembourg, qui l'avait vendue aux Anglais, passant à Rouen, ne rougit pas d'aller la voir dans sa prison ; le comte de Warwick et le comte de Strafibrd l'accompagnaient. « Jeanne , lui dit le
(1) Déposition deJ. Massieu et de Guillaume Manchon.
« sire de Luxembourg en plaisantant, je suis « venu te mettre à rançon ; mais il faut pro- « mettre de ne t'armer jamais contre nous. (( — Ah ! mon Dieu , vous vous riez de moi , dit- « elle; vous n'en avez ni le vouloir, ni le pou- « voir. Je sais bien que les Anglais me feront « mourir, croyant après ma mort gagner le « royaume de France; mais, fussent-ils cent « mille goddem de plus qu'à présent, ils n'auront « pas ce royaume. » Irrité de ces paroles, le comte de Strafford tira sa dague pour la frapper, et ne fut arrêté que par le comte de Warwick.
Il n'y avait pas en ce moment d'archevêque à Rouen. Pour que l'évêque de Beauvais pût devenir] uge delà Pucelle, qui avait été prise dans son diocèse, il fallut que le chapitre de Rouen lui accordât territoire et juridiction. Le roi Henri, sur la. demande de cet évêque et de l'université de Paris, donna des lettres patentes pour la mise en jugement de sa prisonnière. « Une femme, lui fai- (( sait on dire dans ces lettres, qui se fait appeler « la Pucelle, laissant l'habit et le vestiaire du sexe « féminin , contre la loi divine, comme chose « abominable à Dieu , réprouvée et défendue de « toute loi , vêtue et habillée en état d'homme, a « fait et exercé cruel fait d'homicide, et, comme « l'on dit, a donné à entendre au simple peuple, « pour le séduire et abuser, qu'elle était envoyée
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« de par Dieu, et avait connaissance de ses divins « secrets, ensemble plusieurs autres dogmatisa- « tions très-périlleuses à notre sainte foi catho- « lique, très préjudiciables et scandaleuses. » Par ces motifs , il ordonne qu'elle soit livrée à Févêque de Beauvais, pour l'interroger et procéder contre elle, sauf à reprendre la susdite, si elle n'était pas éteinte et convaincue de ce qui lui était imputé. Du reste, les Anglais ne voulurent jamais consentir à la mettre , ainsi qu'elle aurait dû être , dans la prison de l'archevêché. Jeanne eut beau réclamer contre cette violation du droit , l'évêque de Beauvais s'en inquiéta peu.
Il ne se trouvait guère d'ecclésiastiques aussi zélés que Pierre Cauchon pour les Anglais et aussi furieux contre Jeanne. Cependant cet évêque, tout emporté qu'il était, voulut, par précaution, s'environner d'autant de gens lettrés et habiles qu'il en pourrait réunir. Sa violence et les menaces des Anglais lui firent trouver beaucoup d'hommes faibles qui agissaient par peur et complaisance, et d'autres qui, comme lui, se firent les serviteurs cruels et empressés du conseil d'Angleterre.
Jean Lemaître, vicaire de l'inquisiteur général du royaume, chercha d'abord tous les moyens de ne point prendre part aux iniquités qu'il voyait préparer contre la malheureuse Jeanne. Il prétendit que l'évêque de Beauvais agissant comme sur
son propre territoire , le vicaire du diocèse de Rouen n'en devait point connaître. Il fallut qu'une commission spéciale de l'inquisiteur général lui fût envoyée.
Ce n'était pas chose facile de donner à une telle affaire une apparence de justice, et de contenter les Anglais en suivant les procédés des lois et des coutumes; car il était public que Jeanne était une sainte personne qui avait bravement combattu contre les Anglais et les Bourguignons, qui avait été prise à la guerre , et à qui l'on n'avait aucun autre reproche à faire. Aussi ce procès fut-il une suite de mensonges , de pièges dressés à l'accusée, de violations continuelles du droit, avec l'apparence hypocrite d'en vouloir suivre les règles.
