‹ Histoire de Jeanne d'Arc dite La Pucelle d'OrléansChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DEPUIS LE VOYAGE DE JEANNE D'ARC A VAOCODLEURS JUSQU'A SON ARRIVÉE A CHINON.

Démarche de Jeanne d'Arc auprès de Beaudricourl, gouverneur de Vaucouleurs. — Beaudricourt repousse sa demande. — Insistance de Jeanne. — Elle est secondée par Jean de Novelonpont et par Bertrand de Poulengy. — Le duc de Lorraine invite Jeanne à venir le voir. — Elle écrit à ses parents pour leur faire connaître ses projets. — Beaudricourt consent à son départ. — Voyage de Jeanne. — So arrivée à Gien. — La nouvelle de sa mission se répand à Orléans. — Passage à Fierbois. — Arrivée à Cliinon.

Jeanne d'Arc demeura sept à huit jours dans la maison de son oncle Laxart. Pendant ce temps elle confia à ce bon parent tout ce qui lui avait été révélé, et tout ce qu'elle était résolue à faire pour accomplir les ordres qu'elle avait reçus du Ciel. Elle parlait avec tant de force, tant de confiance dans le succès de son entreprise, qu'elle parvint à Teii persuader lui-même , et qu'il se montra prêt à seconder ses projets. Il jugea à propos de se rendre d'abord seul auprès du capitaine de Yaucouleurs , et de lui faire connaître en particulier le désir et les promesses extraordi-

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naires de la jeune inspirée. Beaudricourt le reçut assez mal , et lui dit plusieurs fois qu'il eût à la bien souffleter et à la ramener chez son père. Voyant le peu de succès de cette démarche , Jeanne d'Arc <iéclara qu'elle voulait y aller ellemême, et qu'elle partirait seule au besoin ; mais Laxart voulut l'accompagner.

Ils arrivèrent à Vaucouleurs vers l'époque de l'Ascension, qui tombait cette année (1424) le 1 1 m.ii. Ils vinrent loger chez un charron nommé Henri, dont la femme, nommée Catherine, ne tarda pas à prendre Jeanne en amitié. Celle-ci fit prévenir Beaudiùcourt de son arrivée et de l'objet de sa venue. Un nouveau refus de l'envoyer au roi fut la réponse du gouverneur.

De nouvelles instances lui firent obtenir une audience de Beaudricourt. Bertrand de Poulengy, gentilhomme dont nous aurons plusieurs fois occasion de parler, était présent à cet entretien , et nous en a transmis les détails. Quoique Jeanne n'eût jamais vu le gouverneur, elle le distingua sur-le-champ , et par l'avertissement de sa voix, de ceux qui se trouvaient près de lui. Elle dit à Beaudricourt, d'après la déposition de Poulengy, « qu'elle venait vers lui de la part de son Sei- « gneur, pour qu'il mandat au Dauphin que son « Seigneur lui donnerait secours dans la mi-ca- « rème. » Beaudricomt refusa encore de croire à

ses promesses, et la renvoya sans lui rien accorder. Jeanne fut vivement affligée du mauvais succès de cette seconde tentative , quoiqu'il lui eût été annoncé qu'elle serait refusée trois fois ; elle eut recours à ses consolations ordinaires , la prière , la confession , et les autres actes de piété. Elle allait souvent à l'église accompagnée de Catherine son hôtesse; car jamais elle ne sortait seule, et l'on a remarqué que dans la suite, durant son séjour dans les villes, jamais elle ne voulait sortir qu'accompagnée de quelque femme respectable. Tout le temps qu'elle ne consacrait pas à la prière, elle l'employait à coudre et à filer; mais cette occupation n'apportait que de faibles soulagements à sou impatience. Elle ne cessait de répéter : « Il faut absolument que j'aille vers le noble Dauphin , parce que mon Seigneurie veut ainsi. C'est de la part du Roi du Ciel que cette mission m'est confiée ; et quand je devrais y aller sur mes genoux, j'irai. » A force de parler ainsi à tout le monde de la mission dont elle était chargée, en se servant d'expressions remarquables dans une paysanne, et avec un ton d'assurance qui annonçait une profonde conviction , une foule dé personnes crurent à ses discours, et bientôt il ne fut plus question dans Vaucouleurs et dans les environs que de la jeune vierge de Domremy, appelée à sauver la France et à faire sacrer le roi à Reims.

