CHAPITRE I
DEPinS LA NAISSANCE DE JEANNE D'ARC JUSQU'A SON VOYAGE DE VADCOOLEURS.
Famille de Jeanne d'Arc. — Naissance, éducation de Jeanne. — Sa piété pendant ses premières années. — Le Bois-Chenu. — L'arbredes-Fées. — Occupations et travaux de Jeanne. — Des êtres surnaturels apparaissent à Jeanne d'Arc pour la première fois. — Ordre qu'elle en reçoit. — Inquiétudes de ses parents. — Projets de mariage. — Départ de Vaucouleurs.
En suivant la route de Neufchâteau à Yaucouleurs, on parcourt une riante et fertile vallée arrosée par la Meuse. Adroite de la rivière s'étendent de grandes et belles prairies coupées par la route ; à gauche , des champs cultivés vont atteindre le pied d'un coteau dont les flancs sont couverts de vignobles , et dont le sommet est couronné par une vaste forêt. Mais quand on arrive à la vue d'un village que l'on rencontre à huit kilomètres de Neufchâteau, on oubhe tout ce que le paysage environnant peut offrir de gracieux et de pitto-
resque,pour contempler avec avidité ce hameau, qui ne présente aux yeux rien de remarquable, et pour découvrir, au milieu du petit nombre de maisons qui le composent, une pauvre chaumière qui naguère tombait en ruine. C'est que ce village s'appelle Domremy; c'est que cette chaumière est celle où naquit Jeanne d'Arc. Alors s'éveillent dans le cœur de nobles et touchants souvenirs; on se rappelle tout ensemble et les vertus de la jeune fille élevée dans cette campagne solitaire, et ses triomphes et ses malheurs. La vue de cette maisonnette qui fut son berceau, de cette église où elle reçut le baptême, et où tant de fois sa prière ardente et pure s'éleva jusqu'au trône de l'Éternel , produit sur Tàme une impression plus profonde, une émotion plus douce que ue le pourrait faire la vue d'un monument de marbre ou de bronze travaillé avec art par d'habiles sculpteurs , et élevé à sa gloire par la reconnaissance des peuples et des rois. La même pensée nous a inspiré en écrivant cet ouvrage, destiné à rendre populaire la vie de cette sainte et héroïque paysanne. L'histoire de Jcaune d'Arc n'a pas besoin, pour intéresser, de la pompe et (le l'éclat du style; la simplicité et surtout la vérité sont les seuls ornements qui lui conviennent.
Au commencement du xv* siècle, un honnête laboureur nommé Jacques d'Arc, né à Septfonds,
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près de Montiérander en Champagne , avait épousé Isabelle Romée , de Voulton , village voisin de Domremy. Les nouveaux époux vinrent se fixer à Domremy, dans une maisonnette qui appartenait à Isabelle Romée, et qui lui avait été probablement donnée en dot. C'est cette simple demeure qui subsiste encore aujourd'hui. Ils n'avaient du reste pour tout bien que le produit de quelques terres et d'un petit troupeau ; mais un travail assidu^ joint à l'ordre et à l'économie, leur procurait une existence honorable, quoique bien éloignée de l'aisance. Jacques d'Arc et sa femme se distinguaient surtout par une piété sincère, une probité à toute épreuve, une pureté et une simplicité de mœurs vraiment patriarcales. Aussi jouirent-ils toujours d'une réputation sans tache, de l'estime et de l'affection de tous leurs voisins.
De cette union naquirent cinq enfants, trois fils et deux filles. L'aîné des garçons reçut le nom de son père, ou plutôt, par diminutif, celui de Jacquemin ; le second fut appelé Jean, et le troisième Pierre. L'aînée des deux filles était Jeanne, que dans son enfance on appelait quelquefois Romée, du nom de sa mère; la cadette se nommait Catherine.