On commença par laisser pénétrer dans sa prison un prêtre nommé Nicolas l'Oiseleur, qui feignait d'être Lorrain et partisan secret du roi de France. Il mit tout en œuvre pour avoir sa confiance. Pendant ce temps-là, l'évêque de Beauvais et le comte de Warwick, cachés tout auprès, écoutaient ce qu'elle disait. Les notaires qu'ils avaient amenés pour l'écrire en eurent honte ; ils dirent qu'ils écriraient ce qu'elle répondrait devant le tribunal , mais que ceci n'était point chose honnête. D'ailleurs, qu'aurait dit Jeanne qu'elle ne fût prête à dire devant tout le monde?
Ce prêtre , durant tout le procès , lui conseilla toujours les réponses qui pouvaient lui nuire.
Les seuls juges qui eussent voix pour prononcer étaient Tévêque et le vicaire de l'inquisiteur. Les docteurs, que l'on avait réunis presque au nombre de cent, leur servaient seulement de conseils et d'assesseurs. Un chanoine deBeauvais nommé Estivet remplissait les fonctions de promoteur, qui sont celles de procureur du roi. Ce fut , après l'évêque , le plus violent contre l'accusée. Il l'injuriait sans cesse, et s'emportait contre ceux qui demandaient les règles de la justice.
Il y avait un conseiller commissaire examinateur pour faire les interrogatoires préliminaires.
On avait envoyé prendre des informations à Domremy, dans le pays de Jeanne. Comme elles lui étaient favorables, elles furent supprimées, et Ton n'en donna point connaissance aux docteurs.
Jeanne commença par subir six interrogatoires de suite devant ce nombreux conseil. Elle y parut peut-être plus courageuse et plus étonnante que lorsqu'elle combattait les ennemis du royaume. Celte pauvre fille si simple, qui ne savait que son Pater , son Ave et son Credo, ne se troubla pas un seul instant. Les violences ne lui causaient ni frayeur ni colère. On n'avait voulu lui donner ni avocat ni conseil ; mais sa bonne foi et son bon sens déjouaient toutes les ruses qn'on employait
pour l'amener à répondre d'une manière qui aurait donné lieu à la faire soupçonner d'hérésie ou de magie. Elle faisait souvent de si belles réponses, que les docteurs en demeuraient tout stupéfaits. On lui demanda si elle savait être en la grâce de Dieu. « C'est une grande chose , dit -elle , de ré- « pondre à une telle question . — Oui, interrompit « un des assesseurs, nommé Jean Fabi, c'est une « grande question , et Taccusée n'est pas tenue « d'y répondre. — Vous auriez mieux fait de vous « taire! s'écria Pierre Cauchon en fureur. — Si « je n'y suis pas, répondit-elle, Dieu veuille m'y a recevoir; et si j'y suis, Dieu veuille m'y con- « server. » Elle disait encore : « Si ce n'était la « grâce de Dieu , je ne saurais moi-même com- « ment agir. » Une autre fois on Tinterrogeait sur son étendard. « Je le portais au lieu de lance, « disait-elle, pour éviter de tuer quelqu'un ; je « n'ai jamais tué personne. » Et puis, quand on voulait savoir quelle vertu elle supposait dans celte bannière, elle répondait : «Jedisais: Entrez « hardiment parmi les Anglais! et j'y entrais « moi-même la première. » Quelle fierté courageuse et quelle héroïque énergie dans une jeune fille de dix-huit ans! L'antiquité offre-t-elle rien de plus admirable? On lui demanda pourquoi, au sacre de Reims , son étendard avait été mis en évidence plus que celui des capitaines , et pour-
quoi elle Tavait tenu près de Tautel pendant la cérémonie : « Il avait été à la peine , c'était bien « raison , dit-elle, qu'il fût à l'honneur. »
Quant à ses visions , elle racontait tout ce qu'elle avait déjà dit à Poitiers. Sa foi était la même en ce que lui disaient ses voix. Elle les entendait sans cesse dans sa prison; elle voyait souvent les deux saintes; elle recevait leurs consolations et leurs encouragements; c'était par leur conseil qu'elle répondait hardiment , c'était d'après elles qu'elle répétait tranquillement devant ce tribunal tout composé de serviteurs des Anglais que les Anglais seraient chassés de France.
