HENRI, ROI DE FRANCK
Henri poursuivit ses conquêtes; quoiqu'on cherchât à l'arrêter par des négociations, il s'avança jusqu'à Pontoise, dont il s'empara. Cette nouvelle jeta la consternation dans Paris. Le duc de Bourgogne s'elTraya enfin des progrès de l'armée anglaise ; il ne voyait plus de bornes à l'ambition de Henri V, et trembla pour luimême. Il résolut alors de se rapprocher du Dauphin, et de réunir ses efforts aux siens contre l'ennemi commun.
Ce prince ne rejeta passes propositions^ et une entrevue fut ménagée entre eux sur le pont de Montereau. Mais cette conférence, qui pouvait amener les résultats les plus heureux pour le royaume, donna lieu à Tun des événements les plus funestes qui soient consignés dans notre histoire. Les gens de la suite du Dauphin assassinèrent le duc de Bourgogne, au moment où il entrait dans le lieu fixé à l'entrevue. Quelques écrivains ont prétendu que le Dauphin n'avait point ordonné ce crime , et qu'il fut commis spontanément par d'autres serviteurs du duc d'Orléans, qui voulaient venger la mort de leur maître.
Quoi qu'il en soit, la mort du duc de Bourgogne fut généralement attribuée au Dauphin, et souleva contre lui presque toute la France et surtout la capitale. Plus d'espoir de réunion entre les deux partis de Bourgogne et d'Armagnac. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, jura de venger la mort de son père, et s'unit dans ce dessein avec le roi d'Angleterre. La reine Isabelle, redoublant de haine contre son fils, s'allia avec ces deux plus puissants ennemis. Us se réunirent à Troyes, et là fut conclu, le 21 mai 1420, le fameux traité qui privait le Dauphin de la couronne de ses ancêtres et transmettait ses droits à Henri V, devenu époux de la princesse Catherine, fille de Charles VL II fut réglé que dès ce moment Henri Y gouvernerait la France, attendu l'incapacité du roi , mais à titre de régent, jusqu'à la mort de Charles VI ; qu'alors il prendrait le titre de roi de France pour lui et ses descendants.
Aussitôt après son mariage, Henri V reprit avec une nouvelle ardeur le cours de ses conquêtes. Montereau, Melun, tombèrent en son pouvoir, et il vint établir sa cour à Paris. Là il fit condamner par arrêt du parlement « messire Charles de Valois, dauphin de Viennois et seul fils du roi, pour raison de l'homicide fait en la personne de ,Iean duc de Bourgogne, à être banni et exilé à ja-
mais du royaume, et conséquemment déclaré indigne de succéder à toutes seigneuries venues et à venir... » Cet arrêt était un digne pendant du traité de Troyes; mais ces deux actes monstrueux, à l'exécution desquels rien ne paraissait devoir s'opposer, tant étaient puissants et lorts ceux (|ui les avaient dictés, devaient être déchirés par les mains d'une jeune paysanne.
L'anni^e suivante , Henri V alla laire couronner à Londres sa nouvelle épouse comme reine d'Angleterre. Son absence donna quelque repos au parti du Dauphin, c'est-à-dire aux Français; car tous ceux qui avaient conservé le sentiment de la nationalité avaient suivi la fortune de ce prince. Ils gagnèrent même à Beaugé une bataille où le duc de Clarence, Irère du roi, lut tué. Bientôt Henri V repassa en France avec de nouvelles troupes, et poursuivit ses conquêtes. Maître déjà de rUe-de-France, de la Champagne, il s'empara sans peine de la Beauce et de la Brie. .Meaux seulement résista assez longtemps. Après la prise de cette ville, le vainqueur méditait une campagne décisive au delà de la Loire, seul pays «lui reconnût l'autorité du Dauphin. Attendant avec impatience la mort de Charles VI, qui s'aflaiblissait de jour en jour, il comptait les instants jusqu'à ce qu'il pût enfin mettre sur sa tête cette nouvelle couronne, objet de tousses vœux. Mais la mort ne lui permit pas de réaliser ce rêve de son ambition : elle l'atteignit deux mois avant le faible et infortuné monarque dont il croyait être l'héritier.