L'époque précise de la naissance de Jeanne d'Arc est incertaine. On peut seulement conjec-
turer qu'elle est née à Domiemy en février ou mars 1 i 1 0 ou 1 i 1 1 . Elle fut baptisée dans l'église Saint-Remy de ce lieu (1). (in retrouve encore dans cette église plusieurs traces des souvenirs qui se rattachent à Jeanne d'Arc. On voit, entre autres , deux petits anges disposés symétriquement de chaque côté du maître-autel , et portant chacun un écusson aux armes de la famille d'Arc.
Les parents de Jeanne ne purent lui donner qu'une éducation conforme à leur état. Elle ne sut jamais ni lire ni écrire. Elle puisa dans les leçons , et plus encore dans les exemples qu'elle reçut des auteurs de ses jours, ces principes de piété , de décence et de vertu qui ne l'abandonnèrent jamais.
Sa mère lui enseigna à réciter le Pater noster, VAve Maria, le Credo, et les commandements de Dieu et de l'Église. Elle apprit aussi de sa mère à très-bien coudre et à filer dans la perfection. Ainsi les premiers dogmes de la foi de ses pères, quelques pratiques religieuses, des travaux propres aux personnes de son sexe et de son état , voilà toutes les connaissances que possédait l'humble vierge des champs destinée à changer le sort de la France.
(I| Il est probable que c'est l'église qui a dnnné son nom au village; Dom est, comme on sait, l'abrégé de domiiius; on disait autreruis inonseigncur saint Denis, uiùuseigiieur saint Kemy, eic, ; delà est \eiiu Uoin-Heuiy.
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Tous ceux qui l'ont connue s'accordent à la représenter comme douée des qualités les plus précieuses et ornée de toutes les vertus. On remarquait surtout en elle la bonté, la simplicité, la modestie^ la modération , la patience, la prudence , une grande douceur, le goût du travail et la crainte de Dieu ; elle aimait à faire l'aumône, à exercer l'hospitalité, à servir les malades. Aussi chaste, aussi réservée dans ses paroles que dans sa conduite, on ne l'entendit jamais prononcer un mot indécent ou grossier ; sa conversation était honnête et paisible , et elle recherchait de préfé;:. reoce l'entretien des femmes et des filles les plus vertueuses. Elle se distinguait encore par un vif attachement pour ses parents et par une soumission entière à leur volonté. Sa timidité était telle, qu'il suffisait souvent de lui adresser une parole pour la déconcerter. Son temps était partagé entre le travail et la prière. Dès qu'elle avait terminé ses occupations journalières , au lieu de se livrer à l'oisiveté ou à quelque amusement frivole, elle se rendait à l'église , se retirait dans le coin le plus obscur, s'agenouillait humblement sur la pierre, et priait avec autant de recueillement que de ferveur; d'autres fols, prosternée devant la croix , elle joignait les mains , fixait les yeux, dans une contemplation tendre et respectueuse , sur l'image du Sauveur des hommes ou
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sur celle de sa divine Mère. Dieu et la Vierge Marie étaient l'objet de son plus tendre amour et de ses continuelles pensées; et quand elle ne pouvait pas leur adresser sa prière, elle aimait à en parler souvent. Quand les filles du hameau se réunissaient pour chanter ou pour danser, Jeanne d'Arc s'éloignait sans affectation et se rem lait à l'église. Ses compagnes la blâmaient quelquefois de cette conduite, et les jeunes gens la trouvaient trop dévote. Tels sont les seuls reproches dont jamais elle ait été l'objet dans son pays.
Les idées de piété la suivaient partout; souvent, au milieu des champs , on la voyait se retirer à l'écart, loin de ses jeunes compagnes; et, si l'on venait à l'écouter, on reutendait adresser la parole à Dieu avec l'innocente naïveté de l'enfance. Quand le son des cloches appelait à la prière le peuple des campagnes, elle accourait avec empressement à l'église du hameau; mais si elle s'en trouvait trop éloignée, ou si l'obligation de veiller sur son troupeau la retenait dans la prairie , elle pliait les genoux et joignait sa prière à celle des fidèles réunis dans le saint lieu.
