‹ Histoire de Jeanne- d'ArcChapitre 3 sur 10 · il · texte numérisé non relu

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de Berry, le duc de Bourbon, le roi de Sicile et le roi de Navarre; on y avait aussi invité le duc de Bourgogne; mais, à la grande surprise de toute la famille royale , ce prince entra dans Paris ^, à la tête de six mille hommes d'armes, voulant, disait-il, donner plus de solennité à l'hommage qu'il devait rendre au roi.

Cet appareil guerrier remplit la cour d'effroi. La reine et le duc d'Orléans partirent précipitamment pour Melun , laissant au maréchal deBoucicaut l'ordre de les rejoindre, et de leur amener le dauphin.

Le but principal de la reine et du duc était d'empêcher un mariage projeté entre la fille du duc de Bourgogne et l'héritier du trône.

Boucicaut se mit en marche avec les petits princes; il n'était encore qu'à Villejuif, lorsque le duc de Bourgogne, averti de son départ, courut après lui à bride abattue , et atteignit bientôt la litière où l'on avait placé le dauphin.

Boucicaut ne commandait qu'une faible escorte; le duc était suivi d'un grand nombre d'hommes d'armes : il ordonna au conducteur de la litière de s'arrêter, et demanda au jeune prince, si, au lieu de continuer son voyage, il n'aimerait pas mieux rester à Paris. * 1404.

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Le dauphin, effrayé du bruit des chevaux et de l'éclat des armes , répondit affirmativement. Alors le duc le ramena dans son palais, malgré les efforts de Boucicaut et de sa faible troupe.

Les ducs de Berry et de Bourbon, les rois de Sicile et de Navarre, qui n'avaient pas quitté la capitale, reçurent le dauphin avec respect, et le logèrent au Louvre, où ils placèrent une forte garde.

L'impétueux Jean-sans-Peur, qu'aucun frein Assemblée

- -1 1 ^ ' ^ couvoquée

ne retenait plus, convoqua une assemblée cle par jeanprinces, de pairs, de prélats, auxquels il ad-'^"^ ^"'^* joSgnit une députation de l'université.

Là, d'une voix haute et fière, il déclara que sa démarche audacieuse avait été dictée par l'intérêt qu'il devait prendre au dauphin, comme son beau-père futur, et comme prince du sang.

Ayant tracé ensuite rapidement le tableau des périls qui menaçaient le roi et ses enfans, et des dissensions qui existaient dans la famille royale, il s'efforça de convaincre l'assemblée de la nécessité d'établir un gouvernement qui pût rendre à la justice sa force, réprimer les factions, rendre au domaine royal ses terres aliénées , remplir le trésor épuisé par de honteuses prodigalités j enfin il demanda, pour

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atteindre un but si désiré, la réunion des états du royaume. Il était armé; il était le plus fort : aussi chacun l'applaudit, et se rangea servilement à son opinion.

Le duc, en les remerciant, leur jura qu'il

avait agi et agirait en loyal et fidèle sujet du

roi, et qu'il était prêt à combattre à outrance

tous ceux qui oseraient soutenir le contraire.

Nouvelle L'asscmbléc confia, par un décret, la garde

querelle , ^ ■. -w^ i i

des ducs, des enians de r rance et le gouvernement de Paris au duc de Berry. On chargea Renaud d'Angènes , de la garde du Louvre , et le sire de Saint-Georges , de celle de la Bastille.

Le duc de Bourgogne entoura de barrières, et garnit de soldats l'hôtel d'Artois, qu'il occupait : le duc de Berry fortifia pareillement son hôtel de Nesle.

Comme il importait, dans ce moment, de se concilier l'affection des Parisiens , on leur rendit leurs armes , et on replaça dans les rues les chaînes qui en avaient été enlevées.

Pendant ce temps, la reine et le duc d'Orléans appelaient , de toutes parts, des troupes à leur secours ; et les deux partis, faisant éclater leur haine, dans de violens manifestes, sollicitèrent imprudemment l'appui de l'Angleterre, qui , loin de vouloir apaiser ces troubles , avait un intérêt réel à les nourrir et à les propager.

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Cependant le duc de Bourbon, le roi de Sicile, le comte de Tancarville et d'autres seigneurs moins égarés par leurs passions, se rendaient fréquemment de Paris à Melun, dans l'espoir de concilier les esprits et de les rapprocher.