Ces interrogatoires étaient de véritables tortures morales que ses juges faisaient subir à leur prisonnière. Ils la fatiguaient sans pitié par la multiplicité et la variété de leurs questions, changeant à tout instant de propos , passant inopinément d'une demande à une autre, l'accablant de questions difficiles , subtiles et souvent obscures, quelquefois impertinentes. Parfois, quand un des interrogateurs lui avait adressé la parole,, un autre, sans attendre qu'elle eût répondu au premier, lui faisait une autre question : « Beaux sei- « gneurs, leur disait Jeanne avec douceur, parlez « l'un après l'autre. » Et si elle se plaignait d'être fatiguée ainsi par des questions souvent étrangères au procès, et multipliées à dessein, si elle
suppliait ses juges de ne l'obligera répondre qu'à un ou deux interrogatoires à la fois , loin de se rendre à ses prières, ils redoublaient les persécutions. Ces interrogatoires se prolongeaient trois à quatre beures le matin, et autant le soir. Souvent on lui répétait des questions qui lui avaient déjà été laites, snns doute afin de lâcher de la faire tomber en contradiction ; mais sa mémoire ne la trompait jamais, et sur-le-champ elle répondait : « J'ai déjà été interrogée sur cela tel jour. » Et quelquefois il y avait huit à dix jours que cette question avait été faite.
Un point sur lequel on revenait souvent, c'étaient les signes qu'elle avait donnés au roi pour êlre agréée de lui. Mous avons dit, en parlant de sa première entrevue avec Charles Yil, les motifs qui l'empêchaient de s'expUquer làdessus. Dans les serments qu'on lui faisait prêter de répondre la vérité, elle mettait toujours une réserve touchant ce qu'elle avait dit au roi , et elle ne jurait de répondre que sur les faits du procès. Du reste, rien n'était si pieux, si simple, si vrai que tout ce qu'elle disait..
Par là elle ne faisait qu'accroître la fureur des Anglais et de l'évêque. Les conseillers qui prenaient le parti de l'accusée étaient insultés et souvent menacés d'être jetés à la rivière. Les notaires ne pouvaient qu'à grand'peine admettre les ré-
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poDses favorables et se défendre d'insérer les faussetés. Après les premiers interrogatoires , l'évêque jugea à propos de ne continuer la procédure que devant un très-petit nombre d'assesseurs; il dit aux autres qu'on leur communiquerait tout , et qu'on leur demanderait leur avis , sans requérir leur présence.
Le procès avait déjà écarté tous les faits de sorcellerie. Aucun témoignage, aucune réponse de l'accusée ne pouvaient laisser sur ce chef le moindre soupçon. Ainsi l'accusation se dirigea sur deux points : le péché de porter un habit d'homme, et le refus de se soumettre à l'Église. A l'égard de l'habit d'homme, elle répondit qu'elle l'avait pris par l'ordre de Dieu , et que si elle le conservait encore , c'était pour mieux garantir sa pudeur desoutragesde ses gardiens. Quant àla soumission à l'Église , c'était un piège oii la faisait tomber la malice de son juge. On lui avait fait une distinction savante et subtile de l'Église triomphante et de l'Église militante sur la terre, Grâce au perfide l'Oiseleur , elle se persuadait que se soumettre à l'Eglise, c'était reconnaître le tribunal qu elle voyait composé de ses ennemis , et où elle demandait toujours qu'il y eût aussi des gens de son parti.
