CHAPITRE III
DEPUIS SON ARKIVÉE A CHI^■ON JUSQU'A LA DÉCISIOIV DU PARLEMENT DE POITIERS.
Situation de la France au moment de l'arrivée de Jeanne d'Arc à Chinon. — Effet qu'elle produit. — Son portrait. — Obstacles qu'elle rencontre pour parler au roi. — Elle obtient une audience. — Première entrevue du roi et de Jeanne d'Arc. — Elle révèle au roi un secret connu de lui seul. — Quel était ce secret. — Jeanne d'Arc est envoyée à Poitiers. — Elle est soumise à l'examen des docteurs. — Prédictions de Jeanne, — Décision des examinateurs
de Poitiers. — Le conseil du roi accepte le secours de Jeanne
d'Arc.
Jamais, depuis son origine, la monarchie française ne s'était trouvée dans une situation aussi désespérée qu'à l'époque où Jeanne d'Arc arriva à Ghinon. Il était temps qu'un secours envoyé du Ciel vînt relever l'espérance du roi et des sujets restés fidèles à sa cause; car aucune puissance humaine n'était capable de le faire triompher. Orléans ;, dernier boulevard de la monarchie , ne se défendait plus que faiblement, comme un guerrier près de succomber , qui ne porte que des coups incertains; et l'on pouvait prévoir l'instant prochain de sa chute. On n'avait aucun moyen de secourir cette ville héroïque, et elle ne pouvait par elle-même prolonger sa résistance. Charles YII n'avait plus de troupes ni d'argent pour en lever,
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Enfin le désespoir était tel, que les sujets restés fidèles s'attendaient tous à prenlre la fuite, et que le roi lui-même, comme nous le verrons bientôt , songeait à abandonner la France.
Dans des circonstances aussi critiques, on conçoit avec quelle faveur furent accueillies les promesses merveilleuses de Jeanne d'Arc. Elle inspira sur-le-champ d'autant plus de confiance, que d'anciennes prophéties et des prédictions récentes annonçaient « qu'une vierge viendrait secourir la France, qu'une femme (Isabelle de Bavière) avait perdue. » On cite aussi une prédiction de Merlin en quatre vers, contenant en substance « qu'une fille viendrait du Bois Chesnu et chevaucherait sur le dos des architenants (arc/«7enan<ium) et contre eux.» On croyait que ce mot architenants désignait les Anglais , qui étaient renommés pour manier l'arc. Aussi, quand Jeanne fut arrivée auprès du roi, quelqu'un lui demanda s'il n'y avait pas dans son pays un bois appelé le Bois-Chesnu; elle répondit qu'il y en avait effectivement un de ce nom, à quelque distance de la maison de son père. Alors on lui expliqua le motif de cette question en lui parlant de la prophétie de Merlin : mais elle y fit peu d'attention , et même , suivant sa déclaration , elle n'y croyait nullement.
Ajoutons à cela l'effet que dut produire l'apparition de celte jeune fille, à peine âgée de dix-huit
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ans, que tous ses contemporains nous représentent comme étant douée d'une beauté remarquable, Yoici le portrait qu'en trace M. Lebrun des Charmettes, d'après un tableau dont il garantit l'autbenticité.
« Elle avait le front moyen , les yeux grands, fendus en amande ; les prunelles de cette couleur indécise entre le vert et le brun qui est particulière aux brunes-claires : le regard mélancolique et d'une douceur inexprimable; ses sourcils, finement dessinés, ne s'étendaient ni en arc parfait ni en ligne trop horizontale ; une légère inflexion se faisait sentir au milieu, et leur donnait un caractère infiniment touchant; son nez était droit et bien fait, un peu mince et d'une juste longueur; sa bouche était extrêmement petite, ses lèvres fines et vermeilles, le creux formé entre le menton et la lèvre inférieure était fortement marqué; le menton était fort petit, et peut-être un peu trop pointu. Elle avait, au reste, le tour du visage beau , le teint uni et d'une extrême blancheur. Ses cheveux , d'un beau châtain, et dont elle avait une grande quantité , étaient rejetés en arrière audessus de ses tempes, tombaient avec grâce autour d'un cou blanc et bien proportionné, et ne dépassaient pas ses épaules ; ils étaient à peu de chose près coupés à la manière des guerriers du temps. La candeur, l'innocence virginale, une pureté
angélique, quelque chose de rêveur et une teinte de trii^tesse formaient le caractère général de sa physionomie. »
Ceux qui l'ont connue ajoutent qu'elle avait la voix douce et la parole insinuante ; qu'elle s'exprimait très-bien; qu'on remarquait en elle un si grand sens et tant de circonspection, qu'on eût dit qu'elle avait été élevée dans une cour bien réglée , oii auraient régné la sagesse et la prudence.