Le duc d'Orléans se bornait à répondre, qu'étant lieutenant-général du royaume, il ne consentirait jamais à aucun partage de l'autorité. Des députés de l'université essayèrent vainement de le fléchir. « Vous n'appelez point, leur )) dit-il , de soldats dans vos assemblées , pour )) résoudre les questions relatives à la foi, et » nous n'avons pas ici besoin de vous, pour )) régler ce qui regarde la guerre : retournez à » vos écoles ; renfermez-vous dans vos attribu- » tions; et apprenez que, bien qu'on appelle » l'université la fdle des rois, ce n'est point » à elle à s'ingérer dans l'administration du » royaume. »

A la même époque , l'hôtel du duc de Berry fut attaqué, la nuit, par des brigands, que les soldats repoussèrent : on prétendit que cette entreprise avait pour but l'enlèvement du dauphin, et qu'elle avait été exécutée par les ordres du duc d'Orléans.

Bientôt ce prince s'avança près de Paris, à la tête d'un corps de troupes, et plaça cinq cents hommes au pont de Charenton.

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De son côté, le duc de Bourgogne marcha sur Argenteuil , s'en empara, et rangea son armée en bataille, au-dessus de Montfaucon. 11 voulait que les bourgeois de Paris sortissent en armes pour se joindre à lui; mais ils refusèrent d'obéir, promettant seulement de fermer leurs portes au duc d'Orléans, et de barrer la rivière avec des chaînes.

Leur Les passions des grands les excitaient à la Haiion.' guerre; mais les vœux du peuple et les besoins du trésor exigeaient la paix : les deux partis , contraints de négocier, ouvrirent des conférences; leurs chefs se réconcilièrent et s'embrassèrent. Les troupes furent licenciées ; le roi et la reine entrèrent dans Paris , accompagnés du duc d'Orléans, qui fut, ainsi que le duc de Bourgogne ( ce sont les termes du traité ), chargé du gouvernement en \ absence du roi.

Lorsque cet infortuné monarque jouissait de quelques momens de répit, le conseil se tenait toujours en sa présence.

L'année suivante , le gouvernement, opérant de sévères réformes dans la maison royale, et parmi les receveurs, les trésoriers , et dans les chambres du parlement, obtint une économie de six cent mille écus d'or sur les dépenses annuelles. On s'occupa des moyens de donner plus d'activité à la ffuerre commencée contre les Anglais.

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Le maréchal de Sancerre étant mort, on donna Fépée de connétable à Charles d'Albret. Celui-ci, réuni au comte d'Armagnac et au comte d'Alençon, remporta quelques avantages assez marquans, dans la Guyenne , battit le sire de Caumont, l'un des plus zélés partisans de l'Angleterre, et bloqua étroitement la ville de Bordeaux.

Les Français livrèrent aussi plusieurs combats, en Picardie % aux bandes anglaises qui l'infestaient ; et par un hasard heureux, Percy, comte de Northumberland , mécontent du roi Henri, embrassa la cause de la France, lui demanda des troupes, en obtint, et partit, à leur tête , pour soulever l'Ecosse.

Le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne, honteux de leur inaction, mais retenus par la jalousie mutuelle qui les divisait, brûlaient du désir de combattre les Anglais, l'un, dans la Guyenne ; l'autre , en Artois.

Aucun des deux ne voulait laisser Paris au pouvoir de son rival ; enfin, ils se rassurèrent par des promesses réciproques , et partirent simultanément, après avoir confié le gouvernement du royaume aux autres princes et au conseil du roi.

Le duc d'Orléans assiéga Blayes, et la prit; ^ 1406.

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mais le dénuement de vivres le contiaignit de lever le siège de Bordeaux. Le duc de Bourgogne n'obtint pas de son côté plus de succès; il avait investi la ville de Calais, et ne put la prendre.

Les deux princes, réconciliés en apparence, mais plus ennemis que jamais, s'accusèrent mutuellement d'intrigues, auxquelles ils attribuaient le résultat peu satisfaisant de leurs opérations.

L'Angleterre et la France, également lasses de tant de combats coûteux et inutiles, conclurent une trêve pour un an ^. Les deux princes revinrent à Paris , et l'agitèrent de nouveau par leurs interminables querelles.