Non-seulement elle allait souvent à l'église et assistait régulièrement à la messe et aux offices , mais elle aimait à fréquenter en général tous les lieux consacrés à la religion. A quelque distance de Domremy s'élevait une petite chapelle dédiée
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à la Vierge et connue sous le nom d'Ermitage de Sainte-Marie, ou de Notre-Dame-de-Bermont. Jeanne avait l'habitude de s'y rendre en pèlerinage tous les samedis après raidi, accompagnée ordinairement de sa sœur, et parfois des jeunes filles et des femmes du pays, et même pendant la semaine il lui arrivait quelquefois de quitter tout à coup ses travaux pour aller visiter cette chapelle.
Les travaux auxquels elle se livrait dans son extrême jeunesse étaient ceux de la culture des terres. Elle accompagnait dans les champs son père et ses frères, et leur aidait à labourer, à arracher les mauvaises herbes, à moissonner. De temps en temps , quand son tour revenait , elle menait paître dans la prairie voisine le troupeau du village, le bétail et les chevaux de son père. Il paraît que dans ces occasions elle prenait souvent plaisir à monter quelques-uns de ces chevaux , ce qui explique l'habileté surprenante qu'elle montra dans ce genre d'exercice lorsqu'elle parut à la cour.
A deux kilomètres de Domremy s'élevait un bois antique appelé Bois-Chenu. Au-dessous de ce bois, près du grand chemin qui conduit de Domremy à Neufchàteau, on voyait un hêtre majestueux dont les rameaux, chargés d'un épais feuillage , se courbaient en voûte obscure et descendaient de toutes parts sur la terre. Cet arbre
était connu sous le nom de Beau-Mai, d'Arbredes-I)ames, à'Arbre-des-Fées. A quelque distance coulait une fontaine appelée Fontaine-des-Rameaux. C'était une opinion généralement répandue dans la contrée, qu'à une époque très-reculée les fées fréquentaient l'arbre et la fontaine, et formaient autour du hêtre des danses mystérieuses , mais qu'elles avaient cessé de s'y rassembler depuis que les ministres du vrai Dieu avaient adopté l'usage, pendant la procession des Rogations, de s'arrêter so\is cet arbre, d'y chanter des prières et de bénir la fontaine. Le quatrième dimanche de carême , jour où l'introït de la messe commence par ces mots : Lœtare, Jérusalem (Réjouis-toi, Jérusalem), les jeunes filles, les jeunes garçons et les enfants de Domreray se rendaient en troupes sous le hêtre. Là ils formaient des rondes champêtres et des espèces de danses accompagnées de chants; puis ils faisaient un repas rustique, principalement composé de petits pains préparés par leurs mères pour cette occasion ; ils se rendaient ensuite , en chantant , à la fontaine voisine pour boire de ses eaux ; enûn Ton cueillait des fleurs sur le gazon voisin, on en formait des bouquets et des guirlandes que l'on suspendait aux rameaux de l'Arbi-e-Jes-Fées. Ces réunions se renouvelaient tous les jours de fêle durant la belle saison, et surtout pendant le mois de mai.
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Jeanne d'Arc, pendant son enfance, accompagnait les jeunes filles de son âge dans leurs visites à l'Arbre-des-Fe'es. Comme elles , assise sous cet arbre, elle tressait des couronnes et des guirlandes de fleurs ; mais elle les destinait ordinairement à l'image de Notre-Dame deDomrémy. Quelquefois elle prenait part à leurs chants , mais rarement à leurs danses. Quand elle fut devenue plus grande et plus formée , elle abandonna ces amusements enfantins et les travaux des champs. Dès lors elle s'éloigna peu de sa mère, et se livra presque exclusivement aux soins domestiques. Seulement , de temps en temps, elle aidait à conduire le bétail jusque dans la prairie , et quelquefois à un château voisin , pour le garantir de la rapacité des gens de guerre répandus dans la campagne ; car les troubles qui agitaient alors notre malheureuse patrie s'étendaient sur toute la surface du royaume, et les hameaux les plus éloignés n'en étaient pas plus exempts que les villes et les provinces de l'intérieur. Les factions qui déchiraient les villes divisaient aussi les campagnes, et les noms à'Armagnacs et de Bourguignons formaient de la France entière deux camps ennemis toujours prêts à en venir aux mains.