Cette foi, qu'un si grand nombre de personnes avaient aux promesses de Jeanne d'Arc , parvint enfin , en se propageant, à faire impression sur l'esprit de Beaudricourt lui-même. 11 se repentit peut-être d'avoir trop négligé les avis de la jeune paysanne; mais, pour ne rien précipiter, il se rendit un jour avec le curé de Vaucouleurs dans la maison qu'habitait Jeanne, et l'un et l'autre employèrent les moyens qu'ils crurent les meilleurs pour s'assurer si elle était réellement inspirée, ou si elle était trompée par de fausses illusions. Tous deux parurent convaincus, et se retirèrent. Beaudricourt dit à Jeanne qu'elle attendît encore quelque temps, et qu'il lui ferait connaître sa détermination.

Jeanne, mécontente de ce nouveau retard, quitta Vaucouleurs et retourna avec son oncle au Petit-Burey y attendre la réponse du gouverneur. Il paraît que celui-ci attendait lui-même, pour se décider, une réponse à une dépêche qu'il avait envoyée au roi , dans laquelle il rendait compte des propositions de Jeanne d'Arc, et demandait qu'on lui traçât la conduite qu'il devait tenir dans cette circonstance. On conçoit que la distance qui sépare Chinon de Vaucouleurs, et tous les embarras dont cette route était hérissée à celte époque, durent apporter beaucoup de lenteur dans cette correspondance. De plus faibles obstacle.^ au-

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raient arrêté tout autre que Jeanne d'Arc; mais la persévérance était un des traits les plus remarquables du caractère de cette jeune fille. Son oncle , qui n'avait pas senti sa foi ébranlée par les difficultés qu'il avait rencontrées, consentit à la mener encore à Vaucouleurs.

Un jour, voyant que Beaudricourt ne prenait aucune décision à son égard, ne pouvant contenir son impatience, elle résolut de partir à pied. Son oncle et un nommé Jacques Alain se décidèrent à la conduire. Ils partirent en effet; mais, après avoir marché quelque temps , pensant qu'il n'était pas convenable de voyager ainsi, ils revinrent sur leurs pas.

De retour à Vaucouleurs, elle reçut la visite de Jean de Novelonpont, surnommé Jean de Metz, gentilhomme considéré dans le pays. Il avait entendu parler de Jeanne , et il voulait connaître par lui-même cette fille extraordinaire. Il lui demanda avec douceur ce qu'elle était venue faire à Vaucouleurs, ajoutant qu'il n'y avait guère d'espoir d'empêcher l'expulsion du roi de son royaume, et que nous ne devinssions Anglais. « Je suis venue , répondit-elle , demander à Ro- « bert de Beaudricourt , qu'il me conduise ou me « fasse conduire au roi, et il ne prend nul souci « de moi ni de mes paroles. Et cependant, avant « la mi-carême, il faut que je sois auprès du roi,

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« dussé-je, pour m'y rendre, user mes jambes jm- « qu'aux genoux. Car personne au monde, ni roi, (( ni ducs, ni fille du roi d'Ecosse (t) , ou tout autre, « ne peuvent reprendre le royaume de France , « et il n'y a pour lui de secours que moi - même, « quoique j'aimasse mieux rester à filer près de « ma pauvre mère; car ce n'est pas là mon ou- « vrage; mais il faut que j'aille et que je le fasse, « parce que mon Seigneur le veut. — Et quel « est votre Seigneur? demanda Jean de Metz. — « C'est Dieu, » répondit-elle. Frappé de ces paroles et de l'air de candeur avec lequel elles étaient prononcées, ce gentilhomme lui promit par sa foi, sa main dans la sienne, que sous la conduite de Dieu il la mènerait au roi, et lui demanda quand elle désirait partir: « Plutôt aujourd'hui que demain, « répondit-elle. Il lui demanda encore si elle voulait aller avec les habits qu'elle portait ; et elle répondit qu'elle accepterait volontiers des habits d'homme. Jean de Metz envoya alors chercher les habits d'un de ses serviteurs, et elle s'en revêtit.

Bertrand de Poulengy,cet autre gentilhomme dont nous avons déjà parlé, ne tarda pas à se réunir à Jean de Metz pour aider Jeanne d'Arc

(1) Il était alors question du mariage du Dauphin Louis, Gis de Charles VII, avec la tille du roi d'£co»se, lequel devait, à l'occasion de cette allianee, faii-e de nouveaux, armements en faveur de la France. (Note de M. Lebrun des Charraettes.)

dans son entreprise , et partager avec lui l'honneur de la conduire.