.\ussi, après la mort de Charles M, qui arriva le 2 1 octobre I Wi2, le duc de Bedford,régenl de France, lit proclamer Henri VI roi de France et d'Angleterre. Ce (ils de Henri V et de Catherine de Valois recevait ainsi au berceau deux couronnes qui devaient lui échapper.
fJans le même tein[is avait lieu, dans un château ignoré, au fond d'iuie province, une proclamation moins solennelle, mais qui devait avoir plus d'ellet. Le Dau-
phin était au château d'Espaly-en-Velay , d'autres disent à Mehun-sur-Yèvres, lorsqu'il apprit la mort de son père. Il s'habille de noir, et entend la messe dans une chapelle du château. Un petit nombre de gentilshommes fidèles le proclament roi; on déploie la bannière aux fleurs de lis d'or. Une douzaine de serviteurs crient : « Noël ! Vive notre roi Charles YII ! » et voilà un roi de France (1).
Le duc de Bedford poursuivit avec ardeur les projets de Henri V. Les pays au delà de la Loire, restés (idèles au roi légitime, semblaient devoir passer bientôt euxmêmes sous le joug de l'étranger. A peine âgé de vingt ans, aussi impi'udent que brave, douxjusqu'à la faiblesse, gouverné par ses ministres , l'infortuné Charles VII paraissait incapable de lutter avec succès contre une adversité toujours croissante. La bataille de Crevant et celle de Verneuil, oiî les Français furent complètement défaits, achevèrent dabattre cette âme facile à décourager. Il se retira à Bourges, comme son dernier refuge, ce qui lui lit donner par les Anglais le nom dérisoire de roi de Bourges. Les Français répondirent à cette plaisanterie britannique : « Roi de Bourges, soit; mais Bourges est le centre et le cœur de la France, et tant que le cœur bat, il y a espoir de vie et de salut. »
Une division qui survint entre le duc de Glocester, régent d'Angleterre , et le duc de Bourgogne permit aux Français de respirer. Les ministres de Charles en profitèrent pour négocier un accommodement avec le duc de Bretagne. Le comte de Richemont, frère de ce prince, reçut Vépée de connétable, mais en exigeant que le roi disgraciât ses favoris. D'autres les remplacèrent; Richemont les fit assassiner, et se contenta de dire au roi, pour sa justification, qu'il n'avait en vue que le bien du royaume. Voyant qu'il ne pouvait réussir à devenir fà-
(1) Chateaubriand , Études historiques.
12 INTRODICTION.
voii lui-m(*ine, ce qui était l'objet de ses vœux, il voulut au moins en donner au roi un de son choix. Ce fut la Trémoille; celui-ci avait promis au connétable tout ce qu'il avait voulu; mais, dès qu'il fut en faveur, il lit disgracier Richemont.
Cependant l'harmonie s'étant rétablie entre le duc de Bourgogne et le duc de Glocester par l'entremise du duc de Bedford, celui-ci ramena d'Angleterre, où il était allé passer quelque temps, vingt mille hommes de vieilles troupes, avec lesquelles il espérait bientôt arriver à son but. Les circonstances étaient favorables: le parti de Charles VII était en proie aux divisions les plus animées; la Trémoille avait entièrement brouillé le roi avec le connétable; et les seigneurs, les villes même armaient contre le favori.
Bedford marcha d'abord contre le duc de Bretagne, qui se hâta de négocier, et qui, changeant de parti pour la quatrième fois, reconnut Henri Vi pour roi de France. Richemont ne voulut pas prendre part à ce traité, et resta fidèle à Charles VII malgré lui-même.