Pendant cette longue procédure on poussait la barbarie à l'égard de la malheureuse Jeanne d'Arc
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jusqu'à lui refuser la permission d'accomplir ses devoirs religieux : privation d'autant plus sensible, que dans sou état elle avait plus besoin que jamais des consolations de la religion. Un jour elle demanda à J. Massieu , l'appariteur chargé de la conduire au tribunal , s'il se trouvait sur leur chemin quelque église ou lieu saint où le corps de Jésus-Christ fût exposé; il lui montra la chapelle royale du château de Rouen , située dans la grande cour qu'il leur fallait traverser pour se rendre de la tour qui servait de prison à la Pucelle, au lieu où siégeait le tribunal. Jeanne d'Arc le supplia de la faire passer devant cette chapelle, pour qu'elle pût s'y agenouiller et faire sa prière. Massieu, touché de ses larmes et de ses instances, lui permit de s'arrêter devant la chapelle. Prosternée et les mains jointes, elle y adressait les prières les plus humbles et les plus ferventes. Le promoteur d'Estivet et l'évèque de Beauvais eurent la dureté d'envier à la pauvre captive cette dernière consolation ; ils défendirent expressément, et en termes durs et menaçants, à J. Massieu de laisser l'accusée s'arrêter devant cette chapelle.
Après ces premiers interrogatoires, le promoteur dressa les articles sur lesquels il faisait porter l'accusation; car tout jus(u'alors n'avait été qu'une instruction préparatoire. Les interro-
gatoires recommencèrent alors devant un moins grand nombre d'assesseurs ; il n'y en avait plus que trente à quarante , au lieu de cent. Presque tous ne cherchaient qu'à se dérober à ce cruel office , et les menaces des Anglais en avaient fait partir plusieurs.
Cependant maître de la Fontaine, commissaire examinateur, et deux autres assesseurs , émus de pitié et de justice, ne purent souffrir qu'on trompât ainsi Jeanne sur le chapitre de la soumission à l'Église. Ils allèrent la voir, et tâchèrent de lui expliquer que l'Église militante , c'était le Pape et les saints conciles; qu'ainsi elle ne risquait rien à s'y soumettre. Un d'entre eux eut même le courage de lui dire , en plein interrogatoire , de se soumettre au concile général de Bàle , qui pour lors était assemblé. « Qu'est-ce, dit-elle, qu'un « concile général? — C'est une congrégation de « l'Église universelle, ajouta frère Isambard, et « il s'y trouve autant de docteurs de votre parti « que du parti des Anglais. — Oh 1 en ce cas, je « m'y soumets, s'écria-t-elle. — Taisez -vous « donc, de par le diable ! » interrompit l'évêque de Beauvais; et il défendit au notaire d'écrire cette réponse. « Hélas ! vous écrivez ce qui est « contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui « est pour, y> dit la pauvre fille.
Frère Isambard n'en fut pas quitte pour la
colère de l'évêque. Le comte de Warwick l'accabla ensuite d'injures et de menaces. « Pourquoi « as-tu , ce matin , soufflé cette méchante ? lui « dit-il; par la morbleu ! vilain, si je m'aperçois c( que tu veuilles encore la sauver, je te ferai « jeter à la Seine. » Le commissaire examinateur et l'autre assesseur furent tellement saisis de crainte, qu'ils s'en allèrent de la ville; il fut déclaré que personne, hors l'évêque, ne pourrait entrer dans la prison.
Les interrogatoires terminés , on rédigea en douze articles latins la substance des réponses de l'accusée; et, comme un des assesseurs remarquait qu'on en rapportait le sens inexactement , l'é- ' véque, sans plus conférer avec personne, envoya ces douze articles mensongers, comme mémoires à consulter, sans nommer l'accusée, à l'université de Paris, au chapitre de Rouen, aux évèques de Lisieux, d'Avranches et de Coutances, et à plus de cinquante docteurs, la plupart assesseurs dans le procès. Les juges voulaient ainsi, selon la forme et la coutume, être éclairés sur tous les points de doctrine et les faits qui concernaient la foi catholique.