Tous les habitants de Domremy, à l'exception d'un seul, étaient Armagnacs, c'est-à-dire attachés au parti du roi Charles VII. Les habitants
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d'un village voisin , nommé Maicey ou Maxey , étaient du parti bourguignon. Lorsque les principaux lieutenants du Dauphin eurent été obligés d'évacuer la Champagne, les pères courbèrent la tête sous le joug des Anglais et continrent leur ressentiment; mais les enfants continuèrent à porter leur esprit de parti dans leurs jeux; et ceux de Domremy se rassemblaient souvent après l'heure du travail, et allaient délier au combat ceux du village de Marcey. Les deux petites troupes s'attaquaient avec acharnement. Les pierres, les bâtons remplaçaient les armes plus meurtrières , mais ne laissaient pas souvent que de faire des blessures graves, et plus d'une fois Jeanne d'Arc vit ses jeunes compagnons d'enfance et ses propres frères revenir tout couverts de sang de ces combats oi^i Topiniàtreté était égale de part et d'autre. Jeanne, comme on le pense bien, partagea dès son enfance l'opinion de ses parents et des habitants de son village. Le récit des horreurs qu'avaient exercées contie les Armagnacs le duc de Bourgogne et la populace parisienne ; le tableau du péril et de la situation misérable où ce prince avait placé l'héritier du trône ; enfin le spectacle dés violences et des cruautés commises autour de notre héroïne par les Bourguignons et les Anglais leurs alliés envers les Français restés fidèles à la cause de leur prince légitime , avaient excité en
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elle , dès l'âge le plus tendre , l'attachement le plus vif à la cause de son roi malheureux , et une aversion prononcée contre ses ennemis.
Telle était Jeanne d'Arc à l'époque où nous sommes arrivés de son histoire ; tels étaient ses habitudes, ses mœurs, ses principes en religion et en politique. Nous avons dû entrer dans tous ces détails sur sa première enfance et sur l'éducation qu'elle avait reçue , pour répondre d'avance à ceux qui veulent expliquer par des raisons purement humaines les actions de celte fille extraordinaire. Les uns prétendent qu'elle avait été préparée , exercée en quelque sorle de longue main à jouer le rôle qu'elle devait remplir j d'autres , que l'enthousiasme que lui inspiraient ses prétendues révélations, et ces révélations elles-mêmes, n'étaient que le résultat d'une imagination exaltée par le fanatisme politique et religieux. Sans doute il répugne à la philosophie moderne et aux hommes de peu de foi d'attribuer à la mission de Jeanne un caractère divin, et ils cherchent péniblement à des faits clairs , avérés, que personne ne peut révoquer en doute , une explication qui convienne à leurs principes, sans s'inquiéter si elle convient à la vérité. Pour nous, qui sommes convaincus que Dieu intervient quand il le juge convenable dans les affaires de ce monde , et qu'il se plaît souvent à se servir de
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l'instrument le plus faible en apparence pour manifester sa puissance et sa justice, et confondre en même temps l'orgueil et la sagesse humaine, nous nous contenterons de répondre aux incrédules par la narration pure et simple des faits, laissant aux esprits vraiment impartiaux et que n'égare aucun préjugé le soin de tirer les conséquences.
Jusqu'à l'âge de treize à quatorze ans , Jeanne d'Arc, humble et timide jeune fille , inconnue au monde et s'ignorant elle-même, était loin de penser qu'elle allait être appelée à relever le trône de saint Louis fortement ébranlé.
C'est vers cette époque , qu'on peut rapporter à l'année 1423 ou iili, c'est-à-dire au temps ou la perte des batailles de Crevant et de Yerneuil semblait devoir anéantir le pouvoir de Charles VII , nouvellement proclamé roi , qu'il faut fixer l'instant où Jeanne d'Arc fut visitée pour la première fois par des êtres surnaturels. Comme nul autre qu'elle n'a été présent aux apparitions dont elle a été honorée, et n'a entendu les voix qui lui parlaient , on ne peut à cet égard recourir qu'à son seul témoignage. C'est donc ellemême qui parlera dans le récit suivant , extrait des interrogatoires qu'elle a subis et des déclarations qu'elle a fiites tant au procès de Rouen qu'au parlement de Poitiers (1).