Le duc de Berry crut un moment les avoir réconciliés ; il leur fit promettre d'aller ensemble, le 20 novembre, à la messe, et d'y confirmer par serment leur réconciliation ; ce serment ne fut qu'un sacrilège odieux, serment de vengeance et non de paix.

du "duc Trois jours après ce feint rapprochement, d'Orléans, jg^ reiuc étaut en couches à l'hôtel Barbette , le duc d'Orléans vint passer la journée près d'elle. A sept heures du soir, on lui annonça que le roi le demandait pour affaire urgente. Pressé par cette invitation , il ne crut pas devoir at-

tendre les six cents cavaliers qui lui servaient ordinairement d'escorte; et montant sur sa mule, il partit, suivi de deux écuyers et de trois pages, portant devant lui des flambeaux. Il se dirigeait vers l'hôtel Saint-Paul; mais, au milieu de la rue Barbette, il se vit tout-à-coup investi par dix-huit hommes armés, que commandait un gentilhomme normand, appelé Hoquetonville, qu'il avait récemment dépouillé d'une charge dans sa maison.

Ce vil scélérat, l'attaquant brusquement, lui coupe la main d'un coup de hache. Le prince s'écrie ; « Que faites-vous? je suis le duc d'Or- » léans. » (c C'est justement à lui que nous en )) voulons, répondent les meurtriers. » Alors le féroce Normand, le frappant d'un second coup sur le front, le fait tomber, et d'un troisième achève de lui fendre la tête.

Un des écuyers du prince s'était jeté sur le corps de son maître, dans l'espoir de recevoir le coup mortel à sa place ; mais il périt comme lui. Les assassins se sauvèrent du côté de l'hôtel d'Artois, jetant derrière eux des chausse-trappes, afin d'arrêter ceux qui les poursuivaient.

On porta le corps de leur victime à l'hôtel de Rieux. Ainsi mourut le frère du roi, prince dont les brillantes qualités étaient obscurcies

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par des vices déplorables : il fut plaint, san« être regretté , par un peuple dont il avait trop dédaigné l'opinion.

A la nouvelle de ce crime, la consternation règne dans la famille royale. La reine se retire à l'hôtel Saint-Paul, près du roi; la noblesse prend les armes, et court à la recherche des meurtriers.

Dans les premiers momens , les soupçons se portèrent sur le seigneur de Cany. Le duc d'Orléans, ayant enlevé la femme de ce chevalier, en avait eu un fds, appelé d'abord Jean-Baptiste d'Orléans , et qui depuis devint fameux sous le nom de bâtard de Dunois, comte de Longueville; il était naturel de croire que l'époux outragé s'était vengé par un assassinat.

Cependant le duc de Bourgogne couvrait son affreuse joie du voile d'une douleur affectée; il se rendit, avec les autres princes, à l'église des Blancs-Manteaux , dans laquelle était exposé le corps de son ennemi. Il répandit des larmes sur sa victime ; mais lorsque la vérité fut découverte, le peuple, toujours superstitieux, prétendit qu'à l'aspect du duc de Bourgogne, on avait vu jaillir le sang des restes mortels du prince assassiné.

Bientôt le duc d'Orléans fut enterré ; on plaça dans son tombeau, et à ses pieds, le corps de

son fidèle écuyer. Après ses obsèques, on Ternia les portes de la ville ; on établit partout des corps-de-garde; le prévôt de Paris ordonna des visites domiciliaires ,* et comme elles devaient être générales, ce magistrat vint demander au duc de Bourgogne la permission d'entrer dans son hôtel, et de visiter également ceux des autres princes.

Leduc, troublé, s'émeut, change de cou- Aveu du leur, balbutie un consentement qu'il ne pou- Bouigovait refuser, s'éloigne précipitamment, et court ^"^' avouer son crime au roi de Sicile et au duc de Berry. Tous deux, après lui avoir adressé de sanglans reproches, se laissent toucher par son repentir, et l'avertissent qu'il ne doit pas perdre un moment pour s'évader.

Dans cet instant, le prince, justifiant mal le nom de Jean-sans-Peur, cède à l'effroi d'une conscience troublée, monte brusquement à cheval, suivi seulement de six hommes d'armes, court sans s'arrêter jusqu'à Bapaume, fait rompre les ponts de fOise , et ne se repose qu'à Lens-en-Artois , où il retrouve l'infâme Hoquetonville et ses vils compagnons.