Tous les avis furent contraires à l'accusée. Sans parler du mauvais vouloir de ceux qui étaient consultés , ils ne pouvaient guère répondre d'autre sorte au faux exposé qu'on avait mis sous leurs
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yeux. Tous pensèrent que l'accusée sur laquelle on les consultait avait cru légèrement ou orgueilleusement à des apparitions et révélations qui venaient sans doute du malin esprit; qu'elle blasphémait Dieu en lui attribuant Tordre qu'elle avait reçu de porter l'habit d'homme , et qu'elle était hérétique en refusant de se soumettre à l'Église. Pendant ce temps-là les juges , sans attendre les réponses , faisaient à Jeanne des monitions , c'est-à-dire l'avertissaient ou plutôt feignaient de l'avertir charitablement de se soumettre à ses juges. Sous ce prétexte, on ne cessait de lui tendre de nouveaux pièges et de l'accabler de questions dont elle était parfois si excédée, qu'elle refusait de répondre; on y joignait ensuite des menaces : ' on lui disait que si elle refusait de faire sa soumission elle serait brûlée. « Yous ne ferez pas ce « que vous ditescontre moi, leur répondit Jeanne, « sans qu'il arrive un grand malheur et pour « votre corps et pour votre âme. » Elle tomba malade assez grièvement; on craignit même que quelqu'un n'eût tenté de l'empoisonner pour la soustraire à la vengeance que lui préparaient ses bourreaux. «Pour rien au moade, disait le c( comte de Warwick, le roi ne voudrait qu elle « mourût de mort naturelle; il l'a achetée si cher, « qu'il entend qu elle soit brûlée. Qu'on la guéc( risse au plus vite. »
Lorsqu'elle cessa d'être malade, on reprit les monitions; personne n'éclaircissait plus à son esprit simple et ignorant tout le verbiage qu'on lui tenait sur la soumission à l'Église; cette question fut si bien embrouillée, que Jeanne, qui avait commencé par déclarer qu'elle croyait à l'Église, qui ne peut ni errer ni faillir, et qui parlait sans cesse avec respect de l'autorité du Pape , se perdit dans la matière des apparitions et des révélations, et ne voulut pas se soumettre à VÊgJise suivant le sens que ses juges attachaient à ce mot, ce qu'ils eurent soin d'interpréter comme un refus regardant TÉglise même, l'Église militante universelle.
Enfin la sentence fut portée : c'était une déclaration faite à l'accusée que pour tels et tels motifs elle était retranchée de l'Église comme un membre corrompu , et livrée à la justice séculière. On ajoutait que les laïques seraient engagés à modérer la peine en ce qui touche la mort ou la mutilation. Mais cette recommandation n'était que pour la forme , et ses juges savaient mieux que personne qu'elle n'arrêterait pas l'effet de la haine des Anglais ; mieux que personne aussi, ils savaient combien étaient iniques et peu fondées les bases d'un pareil jugement. Ils voulurent ol> tenir d'elle avant son supplice une sorte d'aveu public de la justice de sa condamnation; c'était
un moyen de lui épargner cet horrible supplice, et de justifier en quelque sorte leur sentence. Peut-être aussi reculèrent -ils devant la terrible responsabilité qu'ils assumaient sur leurs têtes, et voulurent-ils du moins sauver la vie de leur victime; admettons pour l'honneur de l'humanité ce motif de la conduite qu'ils tinrent en ce moment.