La réputation de Jeanne d'Arc s'étendait chaque jour davantage, et la renommée, comme c'est l'ordinaire, ne manquait pas d'ajouter à la vérité. Le duc Charles de Lorraine, affaibli par une maladie que tout l'art des médecins ne pouvait guérir, crut, d'après les récits qu'il avait entendus , que Jeanne avait le don des miracles , et qu'il pourrait recouvrer la santé par ses prières. En conséquence il l'envoya chercher; mais Jeanne lui déclara qu'elle n'avait pas le pouvoir de guérir les maladies ; que sa mission était d'aller auprès du roi de France, et que, s'il voulait lui donner des gens , sous le commandement du prince son fils , pour la conduire au roi , elle prierait Dieu pour sa santé. Le duc n'accepta pas cette proposition , et congédia la jeune fille.

C'est aussi pendant ce séjour à Vaucouleurs que Jeanne écrivit à ses parents pour obtenir le pardon de la désobéissance qu'elle avait commise en s'éloignant d'eux malgré leur défense. Quand ils avaient été instruits , par la renommée , de son voyage à Yaucouleurs , Jacques d'Arc crut voir se réaliser le songe qu'il avait fait quelques années auparavant, et toute cette famille fut plongée dans la plus grande douleur. Mais la lettre de cette fille chérie , qui demandait hum-

blement pardon à ses parents d'une démarche qu'elle n'avait laite que pour obéir à Dieu, les bruits de plus en plus favorables qui se répandaient sur elle, l'enthousiasme qu'elle commença à inspirer, changèrent bientôt leurs dispositions. D'ailleurs ils étaient simples, pleins de confiance eu Dieu et dévoués à la cause de leur roi légitime. Us ne tardèrent pas à partager l'opinion générale à l'égard de leur fille , et ils se rendirent à Yaucouleurs pour lui dire adieu et la bénir avant son départ pour sa grande entreprise. Ils menèrent avec eux le plus jeune de leurs fils , Pierre d'Arc, qu'ils chargèrent d'accompagner sa sœur.

Rien désormais n'arrêtait plus Jeanne d'Arc ; ses parents l'avaient bénie , une escorte respectable était prête, et Beaudricourt venait enfin de lui donner cette lettre de recommandation si longtemps attendue. Quelques historiens (laChronique sans titre , Langlet du Fresnoy, Edouard Richer , etc.) prétendent que Beaudricourt ne s'était décidé à approuver le départ de Jeanne que par suite d'une révélation miraculeuse qu'il avait eue, et qui lui avait fait connaître le funeste résultat du combat de Rouvray-Saint-Denis, si célèbre sous le nom ôe Joiirnêe des Harengs, le jour même où cet événement avait eu heu.

Aussitôt que la décision du sire de Beaudricourt fut connue , les habitants de Vaucouleurs s'em-

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pressèrent de procurer tout ce qui était nécessaire pour équiper Jeanne d'Arc. On lui fit faire des vêtements d'homme complets ; on lui acheta un cheval , Beaudricourt lui fît présent d'une épée , mais il n'entra pour rien dans la dépense du reste de son équipement. Toutefois il prit le serment de ceux qui devaient la conduire, qu'ils s'engageaient à la mener saine et sauve au roi.

La petite escorte de la jeune héroïne se composait de sept personnes, savoir : 1° noble homme Jean de Novelonpont , dit Jean de Metz, chevalier demeurant à Yaucouleurs ; 2° noble homme Bertrand de Poulengy, écuyer; 3° Pierre d'Arc; troisième frère de Jeanne; 4" Colelde Vienne, messager envoyé du roi, probablement celui qui avait apporté à Beaudricourt les dépêches de la cour, dépêches qui n'ont jamais été connues; 5° Richard, archer; 6° Julien, valet de Poulengy; 7" et Jean de Hennecourt ou Bonnecourt , serviteur de Jean de Metz.

L'annonce du départ de Jeanne d'Arc avait attiré la foule autour du lieu oii cette petite troupe était réunie. On distinguait dans cette multitude tous ceux qui avaient connu plus particulièrement l'héroïque jeune fille, et qui avaient été plus à portée d'admirer ses vertus. Là se trouvaient ses hôtes de Yaucouleurs, l'honnête Henri et la bonne Catherioe sa femme, Jean CoUiû,

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