Sa taille était élevée et fine ; ses membres , quoique annonçant la force, offraient en même temps beaucoup de grâce et une proportion parfaite. Elle montait à cheval et portait une lance avec autant d'adresse et de grâce qu'aurait pu le faire le meilleur chevalier.
L'enthousiasme avec lequel Jeanne d'Arc était accueillie par la multitude n'était pas partagé par tous les conseillers du roi , ni par le roi lui-même, ({ui au premier aboid n'avait pas voulu ajouter foi à ses promesses. A la nouvelle de son arrivée, il avait été vivement débattu au conseil si Charles pouvait licilement la recevoir, et si l'on pouvait regarder comme suffisante l'épreuve qui avait déterminé Beaudricourt à l'envoyer à Chinon. Enfin il fut décidé (ju'elle serait d'abord interrogée et examinée par des évèques nommés par le roi. Eu conséquence, des prélats conseillers et gens du roi
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vinrent trouver Jeanne , et lui firent un grand nombre de questions, auxquelles elle refusa de répondre , disant qu'elle ne voulait parler qu'au roi. Pressée, au nom dw m, de faire connaître l'objet de sa mission , elle répondit, comme elle l'avait déjà fait précédemment, qu'elle avait deux cboses à accomplir de la part du Roi des cieux : la première, de faire lever le siège d'Orléans; la seconde, de conduire le monarque à Reims pour l'y faire sacrer et couronner.
Cette première conférence terminée, le conseil fut encore partagé. Charles décida que Jeanne serait examinée de nouveau , et qu'il enverrait dans son pays natal s'informer de sa vie , de son caractère et de ses mœurs. Seulement, en attendant, comme il était peu convenable de laisser cettejeune fille dans une hôtellerie, on lui assigna pour logement une tour du château de Coudray.
Remarquons en passant que ces conférences, ces examens n'avaient encore pour objet que de savoir si le roi devait ou non donner audience à Jeanne d'Arc. Certes , on n'accusera pas Charles VII d'avoir agi dans cette circonstance avec légèreté, et peut-être le lecteur partage-t-il l'impatience que tant de circonspection et de lenteur devait faire naître dans le cœur de notre héroïne et de ceux qui l'avaient amenée. Mais, loin de blâmer
le monarque, nous devons louer ici sa sagesse et SI prudence.
Les nouveaux examens qu'on fît subir à Jeanne d'Arc luifurent de plus en plus favorables; on ne trouva rien dans ses manières, dans son langage ni dans ses habitudes qui pût rendre suspectes ses mœurs ou sa sincérité. Quand toutes ces précautions eurent élé prises , tous ces renseignements obtenus , ce qui employa deux à trois jours, il 'tut décidé que le roi donnerait audience.