(1) M. Lebrun des Cliarniettes a coinpulsii et réuni dans un ordre
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Un jour d'été , vers l'heure de midi , Jeanne d'Arc se trouvait dans le jardin de son père , quand tout à coup , à sa droite , et du côté de Téglise du hameau , voisine de la maison de son père, une grande clarté frappa ses yeux , et une voix inconnue vint retentir à son oreille. La jeune fille fut d'abord saisie d'une grande frayeur; mais le caractère auguste de cette voix la rassura bientôt , et Jeanne d'Arc fut d'autant plus disposée à la croire envoyée de Dieu , qu'elle lui donna les plus sages conseils, l'engageant à remplir avec ferveur ses devoirs de chrétienne , à fréquenter l'église , à s'approcher des sacrements , à être toujours bonne et honnête, et à compter sur la protection du Ciel. Touchée de cette faveur signalée et extraordinaire que Dieu lui accordait , elle fît spontanément, et pour lui témoigner sa reconnaissance , le vœu de rester vierge tant qu'il plairait à Dieu.
Une autre fois Jeanne d'Arc gardait seule un troupeau dans la campagne, lorsque la même voix se fit entendre, et des êtres iocomms, supérieurs par leur forme et la dignité de leur maintien à tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors, vinrent au même instant s'ofïrir à ses regards. Une grande
admirable tous les procès-verbaux de ces interrogatoires, les dépositions des téi:ioins, les mémoires coaiemporains, les chroniques contradictoires, de sorte qu'en le suivant nous sommes sûr de ne point hasarder de faits qu'on puisse révoquer en doute.
clarté les environnait. L'un d'eux avait l'extérieur et l'expression de physionomie d'un homme respectable et vertueux : il avait des ailes aux épaules. C'était, comme on l'a su depuis , l'archange saint Michel , accompagné d'un grand nombre d'anges du ciel. Quand les juges de Rouen lui demandèrent : « Yîles-vous saint Michel et ses anges corporelleraent et réellement? » elle répondit : « Je les vis de mes yeux corporels aussi bien que je vous vois. Quand ils s'éloignaient de moi, je pleurais, et j'aurais bien voulu qu'ils m'emportassent avec eux (1). »
Cependant cette première apparition de saint Michel lui causa une frayeur aussi vive que celle qu'elle avait éprouvée la première fois que la voix lui avait parlé dans le jardin de son père. Bientôt ses paroles la rassurèrent. L'archange lui dit que Dieu avait pitié de la France; qu'elle était appelée à aller secourir le roi; qu'elle ferait lever le siège d'Orli-ans , et qu'elle rétablirait Charles VII, malgré ses ennemis, dans le royaume de ses pères. La jeune bergère répondit qu'elle n'était qu'une pauvre fille qui ne saurait ni monter à cheval ni conduire une armée. L'archange la rassura, et lui annonçi que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient la visiter; qu'elles avaient été choisies pour la guider et l'assister de leurs con-
(t; Interrogatoire do l^i février 1430.
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seils; qu'elle devait les croire et leur obéir; que c'était la volonté et l'ordre de Dieu.
Jeanne d'Arc ne fut pas persuadée d'abord ; elle « fîst, dit-elle, grand doute que c'estoit saint Michel. Et si, le veit maintes fois avant qu'elle sceut que ce fust saint Michel ; depuis lui enseigna et monstra tant, qu elle crust fermement que c'estoit il. »
Bientôt elle reçut la visite des saintes dont l'archange lui avait annoncé la venue. Leurs têtes étaient ornées de couronnes brillantes, et leurs voix étaient belles , douces et humbles. Elles s'exprimaient noblement et avec élégance en français, et Jeanne les comprenait très-bien. Le son de le voix de chacune était différent , et la jeune fille le reconnaissait et le distinguait aisément.