Bedford ne douta plus alors que le moment ne fût venu de consommer la conquête du royaume. Toutes les villes un peu importantes étaient au pouvoir des Anglais, à l'exception d'Orléans; mais cette ville une fois prise, on était maître du cours de la Loire, on traversait sans obstacle le Berri, le Limousin, le Poitou, l'Angouraois, et l'on opérait ainsi une jonction avec les Anglais de la Guienne. On pouvait donc regarder avec raison la prise d'Orléans comme la ruine complète de Charles VIL Bedford, auquel nous donnerons souvent le nom de régent, s'attacha donc à faire tous les préparatifs nécessaires pour un siège si important. Une armée nombreuse et aguerrie fut confiée pour cet objet au comte de Salisbury, issu de la maison royale d'Angleterre , et l'un des plus célèbres compagnons d'armes de Henri V.
Le comte de Salisbury ouvrit la campagne au mois de
juillet, et, après s'être emparé de toutes les petites villes qui se trouvaient aux environs d'Orléans, il vint mettre le siège devant cette ville le 12 octobre 1428.
Les Français avaient senti toute l'importance du coup que se préparaient à frapper les Anglais; aussi, à la première nouvelle du danger qui menaçait Orléans, dernier rempart de la France, un certain nombre de chevaliers s'étaient jetés dans cette ville et avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines. Les premiers arrivés étaient Villars, Guitry, Pierre de la Chapelle, Goaraze et le fameux Poton Xaintrailles. Bientôt ils furent suivis du comte de Dunois, bâtard d'Orléans, du maréchal de Boussac, de Jacques de Chabannes, du vaillant Lahire, et d'une foule d'autres dont nous aurons occasion de parler dans le cours de cette histoire.
Dès les premières attaques, le comte de Salisbury reconnut, à la vigueur de la défense, qu'il ne fallait pas songer à emporter la ville par la force. 11 résolut alors de l'enfermer dans une enceinte de forts qui , placés à peu de distance les uns des autres, rendraient presque impossible l'entrée des convois, et réduiraient bientôt une population nombreuse à la plus extrême famine. Tandis qu'il examinait l'assiette de la place, du haut d'une tour du fort des Tournelles, pour reconnaître l'emplacement que devaient occuper les bastilles qu'il se proposait de construire, un boulet parti d'une des batteries de la ville vint le frapper d'un coup mortel. Le duc de Bedford fit choix pour le remplacer du comte de Suffolk, général formé également à l'école de Henri V, doué d'habileté et de courage, et non moins distingué par la noblesse et la générosité de ses sentiments. Le régent lui envoya un renfort considérable de troupes tant anglaises que bourguignonnes , sous la conduite du fameux Talbot.
Suffolk s'occupa immédiatement de l'exécution du plan conçu par son prédécesseur, et bientôt les bastilles
et les boulevards s'élevèrent de toutes parts autour de la ville assiégée. Nous donnerons des détails sur la situation de ces forteresses quand nous parlerons de la position de Jeanne d'Arc devant Orléans.
Pendant les deux derniers mois de 1 428 et le commencenient de 142^1, presque chaque journée fut marquée par des combats et des escarmouches, où les assiégés et les assiégeants avaient tour à tour l'avantage. Mais un événement funeste vint jeter la consternation dans la ville. Le duc de Bedfurd avait fait [)artir de Paris pour Orléans, dans les premiers jours de février, un convoi de vivres, de munitions, d'armes de toute espèce et d'artillerie de siège, sous la conduite de sir J. Fastoll'. En même temps on apprit à Orléans que le comte de Clermont assemblait une armée à Blois pour venir au secours de la ville. Celte nouvelle remplit de joie les habitants. Dunois, à la tête de quelques braves, sortit de la ville pendant la nuit pour aller rejoindre le comte de Clermont, et se concerter avec lui sur ce qu'il y avait à faire. On résolut d'attaquer le convoi amené par Fastolf. Aussitôt quinze cents combattants sous lacon<luite du maréchal de Boussac, des deux Xaintrailles, de Laliire et de plusieurs autres chefs de guerre, parvinrent à sortir d'Orléans pour seconder les efl'orts du duc de Cleimont. Ils rencontrèrent le convoi auprès de Ptouvray-Saint-Denis,et, sans attendre le gros de l'armée que conduisait le comte , ils l'attaquèrent ; mais ils furent complètement battus, et les Anglais en firent un grand tarnaye. Le comte de Clermont arriva assez près du champ de biitaille pour être témoin de la déroute des Françnis; mais, sans chercher à rétablir le combat, il se retira honteusement. Telle fut l'issue de la bataille de Rouvray-Saint-Denis, plus connue sous le nom de la Journée des Harengs , parce que le convoi conduit par Fastoll consistait princiftaicment c^ barils remplis de ce comestible. Ce combat eut lieu le liL lévrier U29.