Quoi qu'il en soit, on lui fit donner par l'Oiseleur le conseil de se soumetre , avec la promesse d'être traitée doucement , et de passer des mains des Anglaisaux mains derÉglise.Le24 mai 1431, elle fut amenée au cimetière de Saint-Ouen ; là, deux grands échafauds étaient dressés : sur l'un étaient le cardinal de Winchester, l'évêque de Beauvais, les évoques de Noyon et de Boulogne , et une partie des assesseurs.
Jeanne fut conduite sur l'autre échafaud; sur celui-ci se trouvaient le docteur qui devait prêcher, les notaires du procès, les appariteurs qui avaient été chargés de sa garde durant les interrogatoires, maître l'Oiseleur, et un autre assesseur qui l'avait aussi confessée. Tout auprès était le bourreau avec sa charrette , disposée pour recevoir la Pucelle et la conduire au bûcher préparé sur la Grande-Piace. Une foule immense de Français et d'Anglais remplissaient le cimetière. Guillaume Evrard, docteur en théologie, chargé
de la prédication , parla longuement. « 0 noble « maison de France, dit-il entre autres choses, « qui toujours jusqu'à présent t'étais gardée des « choses monstrueuses , et qui as toujours pro- « tégé la foi , as-tu été assez abusée pour adhéror « à une hérétique et une schismatique ! c'est « grand'pitié ! Ah ! France, tu es bien abusée, toi « qui as toujours été la chambre très-chrétienne. « Et, Charles, qui le dis son roi et sou gouver- « neur, tu as adhéré,, comme un hérétique que tu « es, aux paroles et aux faits d'une vaine femme « diffamée et pleine de déshonneur. » Puis s'a dressant à la Pucelle : « C'est à toi , Jeanne, que « je parle , et je te dis que ton roi est hérétique « et schismatique. — Parlez de moi, répondit- « elle , mais ne parlez pas du roi ; il est bon « chrétien , et j'ose bien dire et jurer, sur la « vie , que c'est le plus noble d'entre les chré- « tiens, qui aime le mieux la foi et l'Église. Il « n'est point tel que vous le dites. — Faites-la « taire ! » s'écria l'évèque de Bt^auvais.
En finissant le sermon, le prédicateur lut à Jeanne une formule d'abjuration , et lui dit de la signer, o Quest-ce qu'abjuration? » dit-elle. On lui expliqua que si elle refusait de signer les articles qu'on lui présentait , elle serait brûlée, cl qu'il fallait se soumettre à l'Église universelle. « Eh bien!. j'abjurerai, si l'Église universelle le
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« veut ainsi. » Mais ce n'étaient pas les soumissions à l'Église ni au Pape qu'on voulait avoir d'elle , c'était l'aveu que ses juges avaient bien jugé. Alors on redoubla de menaces, d'instances, de promesses. On tenla tous les moyens de la troubler. Elle fut longtemps ferme et invariable. « Tout ce que j'ai fait, j'ai bien fait de le faire, » disait- elle.
Comme cette scène se prolongeait, les Anglais commencèrent à s'impatienter de ce qui leur semblait de la miséricorde. Des cris s'élevaient contre l'évêque de Beauvais; on l'appelait traître. « Vous en avez menti , disait-il; mais c'est le dece voir d'un évêque de chercher le salut de l'âme « et du corps de l'accusée. » Le cariiinal de "Winchester imposa silence à ses gens.
Enfin on triompha de la résistance de Jeanne. « Je veux , dit-elle , tout ce que l'Église voudra; « et puisque les gens d'Église disent que mes c( visions ne sont pas croyables , je ne les sou- « tiendrai pas. — Signe donc, ou tu vas périr par « le feu, » lui dit le prédicateur. Dans tout cet intervalle, un secrétaire du roi d'Angleterre, cjui se trouvait près de l'échafaud de Jeanne , avait mis à la place des articles qu'on lui avait lus, et qu'on avait eu tantde peine à lui faire approuver, un autre papier contenant une longue abjuration, où elle avouait que tout ce qu'elle avait dit était