Enfin , après trois jours d'attente , Jeanne d'Arc reçut l'ordre de se rendre au château. C'était l'après-dînée , à une heure déjà avancée. Cinquante torches éclairaientrappartemeiit; une foule de seigneurs richement vêtus , et plus de trois cents chevaliers de haute naissance étaient réunis dans la salle où Jeanne d'Arc fut introduite par le comte de Vendôme, chargé de celte fonction. Elle s'avança avec modestie, même avec timidité; mais bientôt, rassurée par ses voix, qui ne l'abandonnèrent pas dans ce moment solennel , elle reprit plus d'aisance , et porta ses regards sur le cercle nombreux et brillant qui l'entourait. Charles YIl, qui savait que Jeanne ne l'avait jamais vu, avait imaginé de lui faire subir une épreuve au moment même de sa présentation. Vêtu plus simplement que la plupart des courtisans , il se tenait un peu à l'écart comme un simple gentilhomme qui n'au-
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rait osé se mêler à la foule dorée des grands seigneurs dont la salle était remplie. Mais Jeanne, sans la moindre hésitation , s'avança vers lui , le salua humblement, et lui dit en s'agenouiilant selon Fusage, et en embrassant ses genoux : « Dieu vous donne bonne vie, gentil roi ! — Je ne suis pas le roi, Jeanne, » répondit Charles Yll; et, lui montrant un des seigneurs de sa suite, il ajouta : « Voici le roi. » Mais Jeanne, sans se déconcerter, lui répliqua : « En mon Dieu, gentil prince, c'est vous et non pas un autre, w Charles vit bien alors qu'il était inutile de dissimuler plus longtemps, et sans doute ébranlé par le succès de cette première épreuve, il se sentit plus disposé à l'entendre. « Très-noble seigneur Dauphin, reprit-elle avec « modestie, je viens et je suis envoyée de la part de « Dieu pour porter secours à vous et au royaume. « Je suis prête à aller faire la guerre aux An- « glais. » Le roi lui demanda son nom, et elle lui répondit en ces termes : « Gentil Dauphin , j'ai « nom Jeanne la Pucelle (1); et le Roi des cieux c( vous fait savoir par moi que vous serez sacré et
(1) Il paraît que Jeanne avait adopté ce surnom, qui est synonyme de vierge, dès l'époque où, comme nous l'avons dit, elle avait consacré sa virginité à Dieu. Dans ce temps-là on nommait ainsi toutes les jeunes filles dent la vie était chaste et les mœurs pures; le nom de vierge n'était guère employé qu'en parlant de la Mère du Sauveur. En cessant d'être en usage, ce mot s'est conservé encore en parlant de Jeanne d'Arc, et on la désigne également par le nom de la Pucelle d'Orléans, ou même simplement par celui de la Pucelle.
tt couronné en la ville de Reims , el serez lieute- « nant du Roi des deux, qi)i est roi de France. » Le roi, prenant de plus en plus confiance en elle, et s'éloignant un peu du groupe qui les environnait, comrnençM à lui parlera voix basse. Dès qu'ils s'étaient aperçus que Charles YII voulait s'entretenir en particulier avec la Pucelle, les courtisans s'étaient éloignés à une distance respectueuse , et , tout en causant entre eux , leurs regards ne cessaient de se porter avec une avide curiosité sur une scène si extraordinaire dont les interloculeurî étaient un roi et une bergère, un roi menacé de perdre sa couronne , un roi sans crédit, sans ressources , et une bergère qui venait lui offrir avec assurance de raffermir cette couronne sur sa tête et de lui rendre toute sa puissance! Chacun attendait avec anxiété quelle serait l'issue de cette longue conversation ; bientôt on put concevoir une idée du résultat; car à mesure que la Pucelle parlait, on voyait la «atisfaction , l'espérance , la joie se peindre et briller sur la figure du prmce.