A leur approche , Jeanne s'ioclinait profondément , et si quelquefois elle venait à l'oublier , elle leur en demandait humblement pardon ; souvent ces envoyés célestes conversaient avec elle sans se rendre visibles à ses yeux. Alors elle n'entendait que leurs voix, qui arrivaient jusqu'à elle en tout temps , de jour comme de nuit, quelque part qu'elle se trouvât , soit au milieu des champs, soit dans une chambre, ou même au fond des cachots.
Jeanne n'a jamais demandé à ces ministres divins d'autre récompense finale que le salut de son
âme, et ils ne lui promirent pas autre cho?e.
Plus Jeanne d'Arc avançait en âge, plus les envoyés célestes la pressaient d'accomplir sa mission. Di ux ou trois fois par semaine « cette voix lui disait de partir et de venir en France (1). »
Elle ne parla à personne de ses visions, pas même au curé de sa paroisse nia ses parents; elle craignait surtout, et avec raison , le mécontentement et l'opposition de ces derniers. Cependant elle était de plus en plus agitée du désir d'obéir aux ordres de Dieu, ce qui lui fit faire à plusieurs personnes quelques révélations indirectes de ses projets. En parvint-il quelque chose à son père par riudiscrétion des personnes à qui Jeanne en avait parlé, ou bien par la révélation qu'il en eut dans un songe , dans lequel on lui avait annoncé que Jeanne d'Arc s'en irait avec des gens d'armes? Jacques d'Arc, bien éloigné de comprendre ce qui arriverait h sa fille , avait dit à ses fils qu'il aimerait mieux la voir morte que de la voir partir ainsi.
Vers cette époque, qui doit correspondre à l'année li28, des troupes bourguignonnes vinrent ravager la contrée. A leur approche, les habitants de Domremy, pour se soustraire aux rapines et
(1) On ne donnait à cette épnqiie le nom de France qn'à la poriion du royaume qui .ivait formé le domaine de Hugues Capet, c'est-àdire à la Picardie, à l'ile-de-France, à POrléanais, au Berri cl à la Touraine.
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aux violences des soldats , abandonnèrent précipitamment leurs demeures , et , emportant leurs effets les plus précieux, chassant devant eux leurs troupeaux le long de la Meuse, cherchèrent un asile sous les murs de Neufchâteau , ville dépendante alors du duché de Lorraine, dont les Bourguignons n'auraient pas osé violer le territoire. Jeanne d'Arc et sa famille furent reçus chez une honnête femme nommée la Rousse , qui tenait une espèce d'hôtellerie. Ils y demeurèrent quatre à cinq jours au plus, pendant lesquels Jeanne conduisait, durant une partie de la journée , le troupeau de son père dans les prés voisins delà ville, et employait le reste de son temps à aider, avec sa mère , leur bonne hôtesse dans les soins de sa maison. C'est cette conduite si naturelle, si simple, d'une jeune lîlle accoutumée dès son enfance aux travaux du ménage, et qui cherche sans doute ainsi à s'acquitter, autant qu'il est en elle, de la dette de Thospitalité, c'est cette conduite, dis-je, qui a donné lieu à l'erreur dans laquelle sont tombés Monstrelet, auteur bourguignon, par conséquent partial et mal informé , quoique contemporain, et après lui quelques autres historiens, qui ont écrit que Jeanne d'Arc avait été pendant quatre à cinq ans servante d'auberge, « assez hardie de chevaulcher chevaux et de les mener boire, et aussi de faire appertises que jeunes filles n'ont
point accoustumé de faire ; » et ils ont transformé quatre à cinq jours en quatre à cinq ans.
M. Lebrun des Charmettes , qui , dit-il, a lu , comparé et copié de .sa main les manuscrits les plus anciens et les plus authentiques du procès de la Pucello , déclare qu'ils n'offrent pas la plus légère trace d'une assertion semblable. Dans l'enquête de Yaucouleurs, un témoin dit formellement que jamais, jusqu'à son départ pour la France, elle ne servit personne, hormis son père, et quatre autres déclarent qu'elle ne resta que quatre à cinq jours à Neufchàteau.