Les Français échappés au carnage revinrent à Orléans fort tard dans la soirée. L'arrivée de ces guerriers, dont la plupart étaient blessés, entre autres le brave Dunois , jeta la consternation dans la ville. Le découragement et la division vinrent encore affaiblir les Français. Le comte de Clermont, blessé des justes reproches qu'on lui adressait, se retira avec ses troupes, que l'indiscipline et le manque d'argent eurent bientôt dispersées. Sa retraite fut suivie de celle d'un grand nombre de chevaliers et d'écuyers qui sans doute désespéraient de pouvoir désormais sauver la ville.
Ainsi, tandis que le nombre des assiégeants augmentait, celui des défenseurs d'Orléans diminuait de jour en jour. Dunois, le maréchal de Boussac et le brave Poton Xaintrailles , étaient les seuls chefs de guerre qui fussent restés fidèles à la mauvaise fortune d'une ville qui n'avait pas craint de se dévouer à la cause de son roi.
■ Dans leur désespoir, les Orléanais songèrent à prendre un parti qui du moins les empêcherait de tomber entre les mains des Anglais, leurs mortels ennemis. Ils envoyèrent une députation au duc de Bourgogne 'pour le prier de garder leur ville en dépôt tant que durerait la prison du duc d'Orléans, leur seigneur. Philippe le Bon accueillit les envoyés avec bienveillance, et se montra disposé à accepter leur offre si le duc de Bedford y consentait; mais celui-ci répondit avec hauteur « qu'il n'y consentirait jamais, ajoutant qu'il aurait trop de regret de battre les buissoLS pour qu'un autre prît les oiseaux. » Il eut dans la suite occasion de se repentir de ces paroles orgueilleuses.
Pendant la durée de ces négociations, le siège avait continué avec une nouvelle vigueur. Enfin les députés rapportèrent aux habitants que la ville ne serait reçue à traiter qu'à la condition de se soumettre au régent anglais. Cette décision révolta la tiertédes Orléanais,
et les enflamma d'un nouveau courage. Us jurèrent de se détendre jusqu'au dernier soupir.
La nuit même qui suivit cette résolution^ le 18 avril, ils tentèrent une sorîie qui leur réussit compléteuient d'abord; ils surprirent le grand parc des Anglais, tuèrent tout ce qui s'y trouvait, et enlevèrent un immense butin ; mais au point du jour, quand ils voulurent rentrer dans la ville, ils furent assaillis par l'armée anglaise et taillés en pièces.
Ce dernier efl'ort semblait avoir épuisé toutes les forces des assiégés. Abandonnés, sans secours, ils voyaient avec elfroi s'approcher le jour où, forcés par la lamine, ils seraient obligés de se rendre.
« C'en était fait d'Orléans , c'en était fait de la France entière; le sort futur de l'Europe et du monde allait peutêtre changer, si la Providence n'eût élevé dans l'ombre un de ces êtres étonnants par leur génie, merveilleux par leur destinée, qu'elle choisit de temps en temps pour être les instruments de ces révolutions inattendues qui, confondant l'orfiueil des vainqueurs de la terre, trompent tous les calculs de la sagesse humaine, et ramènent la pensée des peuples et des rois au pied du seul trône inébranlable et du seul pouvoir éternel (1). »
(1) M. Lebrun des Charmeues.