Enfin l'entretien cessa, le roi se rapprocha des assistants; un silence profond régnait dans la salle, Charles le rompit par ce peu de mots : « J'ai « désormais grande confiance en cette jeune fille; « car elle vient de me dire des choses secrètes que « nul ne savait ni ne pouvait savoir, Dieu seul
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« excepté. » Ces paroles ne satisfaisaient qu'à demi l'impatiente curiosité des courtisans. Quel était ce secret si important , dont la révélation avait suffi pour inspirer au roi tant de confiance? Tout le monde se le demandait , et personne ne pouvait répondre. Le roi et Jeanne gardèrent à cet égard un profond silence; Jeanne mourut avec son secret et refusa jusqu'à son dernier soupir de faire connaître le signe par lequel elle s'était manifestée à Charles YII. Plus tard, quand celui-ci n'eut plus rien à craindre de ses ennemis, il parait qu'il révéla ce mystère à quelque confident privilégié; c'est ainsi qu'on croit avoir découvert ce qui était resté dans l'incertitude jusqu'alors, et qui avait réduit tous les historiens depuis cette époque à des conjectures plus ou moins vraisemblables. Voici du moins ce que rapporte à ce sujet N. Sala, et qu'il déclare tenir de Guillaume Gouffîer, seigneur deBoissy, qui avait été dans sa jeunesse un des favoris de Charles YII , et qui lui-même l'avait appris de ce roi.
Quand Charles Yil s'était vu accablé par l'adversité , il y eut un instant où il désespéra de sa cause. Ne sachant à quoi attribuer ses m.ilheurs, une pensée extraordinaire traversa son esprit : il s'imagina que si Dieu favorisait la cause du roi d'Angleterre plutôt que la sienne, c'est que peutêtre ce prince étranger avait réellement plus de
droits que lui à la couronne de France, que peutêtre (et celte supposition pouvait avoir malheureusement quelque vraisemblance quand on connaît la vie dissolue et les désordres d'Isabelle de Bavière) il n'était pas fils de l'iiifortunéCharlesYI, et qu'alors il n'avait aucune prétention à élever à l'héritage de ce prince. Pénétré de ces pensées, il entra un jour dans son oratoire particulier. Là , seul, n'ayant que Dieu pour témoin, il adressa du fond du cœur cette prière au souverain Maître des rois : « Seigneur, si je suis le véritable héritier de <( la noble maison de France , et si ce royaume « doit légitimement m'apparlenir, veuillez, je « vous en conjure, me le conserver et le défendre « contre les attaques de ses ennemis; dans le cas « contraire , je vous demande pour toute grâce « d'échapper à la mort ou à la captivité, et de « pouvoir me retirer en Espagne ou en Ecosse , « 011 j'espère trouver un refuge. » Charles Yil, comme on le pense bien, n'avait parlé à personne de cette prière; personne n'avait pu l'entendre prononcer, car il l'avait faite mentalement et sans articuler une seule parole , et c'est pourtant cette prière que Jeanne d'Arc lui rapporta dans le premier entretien qu'ils eurent ensemble; puis, se sentant tout à coup inspirée , elle avait ajouté ces mots : « El moi je te dis de la part de Dieu que tu « es le véritable héritier du royaume de France
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« et fils de roi. Et il m'envoie à toi pour te con- « duire à Reims , afin que tu y sois couronné et « sacré , si toutefois c'est ta volonté. »
Oq conçoit maintenant pourquoi Charles VII et Jeanne d'Arc mettaient l'un et l'autre tant d'importance à ne laisser connaître à personne le secret qui avait été entre eux. Le doute exprimé par ce prince dans la prière que nous venons de rapporter sur la légitimité de sa naissance^ pouvait singulièrement lui nuire , et fournir contre lui des armes terribles à ses implacables ennemis.