Cependant le peu de temps qu'elle passa dans cette ville lui parut bien long. Elle était inquiète, agitée , malade de rester en ce lieu, selon son expression. C'est qu'elle voyait s'élever un nouvel obstacle à l'accomplissement de sa mission. Ses voix lui avaient ordonné d'aller à Yaucouleurs; elle devait trouver dans la protection de Robert •le Beaudricourl, gouverneur de celte ville, les moyens de faire le voyage de Chinon, où se trouvait alors Charles Vil, et les troupes bourguignonnes occupaient toute la route. Enfin elles abandonnèrent la contrée, sans doute parce qu'il ne restait plus rien à piller. Jacques d'Arc et sa famille , cédant aux prières pressantes et continuelles de Jeanne , retournèrent les premiers dans leur demeure.
C'est vers cette époque qu'on doit placer un événement d'autant plus contrariant pour Jeanne d'Arc , qu'il venait encore retarder le moment d'accomplir ses projets. Un jeune homme que la beauté et surtout les vertus de Jeanne avaient charmé la demanda en mariage; mais elle refusa avec fermeté. Ce jeune homme imagina alors un moyen singulier pour vaincre sa résistance : il prétendit qu'elle lui avait fait une promesse de mariage , et il la cita devant l'official de Toul , pour l'obliger à remplir ses prétendus engagements. Il paraît certain que le père et la mère de Jeanne d'Arc étaient d'accord avec ce jeune homme pour une démarche si extraordinaire. Ils s'étaient persuadé que la timidité de l'humble vierge, qui se déconcertait souvent pour un mot, ne lui permettrait pas de se défendre devant un tribunal, où elle allait comparaître pour la première fois , sans même être accompagnée de ses parents. Jeanne d'Arc, effrayée d'abord de se voir abandonnée de ses protecteurs naturels , implora le secours puissant des êtres surnaturels qui s'étaient si souvent manifestés à elle. Ses voix lui assurèrent qu'elle gagnerait son procès. On vit alors pour la première fois se développer en elle une fermeté d'âme, une puissance de volonté, qui déconcertèrent sans peine un projet si habilement conçu, et pour le succès duquel on comptait
sur sa jeunesse , son inexpérience , sa timidité, et surtout sur sa soumission aveugle à l'autorité de ses parents. Pleine de contiance , elle se rendit seule à Toul, plaida elle-même sa cause et gagna son procès.
Cet événement dut redoubler la confiance de Jeanne dans les promesses que lui avaient faites ses voix, et elle se crut plus que jamais obligée d'obéir avec empressement aux ordres du Ciel. Elle n'eut pas le courage d'annoncer à ses parents qu'elle voulait se rendre à Yaucouleurs, mais elle imagina un moyen de faire un voyage à leur insu. Elle avait un oncle maternel , nommé Durand Laxart, qui demeurait au Petit -Biirey, village situé entre Domremy et Yaucouleurs. Ce boa laboureur avait beaucoup d'amitié pour sa nièce, et lui inspirait plus de confiance qu'aucun autre individu de sa famille. Jeanne lui témoigna le désir daller passer quelque temps chez lui. Laxart y consentit avec d'autant plus (Je plaisir, que sa femme, étant alors enceinte, avait besoin de quelqu'un pour l'aider dans les travaux du ménage. Il vint donc quelques jours après demander Jeanne à ses parents, qui crurent ne pas pouvoir la lui refuser. C'est ainsi que Jeanne d'Arc quitta Domremy pour n'y plus revenir. Elle n'eut pas la force, comme nous l'avons dit, d'annoncer à ses parents sou départ; car elle craignait de ne
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pou voir supporter leur douleur, surtout les larmes de sa mère. Elle préféra donc n'avoir à combattre que sa propre douleur, mais elle avait une force surnaturelle pour la soutenir.