Après le départ de Jean-sans-Peur, les princes se trouvèrent dans une position très critique. En effet, conseiller au roi de laisser la mort de son frère sans vengeance, et son as-

\qi Cli ARLES VI.

sassiii impuni, celait une méprisable lâcheté; mais, d'un autre côté, l'afFection des Parisiens et des Flamands pour le duc de Bourgogne, le mépris et la haine qu'ils avaient voués au duc d'Orléans, faisaient craindre que l'on ne compromît l'autorité royale , en la décidant à un acte de justice qui ne serait appuyé d'aucune force suffisante.

Jean-sans-Peur, malgré la violence de son caractère, ou peut-être même par cette violence, était l'homme le plus capable, dans ces temps barbares, d'imprimer le respect, d'obtenir l'obéissance, et d'inspirer l'enthousiasme; il était vaillant, téméraire, inflexible, fastueux, prodigue, puissant en territoire, en armes, en forteresses : que de titres pour commander à une population belliqueuse, qui traitait la modération de faiblesse, ne connaissait de justice que la force, et de droit que le succès.

Les princes prirent le parti que les esprits faibles préfèrent toujours, dans les situations difficiles, un parti mitoyen. Ils écrivirent au duc pour l'engager à implorer la clémence du roi, afin de rendre l'impunité moins honteuse, en lui donnant l'apparence d'une grâce.

Le roi de Sicile et le duc de Berry signèrent cette lettre, contre l'avis du duc de Bourbon ; celui-ci, plus sévère, plus vertueux, refusa de

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souscrire à cette pusillanime démarche. Fatigué de cette anarchie, indigné des ménagemens qu'on accordait au crime, il s'éloigna d'une cour, où sa vertu ne lui laissait d'autre rôle que celui de témoin inactif de tant de perfidies et d'atrocités.

Pendant ce temps, le duc de Bourgogne, ayant convoqué à Lille les états de Flandre, convocaleur fit distribuer un manifeste, dans lequel il l:',a°sde exposait les motifs qui l'avaient forcé à se dé- ^'•^"'''^** faire d'un monstre, coupable et convaincu, disait-il, de mille forfaits.

Les Flamands détestaient les Français, et cette haine fortifiait leur attachement pour leur duc : aussi, sans examiner si sa cause était inique ou juste, ils lui promirent de le défendre contre tous ses ennemis. Sur ces entrefaites, le roi de Sicile et le duc de Berry, arrivés dans la ville d'Amiens, proposèrent à Jeansans-Peur une entrevue. Il s'y rendit, mais accompagné de trois mille hommes d'armes.

Lorsque les princes lui conseillèrent d'implorer le pardon royal : « Je n'en ai pas besoin, » leur répondit-il fièrement, car le roi, le con- » seil et le royaume tout entier me doivent une » éternelle reconnaissance pour les avoir dé- » livrés du duc d'Orléans. D'ailleurs, ma con- » science ne me reproche rien : trois de vos

» théologiens l'ont rassurée. L'un d'eux sur- » tout, maître Petit, m'a convaincu que, bien » loin de faire aucun mal en tranchant les )) jours du duc d'Orléans, j'aurais grandement » péché, si je lui avais laissé la vie : au sur- » plus , prenez le parti que vous voudrez, car » il m'est indifférent que la France reste en » paix avec moi , ou qu'elle me déclare la » guerre. »

Une réponse si hautaine et si tranchante n'admettait point de réplique; et tout espoir de conciliation s'étant ainsi dissipé, les princes défendirent au duc, de la part du roi, de venir à Paris sans y être mandé. « Soyez assurés, ré- » pondit-il, que malgré cette défense, je m'y » rendrai sous peu de temps, pour soutenir » l'accusation que je veux intenter contre le feu » duc d'Orléans. »

On se sépara, les princes revinrent dans la capitale. Il s'y tint de fréquens conseils, où l'on disputa vivement sans rien décider. Les uns voulaient que le roi rassemblât promptement une armée; les autres, que l'on tentât de nouveau la voie des négociations. Toutes ces conférences ne produisirent qu'un seul résultat : ce fut une déclaration que Charles VI envoya au parlement, le 26 décembre"^. Il ordonnait par cet acte, que, s'il venait à mourir,

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le dauphin, quelqu'âge qu'il eût alors, fût proclamé roi, couronné, sacré; et que, s'il était mineur, la reine, les princes du sang, le connétable, le chancelier et le conseil, gouvernassent le royaume en son nom.