On conçoit aussi qu'avec une preuve aussi irrécusable de la mission surnaturelle de Jeanne il ne dut plus rester de doute dans l'esprit du roi. Mais cela nesuffisait pas; il fallait inspirer lamême confiance , non pas à la multitude (elle n'en avait pas besoin; car elle saisit avec avidité, et presque toujours sans discernement, tout ce qui s'offre avec quelque apparence de merveilleux) , mais aux chefs de l'armée , qui ne verraient pas sans quelque jalousie une jeune paysanne revêtue d'une autorité au-dessus de la leur, et chargée de commander à de vieux guerriers ; il fallait imposer silence à la malignité, à l'envie, à la méchanceté de ses ennemis, ou même de certains courtisans et de beaucoup de personnes, qui ne manqueraient pas de tourner en ridicule un roi de vingt-cinq à
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x'ingt-six ans, qui prenait pour généralissime de ses armées une fille de dix-huit ans; enfin il fallait faire taire ou prévenir même l'opinion, qui ne manquerait pas de s'élever, après qu'il aurait élé impossible de douter des merveilles opérées par la Pucelle , que son pouvoir ne venait pas du ciel, mais de l'enfer : ce que ne manquèrent pas de soutenir les Anglais. Pour prévenir toutes ces difficultés, il était nécessaire qu'une autorité grave , irrécusable et capable d'imposer à tous , délibérât avec maturité, et prononçât, après un examen rigoureux, si le roi pouvait , convenablemeni ei licitement, accepter le secours que lui offrait la vierge de Domremy. Toutes ces considérations déterminèrent Charles Vil à la soumettre à de nouveaux examens, à prendre l'avis des docteurs les plus célèbres, d'abord à Chinon, et enfin à la faire conduire à Poitiers , où le parlement français avait été transféré , et oii se trouvait une université qui répandait dès lors un certain éclat et rivalisait avec celle de Paris, le roi voulant, par le concours de toutes ces lumières, provoquer une décision qui dans ces siècles de foi ne serait contredite par personne.
En attendant , il jugea à propos de confier Jeanne à la garde de Guillaume Bellier, lieutenant du gouverneur de Chinon, et de la placer sous la protection spéciale de sa femme, qui était une
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personne respectable et renommée pour sa piété et ses bonnes mœurs.
Nous avons dit que la nouvelle de son passage à Gien et de la mission dont elle se disait chargée était parvenue à Orléans, et y avait causé une surprise mêlée d'espérance. Dunois , qui commandait dans cette ville avec le titre de lieutenant général du roi, voulant savoir ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les récits qu'on en faisait , envoya au roi, pour s'en assurer, le seigneur de Yillars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet de Tillon, qui fut depuis bailli de Yermandois. Ces députés arrivèrent à Chinon presque en même temps que la Pucelle. Ils furent témoins des premières difficultés qu'elle éprouva pour être admise en présence du roi; ils assistèrent à Taudience de réception , et , satisfaits de tout ce qu'ils avaient vu, pleins de l'enthousiasme qu'inspirait la jeune prophétesse , ils retournèrent â Orléans. Dunois fit assembler tout le peuple d'Orléans , pour que Villars et Jamet de Tillon rendissent compte de leur mission en présence de cette nombreuse multitude. Ils prirent la parole , et racontèrent avec les circonstances les plus détaillées tout ce qui s'était passé et dont ils avaient été les témoins. Quand ils eurent cessé de parler, un murmure de félicitation et de joie circula dans la foule ; les visages et les cœurs s'épanouirent à l'espérance ,
et déjà la promesse de Jeanne commençait à s'accomplir ; car celte espérance était un véritable secours pour les Orléanais, que depuis longtemps elle avait abandonnés.
On pense bien que la nouvelle d'un événement aussi singulier que Tapparilion de cette jeune fille à la cour, accompagnée de circonstances si extraordinaires, ne ta^da pas à se répandre au loin.
Jean , duc d'Alençon, en fut informé des premiers (1). Il s'empressa de se rendre à Chinon , fort curieux de voir la jeune inspirée. En entrant chez le roi, il la trouva s'entrelenant avec lui des objets de sa mission. Dès qu'elle l'aperçut, elle demanda à Charles quel était ce seigneur : « C'est le duc d'Alençon, répondit-il. — Soyez le trèsbienvenu , dit alors la Pucelle en s'adressant au duc ; plus il y aura de princes du sang royal de France, et mieux sera. »
(l) Le duc d'Alençon Jean H, fils de Jean le Sage I", duc d'Alen- <jon, descendait de Charles, coniic d'Alençon, frère de Philippe V de Valois. Cette famille, d'un sang royal, eut une coui te et singulière destinée. Son chef, le comte Charles, fut tué à la bataille de Crécy en commandant l'avant-garde, enl3'j6-, sou |>etit-rils. le duc Jean, dit le Sage, fut tué à Azincouri, roinine son aïeul, eu commandant l'avaiu-garde. Il avait abattu la couronne qui surmontait le casque de Henri V, et celui ci l'éteiidit mort à .ses pieds. Jean II, son flis, celui dont il est ici question, après avoir été, comme ses pères, un modèle de fidélité et de courage, fut condamné à mort comme traître. René, son fils, fut co:ulamné à une prison perpétuelle: enfin Charles, son petil-fils, connétable de France, se conduisit si mal à la bataille de Pavie, où il commandait la gauche, qu'il en mourut de chagrin. Ln lui s'éteignit cette famille, qui ne compte que six générations.
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Le lendemain de son arrivée à Chinon, le duc d'Alençon assista à une conférence qui eut lieu entre le roi et Jeanne d'Arc , en présence seulement delà Trémoilleetdelui. Elle fit au monarque plusieurs demandes ; entre autres elle lui dit « qu'il devait offrir son royaume au Roi des cieux, et qu'après cette donation le Roi des cieux lui ferait comme à ses prédécesseurs, et le remettrait en son premier état. » C'est le duc d'Alençon luimême qui rend compte de cette conversation. Il ajoute qu'à l'issue du repas le roi alla se promener dans les prairies voisines. de. Chinon, que Jeanne y vint à cheyal , et courut la /ance^; avec tant d'adresse et de bonne grâce , qijéj^ut le monde en fut charmé. Après l'avoir longtemps contemplée dans cet exeixice, le duc lui fît présent d'un beau cheval.
L'étonneraent qu'excitait k'Pucelle augmentait de jour en jour; on ne pouvait se lasser d'admirer sa conduite et ses discours. Une chose était surtout remarquable , c'est que , quand elle parlait de la mission do[it Dieu l'avait chargée , son langage prenait de la noblesse, de l'élévation, et arrivait quelquefois jusqu'au sublime; parlaitelle de tout autre objet, elle ne s'exprimait plus que comme une simple paysanne ingénue , naïve et sans éducation.
Après qu'elle eut été interrogée à plusieurs
reprises par les évèques de Castres, de Poitiers, de Senli?, de Montpellier, et plusieurs autres docteurs en théologie , on la fit partir pour Poitiers.
Le roi voulut se rendre en personne dans cette \ille , afin de connaître mieux et plus promptemeut le résultat des nouveaux examens qu'on se proposait de faire subir à celte jeune fille.
Arrivée à Poitiers, Jeanne fut logée chez maître Jean Rabateau , avocat du roi au parlement. Ou assembla aussitôt le conseil du roi , ?ous la présidence de Regnault de Chartres , archevêque de Reims , chancelier de France ; on fit appeler à ce conseil dix à douze des professeurs et des docteurs les plus recommaiidables de l'université de Poitiers, de Paris, du chapitre et des communautés religieuses. Quand ils furent réunis, le président du conseil leur déclara qu'ils avaient été mandés de la part du roi pour recevoir la commission d'interroger Jeanne d'Arc, et leur enjoignit de rapporter au conseil leur opinion sur la doctrine et les promesses de cette fille , ainsi que sur la question de savoir si Charles pouvait ou non ajouter fui à ses paroles, et accepter licitement [licite) ses services. En conséquence, on leur ordonna de se rendre chez maître Jean Rabateau , dins la demeure duquel elle était logée , pour l'examiner le plus tôt possible.'
Les docteurs s'empressèrent d'obéir. Arrivés
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dans la maison qu'elle habitait, ils entrèrent dans la salle qu'elle occupait alors. Quand ils se furent placés, Jeanne d'Arc alla s'asseoir sur un banc à l'autre bout de la salle , et là attendit qu'on lui expliquât l'objet de cette visite. L'un d'eux lui fit part des ordres qu'ils avaient reçus du conseil au nom du roi, et la conférence commença aussitôt. Elle dura près de deux heures , et à toutes les questions qui lui étaient adressées la jeune fille répondait avec une justesse, une assurance et quelquefois une finesse qui étonnaient et confondaient les docteurs.