Tandis qu'on perdait le temps en vaines paroles, l'impétueux Jean-sans-Peur agissait; Entrée il rassemblait ses troupes, et, à leur tête, se lejeTàn! mettait en marche. Bientôt on sut qu'il était TpTrir arrivé à Saint-Denis avec mille hommes d'armes. Le roi de Sicile, le duc de Berry et le duc de Bretagne vinrent l'y trouver, et s'efforcèrent en vain de le décider à ne point désobéir au roi, ou du moins à n'entrer dans Paris qu'avec une suite peu nombreuse. Il écouta leurs remontrances avec un ironique dédain, continua sa marche, et fit, dans la capitale, une triomphale entrée, précédé, accompagné et suivi de ses troupes.

Le peuple, porté à admirer et à respecter toute action téméraire, reçoit le duc rebelle avec transport, le salue par d'universelles acclamations , et l'installe dans l'hôtel d'Artois , où il s'établit et se retranche comme dans une citadelle. Deux jours après, entouré d'hommes d'armes, et suivi d'une foule dévouée, il se rend au palais du monarque dont il vient d'égorger le frère. L'infortuné Charles, cédant à

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la nécessité, concentre sa douleur, dissimule son indignation, et fait à ce prince perfide un accueil dont l'obligeance pouvait être expliquée, mais non excusée par leur position respective.

Là, en présence d'une cour nombreuse, le duc, insolent en actions, mais humble en paroles, demande au roi la permission de justifier publiquement le meurtre qu'il a commis. Une telle demande était un outrage de plus. Cependant on n'osa point l'irriter par un refus, et une assemblée solennelle fut convoquée : elle se réunit le 8 mars *.

Le roi ne 'voulut point y assister : le dauphin la présida. Elle était composée des ducs de Berry, de Bretagne, de Lorraine, du roi de Sicile, d'un grand nombre de seigneurs et d'évêques, du recteur de l'université et de plusieurs docteurs en théologie. L'un d'eux, le Plaidoyer moine Jcau Petit, s'étant levé, prit la parole

du moine *- ^

jeanPe- au uom du duc de Bourgogne. Il commença par annoncer que ce prince n'avait eu d'autre but, en venant à la cour, que celui d'assurer le roi, son souverain seigneur, de son respect, de son obéissance et de sa fidélité ; il prononça ensuite une longue harangue, pleine de lieux communs, abondante en déclamations, héris- * 1408.

sée de citations et de maximes anciennes et modernes , en faveur de la doctrine du tyrannicide; il s'appuya principalement sur de nombreux passages de l'Ecriture , sur de vieilles lois républicaines, et sur les opinions de plusieurs sophistes.

Il ne sera pas hors de propos, pour faire mieux connaître les mœurs du temps, de citer ici quelques passages de cet étrange plaidoyer, dont les conclusions étaient fondées sur douze argumens en mémoire des douze apôtres. Après avoir étalé tous les titres fastueux du duc de Bourgogne, énuméré toutes les obligations que lui imposaient son rang ainsi que les liens du sang, et qui lui faisaient un devoir de défendre la vie du roi, ou même de le venger, le moine, parlant de sa propre personne, dit: c( Monseigneur de Bourgogne m'a » chargé de sa justification par commande- » ment si exprès, que je n'ai osé aucunement » m'en dispenser, par deux causes que je vais » déclarer. La première, que je suis obligé » par serment à lui fait il y a trois ans passés j )) la seconde, c'est que lui, sachant que j'é- » tais très petitement bénéficié, m'a donné, )) chaque année, bonne et grande pension pour » m'aider à me tenir aux écoles; de laquelle )) pension, j'ai payé une grande partie de ma

« dépense, et la paierai encore, s'il plaît a sa » grâce. ))

En écoutant cet aveu naïf de l'orateur, on ne devait pas être médiocrement surpris qu'il eût choisi pour texte ces paroles de saint Paul : Badix oniniinn inalorwn cupiditas ^ quain quidein appetentes erraverunt àjide^ ainsi commentées par le docte théologien : i< Dame con- » voitise est de tous les maux la racine, puisque, » lorsqu'on a été dans ses lacs, elle a fait ceux )) qui l'ont aimée, les uns apostats, les autres » déloyaux, ce qui est chose bien damnable. » Il cite également les paroles de saint Jean sur ce vice que le bon moine paraissait parfaitement connaître, et la conduite de Julien l'apostat, c( qui fut, dit-il, homme d'église, très » grand clerc, et de grande maison ; et il eût *) été pape, disait-on, s'il eût voulu travailler; » mais il ne lui en chalut pas, parce que la pa- >) pauté n'était alors que pauvreté. La même » convoitise rendit traîtres à leurs souverains , » d'abord Lucifer, et ensuite le bel Absalon, )) fils de David. )>

Pour prouver qu'on a pu tuer le duc d'Orléans, ayant défini la tyrannie selon saint Grégoire, et établi que le prince assassiné, qui voulait régner sans droit, était un véritable tyran : <( Dar*s le cas, dit-il, où un sujet,vassal, commet

» un aussi horrible mal, on ne saurait trop le » punir. Cependant un vassal doit être puni i) plus qu'un simple sujet, un baron plus qu'un » chevalier, un comte plus qu'un baron, un » duc plus qu'un comte, un cousin du roi plus » qu'un homme étranger, et le frère du roi » plus que le cousin. Or, il est licite à chaque )) sujet, selon la loi morale, naturelle ou din vine, d'occire ou faire occire un traître et dé- » loyal tyran, et non pas seulement licite, mais » honorable et méritoire; ce qui est prouvé » par les exemples de Jéhu pour Achab, de » Joïada pour Athalie, et de Judith pour Ho- » lopherne. ))

Passant plus loin à l'accusation directe, il reproche au duc d'Orléans d'avoir machiné la destruction du roi par plusieurs moyens, et premièrement par sortilèges. «Je le prouve, » dit-il, car pour faire mourir la personne du » roi notre sire, en langueur, subitement, et » sans nulle apparence, il fit tant, à force d'ar- » gent et de peine,, qu'il conclut marché avec )) quatre personnes : un moine apostat, un che- » valier, un écuyer et un valet; il leur donna » sa propre épée, sa dague et son anneau pour » les dédier, et les exercer au nom du diable. » Ceux-ci, logés dans la tour de Mongé, près )* Lagny, y restèrent quelques joui^s sous la con*

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» duite dudit moine apostat, maître de cette )) œuvre diabolique, et qui fit plusieurs invo- )) cations au diable, entre Pâques et FAscen- )) sion. »

Lorsque ce moine, courtisan et séide du crime, eut ainsi développé, dans son fastidieux sermon, cette foule de griefs, dénués de preuves, il termina par ces paroles : « Il appert que ledit » criminel duc d'Orléans a commis le crime de » lèze-majesté, aux premier, second, troisième » et quatrième chefs; et de ma mineure, jointe » à ma susdite majeure, s'ensuit clairement et )) en bonne conséquence, que mondit seigneur )) de Bourgogne ne doit en rien être blâmé ou » repris de ce qui est advenu en la personne » dudit criminel duc d'Orléans ; et que le roi )) notre sire, loin d'en être mécontent, doit avoir )) mondit seigneur de Bourgogne pour agréa- D) ble, ainsi que son action, et l'autoriser en » tant que de besoin. De plus, il doit le récom- » penser en trois choses, savoir : en amour, en )) honneur, en richesses, à l'exemple des rému- » nérations qui furent faites à monseigneur » saint Michel l'archange et au vaillant homme » Phinée. » Enfin, il demanda au duc de Bourp-ogne s'il l'avouait dans tout ce qu'il venait de dire; et ce prince TafFirma.

Tandis qu'on discutait ainsi l'apologie d'un

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crime patent et avoué, le public cherchait à cet attentat différens motifs. On parlait généralement, dans Paris, des galanteries nombreuses du duc d'Orléans, et d'un commerce secret et criminel entretenu par ce prince avec la duchesse de Bourgogne; on prétendait même qu'ayant réuni, dans son cabinet, tous les portraits des femmes qui avaient cédé à ses désirs, sa vanité audacieuse l'avait aveuglé au point de laisser entrer dans cet appartement le duc de Bourgogne, qui s'était ainsi assuré de l'infidélité de sa femme. Ce bruit était si généralement répandu , qu'il avait donné lieu à des couplets satiriques que tout le monde chantait. Au reste, personne dans l'assemblée ne réfuta les sophismes du moine impudent, qui avouait hautement qu'un salaire honteux avait acheté son panégyrique : la peur commanda le silence. Tous les membres de ce parlement, n'osant ni absoudre un si grand crime, ni condamner un si grand coupable, se turent, se séparèrent et se dispersèrent. La reine et le dau- Retraite

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