Elle fit dans cette circonstance aux assistants quatre prédictions, qui se sont toutes réalisées.
La première : « que les Anglais seraient détruits, qu'ils lèveraient le siège qu'ils avaient mis devant Orléans, et que cette ville serait délivrée desdits Anglais ; toutefois elle les sommerait d'abord de se retirer. »
La seconde : « Que le roi serait sacré à Reims. »
La troisième : « Que la ville de Paris serait rendue à l'obéissance du roi. »
La quatrième : « Que le duc d'Orléans reviendrait d'Angleterre. »
De ces quatre prédictions, deux furent accomplies par elle-raêtne; les deux autres s'effectuèrent après sa mort.
Pendant son séjour à Poitiers, on lui donna des
femmes qui veillaient sur elle avec le plus grand soin , et rendaient exactement compte aux commissaires de ses moindres actions et de ses paroles les plus indifférentes. Le résultat de ces investigations scrupuleuses et continues fut que Jeanne d'Arc se conduisait en très -bonne chrétienne, qu'elle vivait catholiquement , et ne demeurait jamais oisive.
Non-seulement les interrogatoires se renouvelèrent autant de fois que les commissaires le jugèrent à propos, mais il leur fut permis d'aller la visiter en particulier quand ils voudraient. Un officier du roi les accompagnait alors et les introduisait auprès de lajeune inspirée.
Jeanne, au reste , était bien contrariée de voir se multiplier inutilement ces interrogatoires , et de ce qu'on l'empêchait par là d'accomplir sa mission. Souvent elle répétait : « Il est temps d'agir , et non pas de parler. » Mais ces lenteurs obtenaient le résultat qu'avait espéré le roi ; car la conduite, le langage de l'héroïne, ses réponses pleines de prudence et dont les examinateurs étaient émerveillés, avaient rendu la jeune vierge de Domremy l'objet du respect et de l'admiration générale.
La décision des examinateurs de Poitiers fut enfin publiée. Elle portait en substance « qu'ils tenaient ladite Pucelle pour bonne chrétienne et
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vraie catholique; qu'ils ne trouvaient en elle, ni en ses paroles , rien de mal ni de contraire à la foi : et attendu ses manières^ sa simplicité, sa conversation, sa sainte vie et louable réputation, surtout ses réponses si prudentes , qu'elle leur semblaient inspirées; attendu aussi le péril imminent et le besoin d'être immédiatement secourue où se trouvait la ville d'Orléans , ainsi que la nécessité pressante où étaient le roi et le royaume, dont les habitants soumis à l'obéissance du monarque étaient réduits au désespoir et n'attendaient aucun secours que de Dieu, ils étaient d'avis que Charles pouvait accepter les services de cette jeune fille, et l'envoyer au secours d'Orléans. » On voit que cette décision était très-mesurée; mais plusieurs des docteurs ne s'en tinrent pas là, et ils déclarèrent hautement et publiquement qu'ils étaient persuadés que Jeanne était envoyée de Dieu.
Nous avons dit que le roi avait envoyé des personnes pour s'enquérir des mœurs et de la réputation de Jeanne dans son pays natal; on avait choisi pour cet objet des Frères mineurs , parce que , protégés par leur habit , il leur était facile, en agissant avec prudence, d'obtenir tous les renseignements désirés , sans attirer l'attention des partisans du monarque anglais. De retour de leur mission , ils rendirent au roi un compte exact de
icur voyage, qui fut très-avantageux à la jeune inspirée.
Après tant de précautions minutieuses , après l'avis de la comnaission de Poitiers , après les réponses des prélats consultés, après le rapport des commissaires envoyés dans le pays de Jeanne dWrc, après avoir enfin employé tons les moyens que la prudence humaine pouvait indiquer pour s'assurer que la conduite de cette jeune fille avait toujours été pure, chaste et régulière , il fut arrêté en conseil que le roi dorénavant s'aideroil d'elle au fait de ses guerres , attendu que pour ce faire lui étoit envoyée. En conséquence , il fut résolu de la charger d'abord de secourir Orléans.